Sous nos yeux,
l’histoire se
répète !

Par Véronique
tadjo poète
et romancière ivoirienne.
Après avoir
voyagé aux quatre
coins du monde, Sarkozy a récemment décidé de
s’occuper de l’Afrique. Séjours
éclairs en Libye, au Sénégal et au Gabon.
Auparavant, il avait pris soin de
rayer la Côte-d’Ivoire, ancien fleuron de la francophonie, devenu
aujourd’hui,
pays à problèmes, épine dans la chair du colosse
français — de sa feuille de
route. En mettant Abidjan sur la touche, Sarkozy a voulu, dès le
départ,
montrer que seuls les bons élèves seraient
récompensés, renvoyant ainsi les
dossiers difficiles, à plus tard. Si la visite au Gabon s’est
passée comme une
lettre à la poste et celle de la Libye comme une bonne affaire,
le voyage au
Sénégal est une autre histoire.
Il était
question pour le
Président de donner sa vision profonde des rapports entre la
France et
l’Afrique, de renouveler les liens d’amitié et de
fraternité. Mais Sarkozy est
un homme d’action. Les choses doivent bouger et vite. Selon Jean-David
Levitte,
chef de la cellule diplomatique : « Il connaît tout,
retient tout et vous
rend le dossier avant même que l’événement
traité ne soit passé ! (1)»
Justement. Sarkozy est trop pressé. Son discours aux
étudiants sénégalais à
Dakar, le 26 juillet dernier, restera dans les annales des
affaires
étrangères de la France comme l’un des discours les plus
mal pensés et les plus
mal tournés de notre époque. Un caillou jeté dans
la mare, un ballon de
carnaval éclatant à la face de celui qui le tenait, un
large sourire aux
lèvres. Les jeunes Sénégalais ont eu droit
à un survol historique sur les
avantages et les inconvénients de la colonisation.
Exhibant une
compréhension très
approximative des écrits de Léopold Sédar Senghor,
de Cheikh Anta Diop et de la
théorie de la «renaissance africaine», Sarkozy n’a
pas pris la mesure de son
auditoire. Sûr de sa suprématie, il n’a tenu aucun compte
du nouveau vent qui
souffle en Afrique et des rapports mouvants de la France-Afrique. En
parlant
d’une manière aussi condescendante, Sarkozy s’est
comporté exactement comme les
anciens colons qu’il était censé dénoncer : «
Mais il est vrai que jadis,
les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils
ont dit à vos pères ce
qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient
faire.»
Et voilà que sous nos yeux effarés, l’histoire se
répète ! En infériorisant la
jeunesse africaine, Sarkozy s’est aliéné l’élite
de demain. Et croyez-moi, nous
ne nous y sommes pas trompés. A travers les jeunes,
c’était aux parents qu’il
s’adressait aussi en tant que père incontesté de la
grande famille francophone.
Même s’il a voulu nous convaincre qu’il reconnaît, la «
profondeur et la
richesse de l’âme africaine», il n’en demeure pas
moins qu’il a agi comme
ceux qui croyaient « qu’ils étaient
supérieurs, qu’ils étaient plus
avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils
étaient la civilisation.» Mais
bien entendu, la «colonisation n’est pas responsable de
toutes les
difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable
des guerres
sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas
responsable des
génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est
pas
responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption,
de la
prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de
la pollution.» Elle
est responsable de quoi, alors ? Est-ce vraiment la peine de rappeler
le
Rwanda, Elf, les diamants de Bokassa, la Guinée Equatoriale,
j’en passe et des
meilleurs ? Non, ce serait répéter ce qui est
déjà connu.
Et Sarkozy continua en
lançant
ce vibrant appel : « Mais je suis venu vous dire que la part
d’Europe qui
est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de
l’Occident mais que
cette part d’Europe en vous n’est pas indigne. Car elle est l’appel de
la
liberté, de l’émancipation et de la justice et de
l’égalité entre les femmes et
les hommes.» Et puis le cri du cœur : « Le drame
de l’Afrique, c’est
que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le
paysan africain,
qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont
l’idéal de vie est
d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que
l’éternel recommencement du
temps rythmé par la répétition sans fin des
mêmes gestes et des mêmes paroles.
Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a pas de
place ni pour
l’aventure humaine ni pour l’idée du progrès. Le
problème de l’Afrique, c’est
qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu
de l’enfance.» Aucun
premier ministre britannique, aucun président des Etats-Unis,
aucun chancelier
allemand n’oserait parler ainsi. Dieu merci, la France est plus grande
que son
chef d’Etat.
Mais il faut comprendre
Sarkozy.
Il a un problème bien particulier à résoudre :
comment arrêter le flot de tous
ces immigrés venant d’Afrique ? Comment faire entendre à
cette jeunesse qui a
la manie de vouloir quitter sa terre natale, « pas pour fuir
la misère
» mais parce qu’elle «veut conquérir le
monde» et qu’elle a le «goût
de l’aventure et du grand large», qu’il faut rester à
la maison ? Après
tout, si Sarkozy a été élu à la
magistrature suprême, c’est en grande partie
pour régler cette question. Que dire d’une telle erreur de
jugement, de ton ?
Que dire de ce discours totalement en marge de la réalité
africaine ? Que le
président français a beaucoup à apprendre pour
cacher ses préjugés raciaux. Et
que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge.
(1) Le Figaro
Magazine, du 2 juin
2007.
Derniers ouvrages parus
: L’Ombre d’Imana,
Voyages jusqu’au bout du Rwanda, Reine Pokou, Concerto pour un sacrifice
sont édités chez Actes Sud. Elle réside
actuellement à Johannesburg.
source