Huli Zang fait
partie de l’une des 376 familles de l’asentamiento [2]
« Fils de Sepé »
qui occupe un peu plus de 6 000 hectares sur la commune de Viamao,
à 40
kms de Porto Alegre, capitale de l’État de Río Grande do
Sul, au sud du
Brésil. Le lot de terres, attribué en février
1999, est divisé en 4
secteurs, et la forme de l’organisation de l’espace dans chaque secteur
est ce que les sans- terre appellent une
« agroville » (bourgade
agricole) : les habitations sont regroupées en un
même endroit, et ne
sont pas situées sur la parcelle individuelle de chaque paysan.
Ce regroupement
permet aux logements, solidement
construits en bois ou en briques d’avoir accès à
l’électricité et à
l’eau potable, si bien que la vie quotidienne des paysans
installés est
fort semblable à celle des habitants des villes. La maison de
Huli
dispose d’une gazinière et d’une cuisinière à feu
de bois, d’un
réfrigérateur, d’un téléviseur et d’un
ordinateur. Une route qui part
des maisons du secteur les relie à la ville la plus proche,
Viamao, et
aux parcelles individuelles qui font en moyenne chacune 17 hectares.
L’asentamiento jouxte une réserve naturelle de 2
500 hectares du nom de Bañado dos Pachecos [3],
où vivent des milliers d’oiseaux et diverses espèces de
poissons et de
mammifères. La zone est irriguée par ces marais et n’est
apte qu’à la
culture du riz. Toutefois à côté de chaque maison,
les travailleurs
agricoles ont une parcelle assez grande pour cultiver des
légumes et
des arbres fruitiers, et presque tous ont aussi quelques poules et une
paire de vaches laitières, ce qui leur permet de subvenir par
eux-mêmes
à une partie de leur ravitaillement.
Sur cet asentamiento fonctionne un
Centre de Formation du MST, qui peut héberger 120 personnes,
dispose de
dortoirs, de salles de douches, de salles de conférences et
d’Internet,
et d’un réfectoire. Durant tout le mois d’août, environ 80
participants
d’une demi-douzaine de pays ont participé à un
séminaire donné chaque
année par la Coordination latino-américaine des
organisations paysannes
(CLOC). On y trouve aussi une école où se rendent 230
enfants, l’asentamiento étant habité
par environ 1 800 personnes.
Terre et riz
Avant de
s’installer, les paysans sans terre ont vécu
presque 4 ans au bord des routes dans des baraquements en grosse toile
noire, glacés l’hiver et étouffants l’été.
La négociation avec les
autorités leur a permis d’accéder à la terre sur
laquelle ils vivent
aujourd’hui, qui est le plus grand lot de terres attribué dans
l’État.
Une preuve que ces travailleurs agricoles ont la volonté de
construire
un monde nouveau, et pas seulement d’avoir un petit bout de terre
à
cultiver, c’est qu’ils ont décidé de créer une
« agroville » En effet,
quelques asentamientos ont décidé de
construire
les habitations sur chaque parcelle individuelle, ce qui engendre des
problèmes sociaux et politiques presque insurmontables. Quand
c’est le
cas, non seulement il devient impossible de fournir l’eau et
l’électricité à tous les paysans (à cause
de la distance entre les
maisons) mais la vie sociale est pratiquement nulle, si bien
qu’augmente encore l’individualisme légendaire du paysan, ce qui
bloque
toute tentative pour construire une société
différente.
Celui qui vient
visiter une « agroville » avec ses
maisons simples et belles, ses parcelles ensemencées,
ornées de fleurs
multicolores, et les animaux domestiques en train de paître ou de
caqueter au soleil, a l’impression de se trouver dans un cadre
bucolique où tout marche sur des roulettes. C’est fort loin de
la
réalité. L’asentamiento
« Fils de Sepé » doit faire
face à de multiples problèmes, en général
dérivés de la crise mondiale
de l’agriculture familiale, confrontée à la montée
en puissance de l’ agrobusiness
développé par les grandes multinationales.
Un premier
problème découle précisément du choix de
l’« agroville ». Les parcelles individuelles sont
souvent éloignées des
habitations, parfois jusqu’à 10 ou 13 kms. « Cela
pousse certaines
familles à cesser de cultiver et à les louer à
d’autres habitants » dit
Huli, qui n’écarte aucune des questions. Ces dernières
années, pour
surmonter cette difficulté qui est présente dans toutes
les
« agrovilles », le MST a mis en place une
nouvelle configuration
spatiale. Des unités de 15 à 20 familles sont
créées et leurs parcelles
individuelles sont disposées en forme de triangle dont le sommet
converge vers un « centre », de sorte que les
maisons restent proches
les unes des autres et les parcelles sont très près des
maisons. Cela
suppose de déconcentrer les logements pour passer d’une moyenne
de plus
de 100 familles à des unités appelées
« noyaux de maisons » qui, en
aucun cas, ne dépassent les 20 familles.
Mais le
problème sans doute le plus sérieux vient de la
dépendance vis-à-vis des multinationales qui les obligent
à faire usage
de produits toxiques. « Monsanto, ajoute Huli, nous apporte
le
« paquet » technologique, herbicides, pesticides,
autrement dit des
poisons, avec le riz. Avec le temps nous nous apercevons que nous
sommes passés de la dépendance vis-à-vis du grand
propriétaire terrien,
à la dépendance vis-à-vis des multinationales qui
possèdent la
technologie. Nous arrivons à la conclusion que toute notre lutte
ne
nous a pas mené bien loin, que nous avons lutté pendant
des années pour
être dans une nouvelle relation de dépendance, où,
en plus, nous
empoisonnons nos familles et la population qui consomme le riz
cultivé
de cette manière ».
Une lutte sans fin
Pour sortir de
ce cercle vicieux, les habitants de « Fils de
Sepé » ont choisi l’agriculture biologique. Sur l’asentamiento,
environ 1 600 hectares sont cultivés de manière
conventionnelle
(autrement dit avec pesticides), mais les habitants ont entamé
un vif
débat interne et obtenu qu’un petit noyau de familles
franchissent le
pas de la culture biologique du riz. En 2005, 29 familles ont
cultivé
120 hectares sans l’aide de traitements toxiques et formé
l’Association
de producteurs de riz et de poissons. Car ils utilisent aussi l’eau en
abondance pour élever des poissons, arrivant à
diversifier la
production alimentaire. Les familles ont produit ainsi 6 000 sacs de
riz biologique et la production a été vendue aux cantines
scolaires de
la commune de Viamao, gouvernée par le Parti des Travailleurs.
Cette
année on compte déjà 35 familles, qui
espèrent semer 150 hectares et
produire 10 000 sacs.
Ils ont
découvert que non seulement la culture
biologique du riz est rentable mais que sa productivité par
hectare est
exactement le double de celle de la culture avec pesticides. Ils ont
remis en vigueur une vieille tradition paysanne qui consiste à
préparer
la terre à cultiver avec des canards. « Les canards
mangent toutes les
herbes, ils nettoient le terrain beaucoup mieux que n’importe quel
poison chimique et en plus ils déposent de l’engrais grâce
à leurs
excréments. Nous laissons les canards plusieurs mois et ce sont
eux qui
préparent la terre. Ensuite, au moment de semer le riz, nous les
enlevons et nous les vendons ou les mangeons » explique Huli
avec un
grand sourire. Avec la production biologique ils disposent de leurs
propres semences et de tout le nécessaire à la culture,
et ne dépendent
pas de l’achat d’autres produits, sans compter qu’ ils
préservent la
santé de celui qui produit et de ceux qui consomment.
Toutefois, ils
font face maintenant au problème de la
certification. Au Brésil il n’existe que 3 entreprises qui
délivrent
les certificats pour les cultures biologiques et elles ont toutes un
lien avec les multinationales. « C’est-à-dire qu’une
fois de plus nous
retombons sur le même ennemi » poursuit Huli. Mais ce
qui les révolte
le plus c’est que le certificateur qui délivre le certificat ne
visite
qu’une seule fois par an l’asentamiento, leur
demande 1 000 dollars et ne suit pas l’évolution de la culture
si bien
que n’importe quel producteur « biologique »
pourrait utiliser
pesticides et herbicides tout en bénéficiant de la
« certification ».
Pour résoudre ce problème nouveau et inattendu, le
mouvement envisage
de créer une équipe de « certification
communautaire », ce qui leur
permettrait d’éviter les multinationales.
Par ailleurs,
les habitants de l’asentamiento
se plaignent de ce que le gouvernement fédéral et
l’État ne disposent
pas de crédits pour l’agriculture biologique. Bref, une
chaîne de
difficultés ; chaque fois qu’ils surmontent un obstacle, il
s’en
présente un autre nouveau et au fond toujours le même
problème : le
contrôle des grandes entreprises sur les technologies agricoles
qui
leur permet de continuer à exploiter les paysans. Le
développement et
le contrôle des nouvelles technologies par les multinationales a
rendu
possible un nouveau type d’oppression : la propriété
des moyens de
production, le contrôle du temps et l’organisation du travail ne
leur
sont plus nécessaires ; il s’agit d’une domination
« immatérielle »,
basée sur le pouvoir du savoir et du marché, comme moyen
de continuer à
accumuler des bénéfices. Huli nous explique que la
production de riz a
de moins en moins de valeur sur le marché, si bien que les 1.600
hectares que cultivent les paysans de l’asentamiento
ne leur permet même pas de survivre grâce à la terre.
Avant de
quitter l’asentamiento,
nous lui demandons quelles sont les sources de revenus des habitants de
« Fils de Sepé ». Il y en a 3 : les
potagers familiaux, le riz, et le
travail dans les communes voisines, où les femmes sont
employées comme
agents d’entretien et les hommes dans le bâtiment.
« Quel est le
pourcentage de leurs ressources pour chaque travail ? »
demandons-nous.
Huli ne peut éviter une moue de tristesse :
« malheureusement, la plus
grande partie de leurs ressources vient de leur travail dans le
nettoyage et la construction. Voilà la
réalité ».
La lutte pour
la terre se révèle beaucoup plus complexe
que tout ce qu’on peut imaginer. La grande victoire des sans-terre est
peut-être dans le fait que les paysans restent dans l’asentamiento
et ne sont pas allés grossir les bidonvilles des grandes villes.
Tout
le reste est une lutte permanente, interminable. Plus complexe que la
lutte pour la terre, puisque le capital a démontré sa
capacité à se
transformer pour continuer à contrôler les
mécanismes de domination,
sous une forme désormais moins palpable, presque invisible. Cela
exige
une formation et un apprentissage permanents, qui sont devenus des
formes indispensables de la lutte.
Sepé Tiraju

Le 7
février 1756 l’Indien guarani Sepé Tiraju fut tué
lors d’un combat par les troupes espagnoles et portugaises dans la
ville de St Gabriel (au sud de l’État de Rio Grande do Sul). Le
Traité
de Madrid, de 1750, signé par ces 2 pays, décréta
que tous les Indiens
des Réductions guaranis (7 villages conçus par les
jésuites et bâtis
par les indigènes) devraient les abandonner et s’installer sur
la rive
droite du fleuve Uruguay, aujourd’hui territoire argentin.
Une
armée de 3 500 soldats portugais et espagnols,
disposant de canons et la mieux préparée de
l’époque, affronta des
Indiens armés de lances et de flèches. Trois jours
après la mort de
Sepé, le 10 février, près de 1 500 Indiens furent
assassinés. Bien que
le Traité de Madrid ait été aboli en 1761, ses
objectifs furent
atteints : les Réductions des Guaranis, définies par
Voltaire comme
« un triomphe de l’humanité », pour leurs
conditions élevées de vie
coopérative, l’apogée des arts, notamment la musique,
l’impression des
livres, et le développement de l’astronomie et de la
météorologie,
furent détruites. Cette année, les sans-terre et d’autres
mouvements
sociaux ont commémoré le 250e anniversaire de la mort au
champ
d’honneur de Sepé – une étape dans l’effort de
récupération de la
mémoire d’une des expériences les plus remarquables de
création de
mondes différents qui existèrent sur ce continent.
Dial
–
Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2901.
Traduction : Marie-Françoise
Duriez pour Dial.
Source (espagnol) : ALAI,
28 septembre 2006.