Les
déportés venus des Etats-Unis d’Amérique, les
nouveaux
stigmatisés

Par Wooldy Edson Louidor
Alors que les
ressortissants
« rapatriés » massivement par l’Etat
dominicain passent presque
inaperçus en Haïti, les
« déportés » haïtiens venus de
l’Amérique du
Nord, surtout des Etats-Unis, sont stigmatisés par un pan de la
société et du
gouvernement qui tendent de plus en plus à faire d’eux les
principaux
responsables des actes de violence et d’insécurité en
vogue à la capitale
Port-au-Prince depuis environ deux années, observe l’agence en
ligne
AlterPresse.
Est-ce la meilleure
manière d’aborder la question sécuritaire en
Haïti ?
Les
« rapatriés » et les
« déportés »
Tandis que les migrants
haïtiens et leurs descendants expulsés par la
République Dominicaine vers Haïti,
généralement appelés
« rapatriés », font pitié, les
ressortissants haïtiens déportés par
les Etats-Unis d’Amérique font peur.
Les premiers arrivent
à la frontière haïtiano-dominicaine, sales, en
guenille, affamés et souvent entassés dans des autobus.
Les seconds, auxquels
la société donne le nom de
« déportés », débarquent,
menottés comme
des criminels, à l’Aéroport international de
Port-au-Prince.
Depuis le dernier
trimestre de l’année 2006, des dirigeants de l’actuel
gouvernement haïtien, notamment le premier ministre Jacques
Edouard Alexis, des
médias et l’opinion publique en général n’ont pas
cessé de pointer du doigt
l’implication des « déportés » dans
des actes et des réseaux
criminels en Haïti.
Des rumeurs vont
jusqu’à faire comprendre que des bandes armées de la
Capitale haïtienne auraient eu des contacts et des liens avec des
réseaux
mafieux aux Etats-Unis d’Amérique et au Canada, en vue de
faciliter
l’intégration des criminels et bandits haïtiens
déportés de ces deux pays dans
leurs rangs.
Les
« déportés », l’État et
l’industrie
de la criminalité
Le dernier rapport
annuel (2005) publié par le Groupe d’Appui aux
Rapatriés et Réfugiés (GARR), organisme
haïtien de défense des droits humains,
a signalé qu’ « une étude des
déportations des Etats-Unis d’Amérique vers
les Caraïbes, couvrant la période de 1997 à 2003,
montre que Haïti, avec 2 138
déportés, occupe la troisième place
derrière la Jamaïque (12 366 personnes) et
la République Dominicaine (8 001 personnes) ».
Cependant, pour la
période allant d’octobre 2005 à octobre 2006, le
classement établi par le ministère de la Justice des
Etats-Unis d’Amérique
situe Haïti comme deuxième pays des Caraïbes ayant
reçu plus de déportés (743)
après la Jamaïque (1 364).
Si, effectivement, le
nombre de déportés haïtiens en provenance des
Etats-Unis d’Amérique va passer de 25 à 100 par mois,
comme l’a récemment
annoncé le gouvernement américain aux autorités
nationales, Haïti deviendra un
potentiel concurrent de la Jamaïque dans les Caraïbes.
Les Etats-Unis
d’Amérique expulsent de plus en plus vers Haïti des
repris de justice, dont des bandits et des criminels. Par exemple, pour
le mois
de décembre 2006, 39 des 50 personnes déportées
étaient réputées dangereuses.
Il faut souligner que
tous les déportés ne sont pas des criminels.
Certains d’entre eux sont expulsés pour avoir
pénétré et/ou demeuré sans
papiers (de manière « illégale »)
aux Etats-Unis d’Amérique. D’autres
ont commis des délits « mineurs ».
Certainement, il y a
des déportés qui ont des « dossiers
lourds », dans le sens qu’ils ont un « casier
judiciaire » après
avoir perpétré des actes criminels et purgé leur
peine aux Etats-Unis
d’Amérique. Ayant acquis une certaine expérience
criminelle sur le territoire
américain, y inclus dans les prisons de ce pays, ces derniers
pourraient
représenter un danger au plan sécuritaire pour Haïti.
Haïti ne dispose
même pas d’un centre carcéral au standard acceptable,
c’est-à-dire qui réunit le minimum d’infrastructures, de
conditions et de
ressources (en termes matériels, logistiques et humains). En
outre, l’État
haïtien n’a mis en place aucune structure officielle sur le plan
de la
réintégration sociale et professionnelle des prisonniers,
notamment des
déportés dont la grande majorité ont laissé
le pays dès leur tendre âge.
Le processus de
réception et d’accueil des Haïtiens expulsés des
Etats-Unis d’Amérique reflète, de manière
éloquente, la négligence des
autorités haïtiennes envers cette catégorie de
personnes. Reçus à l’Aéroport
par des fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur et du
Ministère de la
Justice, ils sont pratiquement abandonnés par la suite dans le
pays.
Celles et ceux qui sont
déportés pour des raisons non criminelles sont
relâchés immédiatement, sans trop savoir où
aller. Mais, les repris de justice
sont conduits au Pénitencier National, le plus grand centre
carcéral du pays,
où leurs dossiers et leurs comportements seront
évalués et leur réinsertion
sociale planifiée avant d’être libérés.
La prison est-elle le
lieu adéquat pour maintenir ces citoyennes et
citoyens qui ont déjà purgé leur peine ?
N’est-ce pas une violation de
leur droit et une conséquence de la discrimination
résultant de la
stigmatisation sociale, juridique et politique dont ils souffrent ?
En fait, les deux
groupes, repris de justice et non criminels, deviennent
prisonniers d’un pays, qui ne leur offre rien, et d’un État qui
n’exécute aucun
programme concret de sensibilisation, d’éducation,
d’orientation, voire de
réhabilitation psychosociale et de réintégration
économique en leur faveur.
L’opinion publique
n’est pas encore informée de la suite donnée au
programme de réinsertion sociale au profit de 1 200
déportés réputés dangereux,
annoncé le 28 septembre 2006 par le titulaire du
Ministère des Affaires
sociales, l’économiste Gérald Germain.
D’un autre
côté, les déportés sont très
appréciés et recherchés par les
gangs haïtiens pour des raisons fondamentales, entre autres :
ils sont
supposés avoir une expérience criminelle
« internationale » et
parlent l’anglais, langue utilisée pour communiquer avec les
otages étrangers
et pour négocier avec leurs parents et/ou autres
représentants.
A travers le monde,
aujourd’hui, la criminalité, notamment le
kidnapping, devient de plus en plus une industrie bien
organisée, très
rentable, jouissant d’un grand capital politique, de l’impunité,
arc-boutée sur
des gangs puissants et liés à des secteurs politiques et
idéologiques de
plusieurs tendances.
Les
déportés, les « bases »
déjà
existantes et les arguments de Jacques Edouard Alexis
Il est certain que des
« déportés » font partie des gangs
et
dirigent des opérations criminelles dans quelques quartiers de
la zone
métropolitaine de Port-au-Prince. Cependant, faire d’eux les
principaux
responsables des actes de kidnappings, de violence et
d’insécurité qui font
rage en Haïti, c’est dévier le problème.
Ceux qui ont choisi de
s’intégrer dans les gangs ont déjà trouvé
dans le
pays des « bases » qui ont existé et
fonctionné bien avant leur
déportation. Par exemple, avant de kidnapper et de
procéder à tout autre acte
criminel « organisé », ces
« déportés » ont besoin d’un
minimum : des armes, des cachettes, des informations et un
réseau de
bandits et de complices.
Bon nombre de
dirigeants des bandes armées et des gangs sont des
personnages très connus de l’opinion publique haïtienne, y
compris du
gouvernement, de la police et de la justice. Le Premier Ministre
Jacques
Edouard Alexis, en accord avec le président René Garcia
Préval, n’avait-il pas
choisi, dans un premier moment, de dialoguer et de négocier avec
eux ?
Quand des citoyennes, citoyens et organisations de la
société haïtienne ont
élevé la voix contre « cette
stratégie » du chef du gouvernement,
celui-ci s’en est pris aux déportés.
Pour étayer son
argument, il a fait référence au kidnapping de
l’ex-ministre des Finances, Fred Joseph, qui avait affirmé que
« ses
ravisseurs parlaient anglais et consommaient de la marijuana pendant
qu’ils le
torturaient ».
Jacques Edouard Alexis
a même avancé, sans présenter aucune preuve
à
l’appui jusqu’à date, que deux déportés auraient
participé au kidnapping et à
l’assassinat de la jeune Farah Natacha Dessources.
Pour toutes ces
raisons, il estime que les déportés
« créent
beaucoup de problèmes dans la stabilité du
pays » et contrecarrent les
efforts consentis par les autorités haïtiennes pour
remettre de l’ordre.
Le kidnapping, la
nouvelle forme
multidimensionnelle d’un problème complexe et profond
S’il est évident
que le gouvernement américain est en train de
compliquer la situation sécuritaire en Haïti en
déportant davantage de
criminels vers le pays, il n’en reste pas moins vrai que le
gouvernement
haïtien actuel, au lieu de continuer à stigmatiser ses
ressortissants expulsés
par les Etats-Unis d’Amérique, doit endosser ses
responsabilités envers eux,
sans compromettre la sûreté de la nation et la
sécurité de ses citoyennes et
citoyens, à l’instar des autorités de certains pays des
Caraïbes et de
l’Amérique latine, comme la Jamaïque, le Salvador, le
Guatemala…
La stigmatisation des
déportés n’a conduit nulle part, sinon à la
fabrication d’un bouc émissaire pour justifier une certaine
incapacité à mettre
de l’ordre dans le chaos se perpétuant en Haïti, fruit de
la vague de
kidnappings et de la terreur qui en résulte.
Le problème de
l’insécurité en Haïti plonge ses racines dans les
soubassements et les interstices politique, économique,
psychologique et
historique de la société haïtienne. Il faut aborder
ce phénomène très profond
et complexe, dont le kidnapping constitue la nouvelle forme qui a pu
articuler
plusieurs dimensions : politique, économique, sociale,
symbolique…
Des secteurs politiques
l’utilisent pour terroriser la population afin
de faire passer leurs revendications. Des groupes de bandits et
d’assassins en
profitent pour exercer, en toute impunité et latitude, leurs
activités
criminelles. De jour en jour, il devient une industrie florissante qui
offre
des milliers d’« emplois », surtout à des
jeunes des milieux
défavorisés, et des services spéciaux à
toutes sortes de trafiquants (de
drogues, d’armes illégales, etc.) et de réseaux criminels.
En Haïti, le
kidnapping constitue une manière de faire de la politique,
de l’argent, de contrôler la société et de prendre
la revanche à tous les
niveaux. Ainsi, les kidnappeurs se sont-ils transformés en des
acteurs très
puissants à multiples visages sur l’échiquier national,
parce que dotés de plus
en plus de capital politique, économique et symbolique.
Stigmatiser les
ressortissants haïtiens expulsés par les Etats-Unis
d’Amérique, sans les encadrer et les aider à se
réintégrer dans la société,
constituerait une erreur (commise par ignorance ou par mauvaise foi ou
par les
deux à la fois ?), susceptible de contribuer à
déplacer le problème de
l’insécurité, ce qui risque de continuer à avoir
des conséquences très
désastreuses pour toutes les Haïtiennes et tous les
Haïtiens.