La longue agonie des archives
suédoise de Saint-Barthélemy
De
l’annexe du traité
portant rétrocession de l’île de Saint-Barthélemy
par la Suède à la France,
signé à Paris le 31 octobre 1877, le C.L.E (Comité
de Liaison Economique de
Saint-Barthélemy) n’aura jusqu’ici retenu que la première
partie de son Article
3 : « La France succède aux droits et
obligations résultant de tous
actes régulièrement faits par la couronne de Suède
ou en son nom pour des
objets d'intérêt public ou domanial concernant
spécialement la colonie de
Saint-Barthélemy et ses dépendances. »; et
pour cause : c’est
bien là que se trouve la justification du statut
d’exonération fiscale dont
doit jouir l’île par excellence.
C’est
pourtant sur la deuxième partie de ce célébrissime
Article 3 que se
penche aujourd’hui le C.L.A.S.H (Comité de Liaison et
d’Application des Sources
Historiques) : « En conséquence, les papiers
et documents de toute
nature relatifs auxdits actes qui peuvent se trouver entre les mains de
l'administration suédoise, aussi bien que les archives de la
colonie, seront
remis au gouvernement français. » auquel il
conviendrait de rajouter
l’ Article 4 de ce même protocole réglementant la
rétrocession de l’île
de Saint-Barthélemy à la France : « La
reprise de possession de l'île
de Saint-Barthélemy et de ses dépendances au nom de la
France et la remise des
titres et archives prévue par l'article précédent
seront effectuées le plus tôt
possible après l'échange des ratifications du
Traité de rétrocession... »
Ainsi
donc, le 16 mars 1878, les archives de l’administration suédoise
de
Saint-Barthélemy (1784-1878) furent
remises à la France en même temps que l’île et
laissées sur place. Nul ne
pourrait donc nier l’importance de ces précieux documents,
connus de la
postérité sous l’appellation de « Fonds
suédois de Saint-Barthélemy »,
mais dont l’histoire, fascinante et chaotique, qui va être
rapportée ici,
pourrait à terme voir près de la moitié de ces
archives retourner poussière
sans nous laisser plus de traces.
Dans
le Journal officiel de la Guadeloupe en date du 11
septembre 1913, une ordonnance datée du 2 septembre fut
publiée concernant les
archives suédoises de Saint-Barthélemy : le
gouverneur français, Emile
Merwart, ayant visité l’île, avait constaté
qu’aucun inventaire n’avait été
fait des archives suédoises de Saint-Barthélemy. Il fut
donc ordonné que
celui-ci soit dressé et que les documents soient
conservés à la mairie de
Gustavia, dans des locaux fermant à clé. Une commission,
désignée par le
gouverneur de la Guadeloupe, fut chargée du travail. Il n’est
pas sûr que ces
instructions donnèrent lieu à un quelconque
inventoriage : aucune trace
écrite n’ayant par la suite été retrouvée;
d’ailleurs le contraire eut été
étonnant puisque ce fonds d’archives,
particulièrement dense et complexe,
contient des documents dans les trois langues : anglais,
français et suédois.
Début 1932, le chef de
l’autorité judiciaire de la
Guadeloupe visita Saint-Barthélemy. Il fut très surpris
d’apprendre que ce qu’il
décrivait lui-même comme « les très
importantes archives de l’ancienne
administration suédoise » se trouvaient toujours
à Gustavia. Dès son
retour à Basse-Terre, il écrivit une lettre, datée
du 11 février, au juge de
paix de Saint-Martin et Saint-Barthélemy, lui enjoignant de se
mettre en
rapport avec le maire de Saint-Barthélemy, le docteur Tara, pour
faire en sorte
que les archives suédoises soient transférées en
Guadeloupe. Tout devrait être
mis en œuvre pour cela, du fait de leur importance; et c’est ainsi que
le 18
mars 1932, 8 caisses pour un total de 962 kg et 2
159 pieds cube furent embarquées à bord du vapeur Antilles
en direction de la Guadeloupe. L’archiviste suédois Björn
Lindh évoquera en
1974 la présence dans le volume n° 325 d’un registre
provisoire datant de
1932 ; celui-ci aurait donc été établi
à l’occasion de ce premier
transfert.
Difficile de savoir avec exactitude ce
qu’il advint
dans un premier temps des documents qui auraient tout d’abord
été entreposés
dans une ancienne école; puis, lorsque le guyanais Felix
Eboué fut nommé
gouverneur de la Guadeloupe en 1936, son ami Léon
Bassières, qui l’accompagnait
lors son arrivée, eut la charge de s’occuper des
archives présentes en
Guadeloupe et c’est ainsi que ce dernier éditera une brochure
concernant le
fonds suédois en 1937. Les Archives de la Guadeloupe se voyant
attribués les
locaux d’une ancienne caserne après la deuxième guerre
mondiale, c’est là, dans
un des bâtiments en arrière de la préfecture de
Basse-Terre que fut finalement
stocké, on ne sait quand, le fonds suédois de
Saint-Barthélemy.
Malheureusement, en 1955, un court-circuit mit le feu au
bâtiment. Les archives
françaises furent sérieusement endommagées mais le
fonds suédois échappa aux
flammes, mais fût par contre victime de l’eau que
projetèrent les pompiers afin
de circonscrire l ‘incendie, puis, paraît-il, des cabris,
qui se seraient
délectés de quelques contrats de mariage ou autres
ordonnances royales du 18ème
siècle lorsque les documents furent éparpillés
autour de la caserne pour les
sécher à l’air libre. Une fois secs, les documents furent
de nouveaux emballés,
attachés et rangés non sans avoir subi au
préalable une petite pulvérisation de
dichlorodiphényltrichloroéthane pour les préserver
des insectes, DDT qui finira
par se durcir dans le temps et abîmer plus encore le papier
fragile; il
convient d’évoquer de même le taux d’humidité
ambiante très élevé dans cette
région du monde et qui n’aura probablement pas eu une action
bénéfique dans des
locaux dépourvus de toute aération. [ce qui fît
écrire à l’amiRAL,
grand spécialiste du détournement de fonds : le Fonds suédois de
Saint-Barthélemy a les mêmes ennemis que
l'homme : le feu, l'humide, les bêtes, le temps...et son propre
contenu."
( humour :o) )]
Lorsque le journaliste américain,
d’origine
suédoise, Rolf Lamborn embarque de Miami en février 1961,
avec son épouse
Florence, pour le Surinam, l’objet de leur étude est, pour
quelques mois :
les « Bush Negroes », descendants d’esclaves qui ont
maronné vers les
forêts intérieures fin 17ème début 18ème
siècle. Profitant de l’opportunité qui leur
était offerte par les compagnies aériennes d’alors, ils
ont programmé pas moins
de 16 escales sur leur itinéraire à travers les
îles antillaises. Leur voyage
va pourtant s’arrêter dès leurs premières
étapes, et pour longtemps, à cause
d’une petite île oubliée de la Mer des Caraïbes. De
Saint-Martin, M. Rémi de
Haenen les déposa à Saint-Barthélemy où
leur principal intérêt était de
retrouver les traces de l’époque suédoise. Comme aux
officiers des navires de
guerre suédois de passage qui avaient précédemment
posé la question sur demande
expresse de leur autorité Il leur fût répondu en
mairie qu’il ne restait rien
ici et que les documents avaient été
transférés en Guadeloupe mais qu’ ils
avaient été détruit par un incendie soit qu’ils
étaient de toute façon perdus.
Lors de leur passage en Guadeloupe, il décidèrent quand
même de mener leur
petite enquête sur ces archives suédoises disparues;
L’archiviste Maurice
Nicholas, tout fraîchement débarqué de Martinique
avec pour mission de remettre
un peu d’ordre dans le chaos dans lequel se trouvaient les archives de
Guadeloupe depuis plusieurs années, les conduira vers une grande
salle sombre
sans ouverture où naguère les soldats retrouvaient leurs
lits de camp et voilà donc comment,
en 1961, les archives
suédoises de Saint-Barthélemy allaient ressortir de
l’ombre où elles étaient
plongées depuis 1878, une épopée dont
le premier volet est retracé dans un article
intitulé « The
archives of Saint Bartholomew rediscovered »
publié en janvier 1964
dans la revue The Swedish Pioneer signé Rolf K. Lamborn
(décédé il y a une
vingtaine d’année) et largement repris ici.
Les quelques 200 000 feuillets
découverts dans les
265 liasses qui représentaient environ 23 mètres de
linéaires d’étagères
n’étaient en réalité qu’une
partie du fonds suédois de Saint-Barthélemy, car l’autre
partie se trouvait
encore…à Saint-Barthélemy. C’est le Père Le Gallo,
à Vieux-Fort, qui mit les
Lamborn sur cette voie : il avait officié 4 ans durant
à Saint-Barth (il
est notamment l’auteur d’un recensement par famille fait pour la
paroisse de
Lorient, de case en case, vers 1953) et il savait qu’un certain nombre
de
documents suédois se trouvaient non pas à la mairie mais
dans le palais de
justice, « one of the only two Swedish government
buildings still
preserved » comme l’a écrit Rolf Lamborn en
1963...Et c’est
effectivement quelques 75 000 feuillets datant de l’époque
suédoise qui seront
retrouvés là, sous poussières et excréments
de ravets, puis aussitôt expédiés
en Guadeloupe en compagnie d’autres documents datant d’avant la
période
suédoise. La raison de cet « oubli » est
fort simple : ces
documents étaient sous la juridiction du juge et donc en dehors
du contrôle de
la municipalité; le juge, qui siégeait à Marigot
(Saint-Martin), ne venait
qu’exceptionnellement à Saint-barthélemy et n’aurait
jamais vraiment porté
attention à ce qui se trouvait dans son Palais de Justice.
Pendant de longues semaines, les
archives
suédoises ainsi réunies feront l’objet d’un premier
classement : elles
consisteront désormais en 327 liasses (dont 114 concernent les
Procès-verbaux
de Justice) contenant chacune de 800 à 1000 feuillets.
Néanmoins Rolf Lamborn
avoue qu’un important travail reste à faire avant qu’elles
puissent faire
l’objet d’un microfilmage. Les Archives Nationales de Suède, par
la voix de
leur directeur, le Dr Ingvar Andersson, exprimeront le souhait que
celui-ci
soit accompli et une subvention de 10 000 couronnes suédoises
leur fut par
ailleurs versée dans ce but par la fondation « Gustav
VI Adolf 80’s
birthday », aux noms de Rolf Lamborn et des Riksarkivet,
le 27 mars
1963. Rolf Lamborn conclut alors qu’il espère que cette
subvention sera
complétée afin qu’il puisse assurer lui-même le
microfilmage qui, selon lui,
devrait prendre 8 mois et pour lequel il s’estime le mieux placé
étant donnée
sa bonne connaissance du fonds suédois de
Saint-barthélemy. En vérité, le
retour de M. Rolf lamborn aux Archives Départementales de la
Guadeloupe n’est
pas vraiment souhaité et d’ailleurs il n’eut jamais lieu :
leur directeur
jusqu’en 1994, M. Jean-Paul Hervieu, se souvient qu’à sa prise
de fonction en
1964 son personnel n’avait pas une très grande estime des
Lamborn ; M.
Brändström est encore plus catégorique : des
documents de grande valeur
portant le sceau royal suédois auraient tout bonnement disparu
et certains
auraient même fait leur réapparition sur le marché
noir ! C’est sans doute
pourquoi, deux ans plus tard, rien n’aura encore été
entrepris puisque dans
l’édition n° 8 de la revue Arkiv, Samhälle och
Forskning datée de 1965
le Dr Ingvar Andersson est l’auteur d’un article de 7 pages
intitulé «Arkivalier från S:t
Barthélemys svenka tid» [Les archives de la période
suédoise de
Saint-Barthélemy] dans lequel il
exprime son espoir de voir un jour se présenter
l’opportunité, en accord avec
les Archives de France, de la mise en
oeuvre du microfilmage du fonds suédois.
Quitte à
citer cet article du Dr Ingvar Andersson, basé sur ces
échanges avec Rolf
Lamborn et probablement aussi sa publication de 1964 « The
archives of
Saint Bartholomew rediscovered », il serait
intéressant de faire
remarquer qu’ils mentionnent tous deux Charles H. Robequain, qui a
visité
Saint-Barthélemy en Juillet-Août 1947 et qui a
publié par la suite « Saint
Barthélemy, terre française » (1949) pour
expliquer que ce dernier
avait recherché en vain, en Guadeloupe, le fonds
suédois…Il se trouve cette
petite note en bas de page 859 du chapitre consacré à
Saint-Barthélemy dans le tome
2 de l’ouvrage « La Guadeloupe » par M. Guy
Lasserre : « Aux
Archives départementales de Basse-terre, existent de nombreuses
liasses
suédoises. Nous devons à M. Fortuné d’avoir pu les
consulter en 1948, sans
d’ailleurs pouvoir en tirer profit, par ignorance de la langue
suédoise. Nous
avons émis un vœu auprès du Service des Archives pour que
ces documents soient
transférés aux Archives nationales où des
historiens familiarisés avec le
suédois pourraient les dépouiller » :
cette thèse a été publiée à Bordeaux
en 1961, l’année même où le couple Rolf et Florence
Lamborn a donc
"redécouvert" les archives de Saint-Barthélemy.
La
question du microfilmage en est donc à ses premiers
balbutiements et c’est
ainsi qu’en 1967 un jeune chercheur universitaire suédois du
nom, déjà
mentionné, de Dan Brändström, au fait que le fonds
suédois de Saint-Barthélemy
se trouvait aux Archives départementales de la Guadeloupe de par
ses lectures
de l’histoire coloniale de son pays (une publication suédoise en
fait état dès
1938) et qu’il avait en outre entendu une interview du couple Lamborn
à ce
sujet à la radio nationale suédoise en 1964, eut
l’idée d’étudier et
microfilmer ces précieux documents et débarqua bille en
tête et fleur au fusil
à Basse-Terre avec tout son équipement. Il s’ensuivit un
échange de lettres
entre le directeur général des Archives Nationales de
Suède, M. Kromnow, le
directeur général des Archives de France, M. Chamson et
le directeur des
Archives départementales de la Guadeloupe, M. Hervieu, où
M. Kromnow demanda
l’autorisation pour ce microfilmage. C’est en octobre que le travail
put
commencer et Dan Brändström microfilmera 9 bobines, avec
l’aide de M. Hervieu,
touchant aux séries 136-138 (Procès-verbaux de Justice),
285-286 (Esclavage),
287 (Etat-civil) et 292-293 (Recensements). Ces microfilms furent par
la suite
remis aux Archives Nationales de Suède (Riksarkivet). Agé
de 26 ans, Dan
Brändström bénéficiait
alors d’une
bourse et d’un délai de trois semaines qui allaient vite se
révéler insuffisant
pour entreprendre cette tâche correctement; il n’était pas
rompu au travail en
archives et se retrouver devant la complexité d’un
linéaire de 33 mètres
de liasses insuffisamment classées se révéla vite
être un handicap
insurmontable. Ayant réalisé l’ampleur
considérable du travail qu’il fallait
effectuer le jeune chercheur prit la décision de rentrer en
Europe non sans
avoir laissé en Guadeloupe, avec l’aval de la
société auprès de laquelle il
avait pu le louer à moindre frais, le
matériel de microfilmage. Il fit
alors
paraître un article intitulé « Det svenska
arkivet i Västindien » [Les archives suédoises dans les
Antilles] dans le n° 301 du journal Västerbottens-Kuriren le vendredi 28 décembre 1967 qui traite en particulier du système
scolaire de Saint-Barthélemy à l’époque
suédoise et appelle à ce qu’il soit
accordé à un boursier spécialisé en
histoire la possibilité de se rendre en
Guadeloupe pour mener à terme le classement des documents, et en
particulier
ceux de langue suédoise. Il essaya également de
convaincre les Archives de Suède
d’expédier quelqu’un à
Basse-Terre pour tirer profit de l’équipement laissé
là bas; malheureusement,
bien que ceux-ci aient finalement débloqué la subvention
de la Fondation Royale,
sur demande de M. Rolf Lamborn, pour la poursuite de son travail, le
projet
n’ira pas plus loin et le jeune homme dut rapatrier en Suède, et
à ses frais,
les 200 kilos de matériel au printemps 1968. Dan A.
Brändström était jusqu’en
fin d’année dernière, date à laquelle il a pris sa
retraite, le directeur du
Riksbankens jubileumsfond ( The Bank of Sweden Tercentenary
Foundation.)
M.
Hervieu, directeur des Archives départementales de la
Guadeloupe, avait donc eu
la démonstration de l’inconvénient de microfilmer des
documents mal classés et
sans inventaire. Cet avis fut confirmé par M. Gandilhon,
conservateur en chef
des Archives de France, chargé de mission d’inspection en
décembre 1967 qui
concluait : « …il semble inopportun de laisser microfilmer en
son état
actuel le fonds de Saint-Barthélemy, mais utile pour la France
d’en assurer
classement et inventoriage, par envoi aux Archives nationales.
» : le
vœu émis par M. Guy Lasserre 19 ans plus tôt allait donc
se réaliser !
M. Hervieu embarqua le fonds
suédois de
Saint-Barthélemy, dans 11 grandes caisses de bois, à bord
du croiseur
porte-hélicoptères Jeanne d’Arc vers Brest en 1971. Il
était tout d’abord
question de le déposer au Centre Culturel Suédois
à Paris, seule représentation
à l’étranger de l’Institut Suédois de Stockholm,
mais suite au changement de
directeur des Archives de France, M. Duboscq ayant remplacé M.
Chamson, le
fonds fut finalement transféré au Dépôt des
archives d’outre-mer à
Aix-en-Provence après quelques mois d’errance en Bretagne. Ce
furent en fait
les premières archives d’Amérique à être
entreposées à Aix-en-Provence car le Dépôt
des archives d’outre mer, qui deviendra plus tard le Centre des
archives
d’outre-mer, ne contenait alors que des pièces en
provenance des
colonies françaises en Afrique : les archives d’outre-mer
étant
habituellement stockées à la Section outre-mer des
Archives nationales, rue
Oudinot à Paris. L’année suivante, en 1972, la Direction
des Archives de France
demanda à son homologue suédois de nommer un archiviste
de langue suédoise afin
d’effectuer classement et inventaire. C’est M. Björn Lindh,
malheureusement
décédé en août dernier, alors conservateur
aux Archives de Lund, qui sera
désigné; il remet la traduction française de son
répertoire numérique en 1973.
Le microfilmage débute la
même année, aux frais du
Dépôt des Archives d’outre mer, et des copies sont
livrées, à titre onéreux,
aux Archives Nationales de Suède. Il est impossible aujourd’hui
de savoir avec
précision ce qu’il est finalement advenu de la subvention des 10
000 couronnes
suédoises, mais le sentiment général aux
Rikarkivet est qu’elle aurait été
versée en France à la société
chargée du microfilmage, probablement le Dépôt
des Archives d’outre mer lui même, aucune société
extérieure n’est intervenue,
le microfilmage a été réalisé en interne
parfois avec l’aide du Centre national
du microfilm d’Espeyran.
Ce qui est sûr en revanche c’est
que le fonds
suédois de Saint-Barthélemy ne
sera pas
microfilmé dans son intégralité pas plus qu’il ne
sera ré-expédié en
Guadeloupe malgré la promesse qui
avait
été faite par le précédent directeur des
Archives de France, M. Chamson, au
directeur des Archives Départementales de Guadeloupe, M.
Jean-Paul Hervieu;
c’est ainsi que 148 liasses sur le total des 327 ne seront pas
microfilmées.
Selon M.
Jacques Dion du Service Archives nationales d'outre-mer de la Direction
des
Archives de France « le microfilmage se sera effectué
dans des conditions
difficiles et au détriment d’autres tâches tout aussi
urgentes. L’archiviste a
noté : "Impossibilité de restaurer
certaines liasses. En
effet leur papier semble avoir subi une évolution chimique telle
qu’il combat
l’action de l’acétone" .»
Officiellement, id est d’après le Tome III (Marine et
Outre-mer) de
l’État Général des Fonds édité en
1980 par les Archives Nationales : « l'état
de dégradation du papier et des encres, conséquence du
climat tropical,
déconseillant le retour à la Guadeloupe de ces documents
fragiles, les Archives
Nationales les ont accueillis dans leur
dépôt d’Aix-en-Provence ». Le Centre des
Archives d’outre-mer (CAOM, devenu
officiellement ANOM [Archives nationales d’Outre-mer] depuis le 1er
janvier 2007) qui conserve donc
« provisoirement » ces archives de
l’île de Saint-Barthélemy (comme stipulé noir sur
blanc dans l’inventaire des
microfilms à destination du public) fût inauguré
à Aix-en-Provence en 1966
alors que se construisait en parallèle un pôle
universitaire avec un important
secteur Sciences Humaines; une implantation qui ne devait donc rien au
hasard
et qui s’inscrivait dans une dynamique de recherches, mais ce n’est que
vers la
fin des années 80 qu’y furent transférés les
archives "des Amériques" de la section outre-mer de la rue
Oudinot.
Toujours selon le Service Archives
nationales
d'outre-mer « Il semble aujourd’hui que les Archives de
France ont su
préserver un fonds dont l’état initial était et
reste préoccupant mais en tous
cas stabilisé. » Il n’en reste pas moins que les
archives de France se
montrent aujourd’hui plutôt discrètes sur certains
passages de l’historique du
fonds suédois de Saint-Barthélemy et notamment sur les
raisons pour lesquelles
le travail de microfilmage sera resté inachevé.
Voilà comment le
Service Archives nationales d'outre-mer de la Direction des Archives de
France
décrit aujourd’hui les originaux des 327 liasses qui constituent
le fonds
d’archives : « extrêmement fragiles : papier
cassant et noirci,
encre acide. Actuellement, le maniement des liasses est quasi
impossible. Seul
un important travail de restauration (long et coûteux)
permettrait de reprendre
le microfilmage. »
Dans l’édition n°
16 de la revue Arkiv, Samhälle och Forskning parue en 1974
l’archiviste
suédois Björn Lindh dans un article de 5 pages
intitulé «Det svenka S:t Barthélemy-arkivet» [Les
archives suédoises de Saint-Barthélemy] fait
pourtant la constatation suivante : « Ceci dit, on
peut dire d'une
manière générale au sujet de ces archives que
seuls quelques documents isolés
ont besoin d'une restauration avant d'être
microfilmés. »
La liste des séries non
microfilmées,
fournie par le CAOM, est la suivante :
- Manifestes (M) 1-58
- Comptes (C.P.) 73-124
- Décrets et proclamations (L) 134-135
- Journaux et listes (PJT) 136-139
- Navigation (AM) 265-275bis
- Naturalisations (N) 276-280
- Etat civil (E) 287-291 5
- Recensements (P.O.) 292-293
- Cultes (R) 294-295
- Divers (D) 296-300bis
- Documents non indexés 325
Ces
séries présentent un intérêt
incontestable : en 1978, le Dr Jean Benoist,
alors directeur du Laboratoire d'écologie humaine à
Aix-en-Provence et
professeur à l'Université de droit et d'économie
à Aix et également professeur
au département d'anthropologie à l'université de
Montréal, a fait photocopier
un certain nombre de listes nominatives aux Archives d'Outre-mer. En 1982, alors que commençait le
dépouillement, l'informatisation,
et la vérification des listes nominatives photocopiées,
la professeure
canadienne Francine Mayer, lors d'une visite à Aix-en-Provence,
a pu voir ces
listes alors recouvertes d'une pellicule transparente afin les
protéger ;
ce sont les fonds canadiens de recherche du Dr Benoist qui ont
contribué
financièrement à cette protection des documents. Mme
Mayer se souvient avoir pu
voir d'autres listes nominatives qui provenaient, selon elle, de la
boîte PO
293. Elle voulu en obtenir photocopie en 1987, lors d'un colloque
à Aix; aux
archives d'Aix on lui a alors déclaré ne pas les trouver.
Une agente de
recherche de passage à Paris en 1988 pour un séminaire
sera envoyée vérifier
aux Archives d'Outre mer si ces listes étaient
réapparues..."nenni". Les équipes canadiennes
achèteront par la suite
les microfilms des archives suédoises. En 1998, les linguistes
français
Louis-Jean Calvet et Robert Chaudenson exprimeront leurs regrets dans
«Saint-Barthélemy :
une énigme linguistique» de ne plus pouvoir avoir
accès à ces séries
Recensements (P.O.) 292-293 au Centre d’Archives d’Aix-en-Provence. De
même, le
professeur suédois Rolf Sjöström explique avoir
bénéficié de la complaisance du
CAOM en 1995 pour pouvoir consulter certains documents, non accessibles
au
public, dans le cadre du projet de 1993-1999 « Utbildning
och
kolonialism: Svenska undervisningsprojekt i Torne Lappmark och Nya
världen på
1700- och 1800 talen » [Education et colonialisme :
projets
scolaires suédois en Laponie et dans le nouveau monde au
18ème et 19ème
siècles] où il s’est intéressé au cas de
Saint-Barthélemy. Dans une
présentation datant de 2003 et téléchargeable en
ligne depuis 2005 sur le site
internet de la bibliothèque universitaire d’Umea il
précise : « De
grandes parties du fonds sont malheureusement en piteux état. Un
des volumes
d'archives ne fut accessible que grâce à la complaisance
particulière de la
direction des archives, tandis qu'un autre volume clé se
révéla inexploitable,
car le document était en train de se désagréger en
petits morceaux.
Il conviendrait d'entreprendre
rapidement quelque
chose pour les restaurer et les mettre sur microfilm. Ce n'est pas
l'intérêt
qui manque, mais il est difficile de trouver quelqu'un qui veuille bien
payer.» Il
convient peut-être de relativiser les propos
de Rolf Sjöström lorsqu’il écrit que « De
grandes parties du fonds sont
malheureusement en piteux état» car au contraire de
Lamborn, Brändström et
Lindh, il n’a pas eu accès à l’intégralité
du Fonds et ne peut donc se référer
qu'aux informations que lui en a communiqué le Centre d'Archives
d'outre-mer
d'Aix-en-Provence. Si certaines liasses sont probablement aujourd’hui
effectivement difficilement récupérables ( par exemple
dans les séries Etat
civil (E) ) il n’en reste pas moins que d’autres pourraient pourtant
bien être
sauvées par microfilmage et un certain nombre sans restauration
préalable.
D’autant plus qu’une série comme la série
Procès-verbaux de finances (PF), 14
volumes : 59-72, décrite dans l’article de M. Dr Ingvar
Andersson en 1965
comme « delvis vattenskadade »
(partiellement endommagée par
l’eau) n’apparaît pas dans la liste des séries non
microfilmées. On remarquera
aussi que certaines séries microfilmées par Dan
Brändström en 1967 sont
considérées comme non-microfilmées par le Centre
d’Archives d’Outre-mer :
soit que les Archives de France ne sont pas au courant de l’existence
de ces
microfilms, soit que les Archives de France n’estiment pas utile de se
procurer
les microfilms de ces séries dont ils assurent pourtant la
conservation des
originaux. Il serait donc fort souhaitable de pouvoir disposer d’un
inventaire
détaillé et aussi précis que possible quant
à l’état exact de ces documents
restant à microfilmer.
Le Comité de Liaison et
d’Application des
Sources Historiques souhaitait par exemple aujourd’hui avoir
accès aux 59
volumes « Manifestes » dans le cadre de ses
recherches sur la traite
négrière à Saint-Barthélemy : la
série M renferme en effet des
informations concernant les navires et leur cargaison dans le port de
Gustavia
à partir de 1805; Malgré l’appui du directeur du
« Wilberforce Institute
for the study of Slavery and Emancipation » de
l’université de Hull au
Royaume-Uni, le CAOM a dissuadé le haut responsable du C.L.A.S.H
d'une démarche
inopportune et vouée
à l'échec tout en précisant quelque peu vaguement
qu’ « un examen par
des spécialistes de la restauration pourrait peut-être
avoir lieu compte-tenu
de l’amélioration des techniques depuis l’époque du
microfilmage. »
Mais c’est au
détour du tout nouveau « Guide des sources de la
traite négrières, de
l’esclavage et de leurs abolitions »
publié par la Direction des Archives de
France que l’histoire du fonds
suédois de Saint-Barthélemy renaît une nouvelle
fois : 11 registres
contenant "plusieurs actes
relatifs à des armements de navires dont certains sont faits
pour la traite
ainsi que de nombreuses autres notations relatives à l’esclavage" avaient été
expédiés à Washington en 1886. Ces
registres ont donc été tiré du fonds
suédois directement à Saint-Barthélemy peu
après la rétrocession. Ce transfert faisait suite aux
demandes de
dédommagements des marins des bâtiments neutres
américains demandés par le
gouvernement des Etats-Unis en 1831 suite aux attaques des corsaires
armés par
Victor Hugues trente cinq ans plus tôt durant la quasi-guerre ;
l’affaire traînant en longueur, le greffier en chef du tribunal
de Basse-Terre,
M. Léon Belmont, va donc expédier directement à
Washington, et ce pour une
durée théorique de deux ans, des documents originaux dont
ces 11 registres, "pour faire bonne mesure" comme écrit dans le Guide mais
plus sûrement en
raison du rôle joué par Saint-Barthélemy pendant la
période révolutionnaire aux
Antilles et des relations entretenues par Victor Hugues avec le
gouverneur
suédois Bagge; ces documents oubliés, redécouverts
à l’ambassade de France, à
Washington, seront ré-expédiés vers Paris aux
Archives Nationales en 1958 suite
aux démarches de Mme Ulane Bonnel, puis retournés
à Bisdary (Gourbeyre) aux
Archives Départementales de la Guadeloupe en 1988 à la
demande de leur
directeur, M. Hervieu.
Pour reprendre la description extrait du
Tome III (Marine et Outre-mer) de l’État Général
des Fonds édité en 1980 par
les Archives Nationales, « Le fonds de
Saint-Barthélemy est intéressant non
seulement pour l'histoire de cette petite île, mais aussi pour
celle des
Antilles et celle de l'administration coloniale suédoise.
» et pour
conclure, la définition du Conseil international des
Archives : « les
archives constituent la mémoire des nations et des
sociétés; elles fondent leur
identité et sont un élément clé de la
société de l’information. En témoignant
des activités menées et des décisions prises,
elles assurent à la fois la
continuité des organismes et la justification de leurs droits,
ainsi que de
ceux des individus et des États. Parce qu'elles garantissent
l'accès des
citoyens à l'information administrative et le droit des peuples
à connaître
leur histoire, les archives sont essentielles à l'exercice de la
démocratie, à
la responsabilisation des pouvoirs publics et à la bonne
gouvernance. »
Est-ce donc ainsi que Saint-Barthélemy entend laisser
défendre ce patrimoine ?
pour mieux envisager son avenir ? La collectivité
d’outre-mer de Saint
Barthélemy s’est officiellement substitué à la
commune de Saint-Barthélemy, au
département et à la
région de la
Guadeloupe le 15 juillet 2007; en application du code du
patrimoine et du
code général des collectivités territoriales, il
lui incombe donc désormais
d’assurer la conservation de ses archives mais aussi leur mise en
valeur, dans
un bâtiment ouvert au public. L’île pourrait rapatrier ses
dépôts des Archives
Départementales de la Guadeloupe mais que réserve t-on au
juste au précieux
fonds suédois de Saint-Barthélemy ?
l’amiRAL
du C.L.A.S.H…sur l’île de Nantes.
Avec
la collaboration de M. Rolf Sjöström, M. Dan
Brändström, M. Göran Larsson, M.
Örjan Romefors, Mme Ingrid Eriksson Karth, Mme
Hélène Servant, M. Jacques Dion,
Mme Evelyne Camara, M. Jean-Paul Hervieu, M. David Richardson, Mme
Francine
Mayer, et M. Jean Benoist.