Amérique
du
Sud : La
militarisation dont on ne parle pas
Carlos Tautz
Même si
l’intégration régionale est le point principal à
l’ordre du jour de l’agenda politique sud-américain, les
blessures encore
ouvertes empêchent un débat en profondeur.
Parmi les questions
escamotées, il y a notamment
l’occupation de Haïti par des troupes de maintien de la paix de
l’Organisation
des Nations unies (ONU), sous la direction militaire du Brésil
et la direction
politique du Chili, ainsi que la présence armée
étatsunienne, aussi bien avec
des troupes régulières qu’avec des agences privées
ayant contrat avec le
Pentagone (les fameux « contratistas ») dans 10
des 12 nations
d’Amérique du Sud, avec les exceptions du Brésil et du
Venezuela.
Malgré
l’importance de ces questions, la majorité des
gouvernements oscillent entre de vagues allusions ou le silence complet.
Cette manière de
procéder a été maintenue y compris après
l’arrivée de présidents de gauche ou progressistes dans
plusieurs pays, en
commençant en 1999 avec Hugo Chavez au Venezuela et en terminant
avec le
triomphe, le 26 novembre 2006 au second tour, de Rafael Correa en
Equateur [il
a réuni un peu plus de 57% des voix contre 43% qui sont
allées au milliardaire
ultralibéral et pro-américain Alvaro Noboa].
Rafael Correa sera
investi en janvier 2007. Il a déclaré
qu’en 2009 son pays ne renouvellerait pas l’accord avec les Etats-Unis
qui
permet à Washington de maintenir sa plus grande base militaire
d’Amérique du
Sud dans la ville portuaire occidentale de Manta [1].
Pendant les
décennies d’influence néolibérale de 1980 et
de 1990, les Etats-Unis ont approfondi leur traditionnelle
stratégie de
combiner finances et diplomatie avec l’expansion de leur pouvoir
militaire.
Alors que Washington
utilisait son hégémonie dans des
institutions financières telles que la Banque mondiale, le Fonds
monétaire
international et la Banque interaméricaine de
développement (BID) pour exiger
la réduction des appareils d’Etat en échange de
prêts, il profitait de son
rapprochement avec des gouvernants latino-américains et des
Caraïbes, à
l’exception du Cuba, pour disséminer des bases militaires dans
toute la région.
Actuellement, et
même s’ils ne comptent pas sur un appui
unanime, les Etats-Unis maintiennent différentes formes de
présence militaire.
C’est là un phénomène que l’on passe sous silence,
même dans les forums
régionaux, et qui n’apparaît pas comme prioritaire dans
les débats sur
l’intégration.
L’invisibilité
de ces deux problèmes était évidente lors
du deuxième sommet de la Communauté sud-américaine
des nations (CSN), qui s’est
tenu les 8 et 9 décembre 2006 dans la ville bolivienne de
Cochabamba. Ce sommet
a été fortement stimulé par le Brésil, pays
qui compte pour presque 40% du PIB de
l’économie de toute la région.
Aucun
délégué n’a évoqué ces questions.
Les déclarations
finales de cette rencontre n’y font pas du tout référence.
Même la
déclaration du Sommet social pour l’intégration
des peuples – qui s’est tenu du 6 au 9 décembre à
Cochamba – animé par des
mouvements sociaux et populaires en parallèle à la
réunion de délégués du CSN
n’a pas fait référence à ces questions dans la
partie centrale de la rencontre,
et les a reléguées à un sous-chapitre.
La
socio-économiste brésilienne Sandra Quintela [2] de
l’organisation Politiques alternatives pour le Cône Sud, dont le
siège est à
Rio de Janeiro, explique : « Je comprends la logique de
la position
brésilienne, même si je ne suis pas d’accord avec elle. Le
Brésil ne s’affronte
pas avec la politique extérieure des Etats-Unis et n’a pas de
base étrangère
sur son territoire. C’est la raison pour laquelle elle ne fait pas
allusion à
cette question. » Par contre, ajoute-t-elle :
« Je ne comprends
pas pourquoi le président bolivien Evo Morales et Hugo Chavez
n’abordent pas ce
thème. »
Quintela participe
à une campagne internationale pour le
retrait des troupes internationales de Haïti et pour l’annulation
de la dette
externe de ce pays.
La professeure Maria
Regina Lima, de l’Institut
universitaire de recherches de Rio de Janeiro est d’accord
qu’« il est
très délicat pour le Brésil d’aborder cette
question (celle des bases
militaires), dans la mesure où il n’est pas directement
concerné ». [3]
Mais le problème
se pose différemment en ce qui concerne
Haïti. Le Brésil y maintient 1200 soldats et y dirige la
Mission des Nations
unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), dont les
effectifs s’élèvent à
6700 hommes, déployés depuis juin 2004,
c’est-à-dire quelques mois après que
Jean-Bertrand Aristide, l’élu constitutionnel, fut
renversé par un coup d’Etat
auquel a pris part un commando franco-étatsunien.
La Minustah a un mandat
jusqu’au 30 juin 2007, mais les
Nations unies pourraient en février le proroger.
Selon Camille Chalmers,
professeur d’économie et de
planification sociale à l’Université d’Etat de
Haïti, et animateur du réseau
Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement
alternatif (PAPDA),
dont le siège est à Port-au-Prince :
« Des 20 membres de l’état-major
de la Minustah, il y a à peine deux Sud-Américains. Les
autres sont Américains,
Français, Italiens et Canadiens [...]. Les Etats-Unis
contrôlent les
renseignements militaires et ne partagent pas les informations,
même avec le
commandement général de la mission. »
Alors, pourquoi le
Brésil s’épuise-t-il politiquement à
maintenir dans les Caraïbes ce que l’Argentin et Prix Nobel de la
Paix Adolfo
Pérez Esquivel appelle « une intervention
sous-traitée par les
Etats-Unis »? La réponse habituelle, telle que
l’illustre le diplomate Antonio
Patriota, récemment nommé ambassadeur brésilien
aux Etats-Unis, est que
« si nous n’étions pas là, ce serait
pire ». « L’agenda du
Brésil pour le continent est essentiellement économique,
c’est la raison pour
laquelle il n’est pas question de militarisation », explique
la
journaliste brésilienne Maria Luisa Mendonça, du
Réseau social d’organisations
non gouvernementales de justice et de droits humains.
En ce qui concerne la
dissémination de la présence
militaire états-unienne en Amérique du Sud, la
Chancellerie brésilienne
considère qu’il s’agit d’un problème intérieur de
chaque pays. « Il
n’existe qu’une seule base militaire, Manta »,
réplique le diplomate Joel
Sampaio.
Selon l’agence
d’informations du gouvernement brésilien,
le Centre de renseignements de l’armée (CIE) du Brésil
estime que « près
de 6300 militaires états-uniens, sans compter les soldats des
agences non
gouvernementales engagés par le gouvernement des Etats-Unis, ont
été destinés –
ou ont participé – à des opérations dans la
région amazonienne entre 2001 et
2002 ».
Selon le CIE, les
Etats-Unis maintiennent une présence
sous différentes formes, aussi bien par le biais des bases
militaires
conventionnelles que par un nombre non comptabilisé
d’employés, de radars et de
pistes d’atterrissage. En tout, ces « bases non
conventionnelles » se
monteraient à 23. Au seul Pérou, il y en aurait huit
points, et six en
Colombie.
Ce dernier pays vit
depuis près d’un demi-siècle une
guerre civile. Actuellement ces affrontements impliquent, d’un
côté, deux
forces de guérilla de gauche (les Forces armées
révolutionnaires de Colombie -
FARC, et l’Armée de libération nationale - ELN) et, de
l’autre, des
paramilitaires d’extrême droite engagés dans un processus
contesté de
démobilisation [car recyclés soit dans l’armée
officielle, soit dans des
agences parallèles dites de sécurité] ainsi que
l’armée régulière. Le
gouvernement colombien a reçu plusieurs milliards de dollars de
Washington sous
le couvert du Plan Colombie contre le narcotrafic et contre la
guérilla.
Pendant le gouvernement
de Fernando Henrique Cardoso
(1995-2002), Washington a tenté d’installer une base dans la
ville d’Alcantara,
dans l’Etat de Maranhão, situé au Nordeste, où se
trouve la base de lancement
des satellites brésiliens. Cette région est celle qui est
considérée comme
étant la mieux située dans toute la planète pour
les activités de ce type, à
cause de sa proximité avec l’équateur.
Mais, à cause du
large refus social, l’accord entre les
deux pays pour construire la base n’a jamais été
signé.
Selon
l’économiste Ana Esther Ceceña, professeure de
l’Université nationale autonome de Mexico (UNAM), l’aire de tous
ces points de
présence militaire engloberait les régions où se
trouvent les ressources
naturelles stratégiques comme l’eau, les réserves de la
diversité biologique,
le gaz naturel et le pétrole.
L’IPS a pu
vérifier qu’il y existe une coïncidence entre
la carte des ressources naturelles et celle de la présence
militaire
étatsunienne et celle des projets de l’Initiative pour
l’intégration de
l’infrastructure régionale sud-américaine (lIRSA), qui
est techniquement et
économiquement coordonnée par la BID.
L’IIRSA prétend
imposer des normes légales communes pour
le commerce des 12 pays de la région et développer plus
de 300 projets de voies
fluviales, de centrales hydroélectriques et de routes, surtout
dans la région
amazonienne. (Trad. A l’encontre)
1. La base de Manta
cédée en 1999 pour dix ans aux
Etats-Unis se trouve à une demi-heure de vol de la Colombie.
Cette base située
sur la côte du Pacifique fait partie d’un ensemble qui comporte
les bases
américaines au Salvador, ainsi que celles d’Aruba et
Curaçao, îles des Antilles
néerlandaises proches du Venezuela. La base de Manta
s’intègre au Plan Colombie
mis en place par le Pentagone. Ces bases ont pris leur essor en
particulière
suite à la fermeture des bases américaines au Panama. Ndlr
2. Elle est aussi
membre de Jubilé-Sud-Brésil (voir à ce
sujet, sur ce site, l’article « La lutte pour l’annulation
de la dette
dans une perspective historique » en date du 25
décembre 2006) et de
la Marche mondiale des femmes. Ndlr
3. Pour rappel, en mars
2005, Donald Rumsfeld, alors
secrétaire à la Défense du gouvernement Bush,
visitait le Brésil. Les thèmes
abordés étaient les suivants : le système de
surveillance de l’Amazonie
(SIVAM), le contrôle de la Triple frontière, la
présence brésilienne à Haïti
et, finalement, les relations de collaboration entre le Venezuela et
d’autres
pays latino-américains. Le SIVAM est un système complexe
de radars et senseurs visant
à surveiller 5,5 millions de kilomètres carrés en
Amazonie. Il a été initié
sous la présidence de Fernando Henrique Cardoso et a
coûté quelque 1,4 milliard
de dollars à l’Etat brésilien. Sa mise au point a
été confiée à une des
principales firmes d’armement américaines, Raytheon. Pour ce qui
est de la
Triple frontière, l’intérêt principal des
Etats-Unis est le suivant : le
contrôle de la principale réserve aquifère de la
planète, qui s’étend sur une
surface de 1,2 million de kilomètres carrés. Ndlr
* Carlos
Tautz
participe à l’agence Inter Press Service
(APS). Le bureau pour l’Amérique latine d’APS se trouve à
Montevideo. A l’encontre, case
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