Pour
un développement durable en Haïti

Guy-Robert Saint-Cyr
Si la période marquant le départ de Duvalier au pouvoir a
été caractérisée par
un grand espoir de voir amorcé un processus irréversible
de développement à
travers l'ensemble d'Haïti, force est de constater aujourd'hui que
nous avons
été leurrés. Notre époque est celle de la
désillusion et du désenchantement. Le
développement devient problématique, sa théorie en
crise, son idéologie fait
l'objet de scepticisme. Le consensus pour constater la faillite
d'Haïti,
deuxième pays indépendant d'Amérique, est,
hélas, total.
Constats
À travers ce texte, nous voulons analyser cette faillite du
développement en
nous situant sur le terrain du politique et de l'économique. Il
va sans dire
que nous allons essayer d'apporter quelques éléments de
réponse en vue de
contribuer au débat sur le développement du pays. Car on
parle de tout en
Haïti, ces jours-ci, sauf du développement.
Sans grande prétention, ce texte se veut un plaidoyer pour un
véritable projet
de société en Haïti. On arrive à un stade
où l'on ne doit plus se contenter de
dénoncer le sous-développement et la misère, mais
plutôt proposer une véritable
alternative économique afin de sortir le pays de son marasme. En
fait, ce qu'il
nous faut, c'est un nouveau type de patriotisme, un patriotisme
axé sur un
développement et non sur la démagogie.
C'est bien connu, tous les Haïtiens sont patriotes du moment que
leur intérêt
personnel n'est pas en jeu. Ces « patriotes » se
réfèrent constamment à
l'histoire, par exemple, en se targuant d'être la première
nation nègre
indépendante du monde. Mais une question demeure : qu'en ont-ils
fait de cette
indépendance ? Rien! Et ce sont nos patriotes ? Pour nous, un
patriote est
quelqu'un qui est capable de faire d'énormes sacrifices pour son
peuple et son
pays. Quand on parle de sacrifices, on ne se réfère pas
uniquement à des
actions révolutionnaires, mais aussi aux réalités
économiques. Ce qui veut dire
que l'on doit être capable de faire des choix économiques
pour son peuple, même
si ces choix ne plaisent pas à tous nos partenaires commerciaux.
Le peuple a été leurré trop longtemps. Il ne
suffit plus de promettre des
changements, il faut présenter des projets de
société expliquant en des termes
clairs ses objectifs. L'heure de l'improvisation et de la simple
gestion du
quotidien est révolue. Le vrai patriote doit prendre le
développement de son
pays en main. Il doit agir en prophète pour son peuple, le
prophète étant
simplement quelqu'un au pouvoir d'imagination plus grand que celui des
autres
selon Spinoza. On se doit d'être le plus imaginatif possible au
commencement de
ce troisième millénaire. Il faut tout faire pour sortir
de la dépendance dans
laquelle le pays demeure.
On doit mettre en place des politiques économiques axées
sur l'intérêt de la
nation, des politiques qui nous permettraient d'être autonomes
aux niveaux
interne et externe, d'où l'importance d'un contrôle rigide
des importations et
des exportations. Il est on ne peut plus clair qu'un contrôle
sérieux de notre
économie peut encourir des représailles de la part des
puissances amies et de
nos partenaires commerciaux. Quelles que soient les
représailles, nous nous devons
de garder notre sang-froid. Le libre-échange peut et doit
être rejeté dès que
les intérêts de la nation sont menacés. De toute
façon, le développement
économique d'un pays se fait d'abord de l'intérieur.
À ce sujet, l'exemple de
l'Angleterre au XIXe siècle est très significatif. En
effet, en 1800, elle a
exporté seulement 10% de sa production locale ; en 1830, 7% et
finalement en
1860 14%.
Pour un développement endogène
Évidemment, le lecteur averti remarquera très rapidement
que nous préconisons pour
Haïti un développement endogène. Ce mode de
développement a pour
caractéristique fondamentale de privilégier la production
locale et le
développement rural. Cela est très important pour
Haïti étant donné qu'il
s'agit d'un pays essentiellement agricole. Face à cette
proposition, certains
diront sans doute que nous sommes des utopistes, des jeunes
universitaires
pressés qui veulent changer le monde par des simples souhaits
car,
continueront-ils sans doute, aucun pays n'a jamais
expérimenté et réussi une économie
autarcique, c'est-à-dire une économie fermée sur
elle-même. D'autres, plus
nuancés, diront qu'avec la globalisation de l'économie
internationale et la
constitution des blocs régionaux, un tel développement
est inconcevable.
Face à ces remarques que nous anticipons, quelques
précisions s'imposent pour
faire un portrait significatif de la situation. Premièrement, ce
serait une
complète amnésie de l'histoire que de prétendre
qu'il n'y a jamais eu de pays
pratiquant un développement endogène. La plupart des pays
industriellement
avancés l'ont pratiqué à un moment donné de
leur histoire. Pour s'en
convaincre, on n'a qu'à prendre en exemple les États-Unis
d'Amérique,
l'Allemagne, le Japon et la Chine communiste. Parmi les pays du
Tiers-Monde, le
cas du Burkina-Faso sous Thomas Sankhara, anciennement la Haute-Volta,
est
révélateur. Ce pays a réussi à prouver au
monde entier, durant la période 1984
- 1987, qu'un développement endogène était
possible.
En ce qui concerne, à proprement parler, la globalisation du
commerce
international, on peut dire qu'elle n'est nullement un problème
pour Haïti
puisque, au niveau agricole, on ne produit pratiquement rien pour
l'exportation. Le café que l'on exportait autrefois est
maintenant à peine
suffisant pour la consommation locale.
Du point de vue manufacturier, Haïti fait piètre figure.
Les quelques rares
manufactures qu'il y a encore dans le pays se concentrent en grande
partie dans
l'artisanat et la sous-traitance. Ceci dit simplement pour signaler que
le
commerce international ou le libre-échange international tel que
pratiqué
actuellement est préjudiciable pour Haïti. Par
conséquent, on ne risquerait pas
grand-chose en essayant un autre modèle de développement.
Enfin, faut-il rappeler encore une fois qu'un développement
économique endogène
n'est pas du tout synonyme de l'autarcie ? Nous ne voulons pas nous
fermer de
l'extérieur. D'ailleurs, ce serait impossible. Tout ce que nous
voulons, c'est
une autosuffisance alimentaire pour le pays et un développement
manufacturier
efficace répondant aux besoins de la nation et suffisamment
productif pour
pouvoir faire face à la concurrence internationale.
Les modèles
Comme on l'a signalé précédemment, les
États-Unis d'Amérique, le chef de file
du capitalisme mondial, sont passés par-là. À ce
sujet, Alexander Hamilton,
personnage incontournable dans l'histoire américaine, nous a
donné raison en
nous faisant savoir dans son rapport sur les manufactures que le
libre-échange
n'est pas pour les petites nations, que la manufacture contribue
grandement au
bien-être de la population et à la sécurité
du pays tout en créant des emplois.
Friedrich List, dans son « Système national
d'économie politique » publié en
1841, n'a-t-il pas proposé, certes en des termes plus clairs, la
même chose
pour l'Allemagne ? En effet, selon lui, lorsqu'un État passe de
situation
agricole à situation manufacturière, il lui faut une
certaine dose de
protectionnisme afin de protéger les industries naissantes. La
Chine, par
exemple, a attendu d'être quasi-autosuffisante avant d'ouvrir son
marché. Il
n'est donc pas étonnant que tout le monde veuille aujourd'hui
investir dans ce
pays. Il a à sa disposition une main-d'oeuvre qualifiée
et disciplinée et il
dispose de très bonnes infrastructures. Tout ceci est donc le
résultat d'une
politique économique axée d'abord sur les
intérêts de la nation plutôt que sur
l'ouverture à tout crin aux marchés mondiaux.
Conclusion
Ce n'est un secret pour personne: Haïti n'exporte pratiquement
rien, sinon des
boat people. Le pays a un déficit chronique dans sa balance
commerciale, il est
entièrement dépendant de l'extérieur et son
système éducatif est déficient.
Bref, le pays a échoué sur presque tous les plans, sauf
peut-être sur le
culturel, mais pour encore combien de temps ? À cela s'ajoutent
la décadence de
l'État, l'augmentation du chômage urbain, l'exode rural,
la perte des valeurs
traditionnelles, la permanence de la violence (malgré la
présence des forces
onusiennes dans le pays), la montée de la délinquance,
etc.
Pour s'en sortir, il nous faut un nouveau projet de
société axé sur les besoins
et les problèmes du pays. Il nous faut reprendre notre avenir en
main. C'est
dans cette optique qu'il faut chercher d'autres alternatives en faisant
preuve
de perspicacité et d'ouverture d'esprit afin de sauver ce qui
peut être encore
sauvé du pays de Toussaint Louverture.
Guy-Robert Saint-Cyr,
Professeur,
Université Quisqueya,
Port-au-Prince, Haiti.
Decembre 2006.
Texte
paru dans le quotidien Le Nouvelliste(No. 37525) du mercredi 13
décembre 2006.