« Je
me revendique créole du monde… »
M.A-Lo : Le premier
festival
créole de Menton qui s’est déroulé du 19 au 22
juillet dernier vous a conforté
dans votre réflexion d’une identité pan-créole
à conquérir ? Avant de
considérer ces conclusions, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est
la
pan-créolité ?
Rodolf
Etienne : La pan-créolité ou identité
créole internationale est une façon nouvelle
de se concevoir en tant que créole. Le terme étant
accepté en dehors de toutes
les contradictions qu’il sous-entend, il s’agit, à proprement
parler, de se « projeter »
dans une relation globalisante, multilatérale qui tiendrait
compte de nos
différentes composantes identitaires créoles. En clair,
en tant que créole, je
peux me projeter haïtien, guadeloupéen, mauricien,
seychellois, dominicais,
sainte-lucien, etc. Les peuples créoles du monde ont le devoir
de s’ouvrir à
cette identité multiple qui est profondément nôtre
et qui nous réunit, au-delà
des frontières géographiques, des limites politiques,
sociales ou culturelles quand
elles existent. Ainsi, l’identité créole est
perçue comme une somme, une totalité
qui renforce l’individu et la collectivité créole, en
amalgamant les différences
et en découvrant des zones nouvelles d’identification, en
réaffirmant des liens
ténus et historiques.
M.A-Lo : Quels sont
les
différents aspects de cette identité
pan-créole ?
RE :
Je pense qu’il y a deux approches à mettre en parallèle
et qui se renforcent
mutuellement à mesure qu’on les découvre. D’une part,
l’approche théorique, qui
est aussi celle des premiers penseurs
de la pan-créolité. Cette approche vise à
identifier et uniformiser la culture
créole, mettant en relation ses composantes diverses. Fondements
idéologiques
donc. D’autre part, la rencontre personnelle avec les autres cultures
créoles,
qui offre de facto des repères précis
de cette communauté. Néanmoins, au-delà de ces
deux perceptions, il y a, de mon
point de vue, une portée historique de la
pan-créolité qui dépasse la
théorisation et la pratique. De ce point de vue, la
pan-créolité s’établit
comme une des bases fondamentales, intrinsèques de la
créolité. Malgré
l’éclatement, la genèse structurelle des identités
créoles est identique :
la colonisation, l’esclavage, la libération, les apports
culturels européens,
africains, indiens et pour certaines les luttes d’indépendance.
En considérant
deux moments historiques, on comprend qu’il y a eu d’abord à
l’œuvre la force
de l’éclatement, de l’explosion, du déchirement, de
l’arrachement des ces
différentes cultures, identités et communautés.
Aujourd’hui, on assiste à
l’effet inverse : au rapprochement, à la réunion,
aux retrouvailles de ces
composantes. La matrice portait en elle les germes de ce rapprochement,
de ce
retour vers l’Un de l’origine. Et cette donnée se transmet
invariablement aux
générations successives. La pan-créolité,
cœur ou âme de la créolité, rend
ainsi compte d’une force inéluctable, une
trajectoire centrifuge qui voudrait à nouveau réunir des
hommes et des cultures
éclatées. La pan-créolité interpelle donc
chaque individu créole.
M.A-Lo : Vous parlez
de
fondations historiques, de notions intellectuelles, mais comment vivre
au
quotidien l’identité pan-créole ?
RE :
C’est vrai que des exemples concrets seraient plus explicites. La
langue créole
représente certainement l’un des traits spécifiques les
plus emblématiques de
la pan-créolité. On pourrait d’ailleurs la
considérer de manière
symbolique : en dehors de quelques différences
sémantiques, syntaxiques et
graphiques, cette langue est pratiquée par environ 20 millions
de personnes
réparties sur tout le globe (Océan Indien, Bassin
Caribéen et diasporas). S’il
existe une unité de la langue (s’exprimant en créole des
mauriciens peuvent
être compris par des haïtiens,
des
martiniquais par des guadeloupéens…), on observe
également des divergences linguistiques
plus ou moins marquées. La pan-créolité trouve
là tout son sens, imprégnée
qu’elle est tout autant par l’unité et la diversité. A
côté de la langue, on
pourrait citer la musique, la cuisine, les danses, plus loin encore
l’éthique,
les mœurs, etc… Savez-vous que le quadrille tel qu’il est dansé
à la
Martinique, se retrouve à l’île Maurice ? Savez-vous
que la mythologie
(les diablesses, les manmans dlo, le cheval trois pattes, etc) se
retrouve dans
quasiment toutes les cultures créoles ? Savez-vous que les
contes, les
proverbes, les titims, tout cet univers, lieu fondamental de
l’identité créole,
se retrouve aussi bien dans la Caraïbe que dans l’Océan
Indien. Bien assimilé,
toutes ces expressions démontrent l’existence d’un imaginaire
pan-créole, qui
se caractérise par une unité, paradoxalement liée
à la différence. Au
quotidien, il s’agit d’accepter la confrontation avec les autres
cultures
créoles. Là, tout est question d’intérêts.
Tel individu privilégiera telle
rencontre, tel autre une autre. Mais, l’acceptation de cette
confrontation, de
la rencontre avec l’autre créole me semble le premier pas
à consentir pour une évolution
claire de la pan-créolité.
M.A-Lo :
Au-delà du constat des
points communs, y a-t-il une volonté affirmée de former
une véritable
communauté créole ?
R.E :
Cette question est très intéressante parce qu’elle nous
inscrit de fait dans
une perspective, une projection. Et ça, c’est très
important. J’ai dit que la
pan-créolité était un développement naturel
de la créolité. Mieux, une de ses
valeurs fondamentales et invariables. Il est, par conséquent,
évident que le
rapprochement des cultures créoles se fera. C’est de l’ordre de
l’enjeu
historique, de la marche en avant, du destin des peuples
créoles. Plus
concrètement, cette dynamique de la rencontre est de plus en
plus présente au
sein des communautés créoles. Le festival créole
de Menton en est un exemple
parmi d’autres. Aujourd’hui, il est difficile d’organiser une rencontre
créole
sans mettre en relation les différentes identités
créoles du monde. C’est
pourquoi à Menton, il y avait des Mauriciens, des
Guadeloupéens, des
Martiniquais et de la musique, de la danse, de la cuisine, de la
littérature de
ces différentes communautés. La créolité
aujourd’hui rejoint la pan-créolité.
La dernière apparaît comme le prolongement évident
de la première. Oui, cette
volonté de la rencontre est de plus en plus affirmée et
cette communauté créole
unifiée est en train de devenir une réalité.
Aujourd’hui, les moyens modernes
de communications et de transports facilitent évidemment les
échanges, les
rencontres, les approches multi-culturelles. Il faut aussi
reconnaître que chaque
communauté créole a, durant ces trente dernières
années fait progresser sa
créolité de telle sorte que de nos jours les
rapprochements sont plus simples à
concevoir. Le temps de l’enfermement, de la recherche sur soi est
révolu. Sur
tous les points du globe : dans la Caraïbe (Music
Kréyol Festival de la
Dominique, Festival Créole de Marie-Galante, etc) aussi bien que
dans l’Océan
Indien (Festival Kréyol de Maurice) ou au sein de la
diaspora (Montréal,
Sydney, Londres, etc), la communauté créole se rencontre
de plus en plus.
M.A-Lo : Hors de toutes
considérations intellectuelles, où en est l’idée
de la pan-créolité au sein des
différentes communautés créoles ?
R.E :
Là, au corps défendant des différentes
communautés, on doit reconnaître que les
choses ne sont pas homogènes. Certaines communautés
sont plus engagées que
d’autres dans la dynamique pan-créole. Et si les Seychellois par
exemple sont
très en avant en matière de diversité
créole, on doit reconnaître que les
Guadeloupéens font là figure de reléguables.
Certaines communautés créoles,
tout au moins à travers l’expression de leurs élites,
estiment avoir encore
beaucoup à faire au niveau régional, avant de s’inscrire
dans des rapports
élargis au sein de la communauté créole. Il y a
évidemment des difficultés
d’ordre technique à prendre en compte pour d’autres. Certaines
créolités sont
plus accessibles, plus ouvertes au monde que d’autres. Haïti, par
exemple, avec
7 millions de créolophones à elle seule, n’est pourtant
pas à la proue de
l’engagement pan-créole, pour les problèmes politiques et
économiques qu’on lui
connaît. Il faut aussi considérer le rayonnement de
certains théoriciens ou
techniciens de la culture créole qui rejaillit sur leurs
communautés propres ou
éclatées. Raphaël Confiant, par exemple, en
littérature, rayonne sur tout le
monde créole, offrant par la-même à la culture
créole de la Martinique et plus
généralement de la région Caraïbe une zone
d’influence indéniable. Sur un plan
purement politique, certaines régions créoles ont
réussi ce que d’autres n’ont
pas réussi. L’émancipation par rapport à la
Métropole par exemple. Il y a des
régions créoles indépendantes, d’autres pas. Ce
qui modifie conséquemment le
rapport à la culture créole. Chez certains, la culture
créole, la créolité a
acquis une prédominance qui lui permet de rayonner plus
largement, parfois sur
toute une zone géographique. Aux Seychelles, par exemple, en
inscrivant le créole
comme langue nationale, le gouvernement post-indépendantiste lui
a offert une
ouverture non négligeable. Il faut également
considérer l’impact des diasporas,
malgré leur
hétérogénéité : les
Haïtiens au Canada ou aux Etats-Unis, les
Mauriciens, Réunionnais et Seychellois en Australie, les
Martiniquais,
Guadeloupéens, Réunionnais, Mauriciens en France, etc…
L’identité pan-créole
n’est pas une donnée homogène aujourd’hui, au sein des
différentes communautés
créoles du monde. Pourtant, au niveau d’une élite la
réflexion est au centre
des préoccupations. Mais, je crois que l’optimisme est de
rigueur. L’idée fait
son chemin et conquiert de l’espace au fil du temps. C’est l’essentiel,
la
pan-créolité est une force en mouvement.
M.A-Lo : Quelle est
donc la
portée de cette pensée pan-créole pour nos
différentes communautés ? Et
ces conclusions ?
R.E :
J’estime, et l’idée se renforce à mesure des rencontres,
que cette identité
pan-créole représente vraiment pour nous peuples
créoles un nouvel
horizon. Il y a eu Césaire et la Négritude, Glissant
et l’Antillanité,
Confiant et la créolité. Chaque génération
a besoin de son rêve, de son utopie
fondatrice. La pan-créolité pourrait être un
nouveau rêve. A côtés de nos
apports culturels reconnus jusqu’alors : amérindienne,
européenne,
française, africaine, indienne (chinoise et arabo-berbère
si nous poussons plus
loin, bien qu’aujourd’hui, ces identités n’aient pas encore
atteint un niveau
d’intégration suffisant), l’identité pan-créole
est un fondement invariant qui
nous ouvre les portes d’une autre monde. Nous sommes le peuple de la
rencontre,
du métissage de l’aller-venir vers l’un et l’autre et cette
identité pan-créole
en est selon moi le symbole le plus fort. Il y a dans cette affirmation
toute
une problématique qui représente un large espace de
réflexion pour l’élaboration
et l’affirmation de notre identité, de notre Raison
en tant que peuple. L’éloge de la créolité
répondait à une
étape de notre identification, la pan-créolité,
dont il faudrait également
envisager l’éloge, représente une autre étape de
cette affirmation identitaire.
Nous sommes un peuple jeune, en formation et nous ne pouvons nous
permettre de
négliger aucun aspect de notre identité, à plus
forte raison si elle nous lie à
l’universel du monde, à l’international du monde.
Créoles, nous le sommes
internationalement. C’est une évidence et c’est là une
force pour chacun de
nous. En tant que créole, je suis Haïtien, Rodriguais,
Sainte-Lucien,
Dominicais, Seychellois, Mauricien, etc… C’est extraordinaire !
Interview
réalisée par
Marjory Adenet-Louvet.
Photo 1 : La ville de Menton accueillait du
19 au 22 juillet 2007 son premier festival créole.
Photo 2 :
Les festivals créoles sont des
moments de rencontre privilégiés.
Photo 3 : « En tant que coordinateur
Caraïbe de l’Organisation Internationale des Peuples
Créoles, je me considère
comme un militant engagé de la cause
pan-créole. »