Haïti : les
expulsés des USA et du Canada sèment la
terreur

Olivier Djems
(Syfia
Haïti) Les violences qui terrorisent les citoyens de
Port-au-Prince sont en bonne partie le fait de criminels d'origine
haïtienne,
qui ont grandi aux États-Unis et au Canada avant d'en être
expulsés.
Quand
Dorival St-Hubert est sorti en septembre dernier de l'avion qui le
ramenait des
États-Unis menottes aux poignets, il n'avait qu'une idée
en tête : recouvrer sa
liberté au plus vite. Ce qu'il fit, on ne sait trop comment,
après quelques
semaines passées à la prison civile de Port-au-Prince,
où sont conduits les
criminels expulsés après avoir purgé leur peine
aux USA et au Canada.
Pour gagner sa vie, le jeune criminel, élevé à la
dure à New York, ne
connaissait que la menace, l'extorsion, le vol ou même le
meurtre. Il ne s'en
est pas privé pour survivre dans les rues sans pitié de
la capitale haïtienne.
À Carrefour, une commune de la zone métropolitaine
où il établit son quartier
général cet automne, le petit mafieux a mené ses
activités criminelles en toute
quiétude. En moins de deux mois, il s'était
constitué un véritable arsenal afin
d'équiper ses "lieutenants'' en armes et en matériel
nécessaire aux
enlèvements.
"Quand
nous avons débarqué chez lui en décembre, nous
avons découvert 29 uniformes de
la police de New York, un fusil de calibre 12 ainsi que des menottes,
soupire
le commissaire de la police de Carrefour. Il a l’air d’un soldat en
tenue de
camouflage et a les moyens d’équiper tous les hommes de sa
troupe aussi bien
que les soldats de la Minustah (Mission des Nations unies pour la
stabilisation
en Haïti, Ndlr). « En fuite, ce rapatrié
de force est depuis
activement recherché pour kidnapping, vol de véhicules et
association de
malfaiteurs... »
« Comme pour
envenimer la plaie »
Il n'est
pas le seul. Selon les autorités politiques et
policières, rares sont les actes
de kidnapping signalés – plus d'une centaine ont
été enregistrés au cours du
seul mois de décembre dans la capitale, dont plusieurs dizaines
de rapts
d'enfants – où ne sont pas mêlés des jeunes ayant
vécu l'essentiel de leur vie
aux États-Unis et au Canada. "C’est une situation qui devient de
plus en
plus compliquée, se lamente le Premier ministre, Jacques
Édouard Alexis,
vilipendé par tous pour son apparente inaction dans ce dossier
qui empoisonne
la vie des 2,5 millions de citoyens de Port-au-Prince. Pendant que nous
travaillons pour traquer les kidnappeurs, on nous envoie des
déportés comme
pour envenimer la plaie."
Au cours des
années 90, le Congrès américain a voté une
loi permettant
l'expulsion de tout ressortissant étranger impliqué dans
des actes criminels –
allant de la simple possession de drogue à la tentative
d’assassinat –
perpétrés en territoire américain. Selon les
nouvelles dispositions décrétées
par l’administration Bush, le nombre de repris de justice
expulsés
mensuellement vers Haïti pourrait prochainement augmenter
considérablement. De
25 en moyenne par mois, il pourrait passer à une centaine. En
décembre, 50 ont
ainsi été expulsés en un seul jour, dont 39
réputés très dangereux… Haïti n'a
guère le choix. "Le gouvernement américain a
menacé de révoquer le visa des
officiels haïtiens au cas où nous refuserions d’accueillir
ces déportés",
a révélé le Premier ministre Alexis, en
évoquant publiquement la menace de
diminution de l’aide américaine à Haïti.
Pendant que les
États-Unis et le Canada expulsent par dizaines leurs criminels
d'origine haïtienne vers leur pays d'origine, ils dépensent
paradoxalement des
centaines de millions de dollars pour la sécurisation du pays.
La Minustah,
dont ils sont parmi les plus importants contributeurs, coûte
à elle seule plus
de 500 millions de dollars US par an. "C’est une politique de deux
poids,
deux mesures", grogne Pierre Espérance, du Réseau
national de défense des
droits humains (RNDDH). Il qualifie d’inacceptable cette politique
nord-américaine de déporter vers Haïti ces repris de
justice, une fois qu'ils
ont purgé leur peine. "D'un côté, ils somment leurs
ressortissants de ne
pas venir en Haïti et, d'un autre, ils contribuent à
l’aggravation de
l’insécurité chez nous, dit le militant. Ces
déportés sont devenus des criminels
dans les sociétés canadienne et américaine. Ce
n’est pas en Haïti qu’ils ont
appris ces mauvaises choses."
Maigres résultats
Chose
certaine, ces expulsions aggravent l'instabilité. Et la
colère des principaux
intéressés. Même s'ils n'ont été
condamnés pour aucun crime commis en Haïti,
les expulsés goûtent tous – pour quelques jours, semaines
ou années dépendant
de leurs ressources financières – aux prisons haïtiennes,
véritables
antichambres de l'enfer. Dans certaines prisons, les détenus
entassés à plus de
trente dans des cellules conçues pour une dizaine, doivent se
relayer pour
dormir ! La nourriture et l'eau y sont rares, les abus de toutes sortes
fréquents, la haine générale. "Incarcérer
quelqu'un par mesure de
prévention constitue une détention arbitraire, une
violation des accords
internationaux", rappelle une responsable de Human Rights Watch.
Un programme de
réinsertion sociale financé par le Programme des Nations
unies
pour le développement (PNUD) tente depuis quelques mois
d’apporter un peu d'espoir
à quelque 1 200 expulsés réputés dangereux
mais les résultats concrets restent
maigres. "Certains criminels se servent de ce genre de programmes pour
camoufler leurs activités réelles, dénonce un
ex-policier. Des kidnappeurs pris
en flagrant délit exhibent même leur participation
à ces programmes pour
prouver qu'ils sont maintenant