violence
et politique
Par Laënnec
Hurbon
Une chaîne
de signes nous met devant la dure évidence d’un pouvoir qui sort
de ses
rails et reconnaît son impuissance à correspondre à
sa visée première
et essentielle, celle d’assurer la sûreté (protection que
l’État
accorde aux citoyens contre l’arbitraire et pour la conservation de ses
biens et de ses droits) et la sécurité (de la vie) de
chacun. Si l’État
dispose, selon la philosophie politique traditionnelle, du monopole de
la violence légitime, l’Exécutif haïtien y renonce
en partie à travers
la décision de négocier avec des bandits.
Au
départ,
il est bon de rappeler la toile de fond actuelle sur laquelle se
détache cette négociation. Peu après les
élections du 7 février
dernier, des kidnappeurs sont comme par enchantement
libérés. La
plainte déposée aux États-Unis contre Aristide est
levée. Des
fonctionnaires suspects de corruption sont remis à leur poste.
Dans une
commission gouvernementale on introduit un porte-parole
autoproclamé de
l’opération Bagdad. Une opération qui a endeuillé
tant de familles par
le vol, le viol, le kidnapping et la destruction d’un marché
où
périrent une douzaine de commerçants et où des
dizaines d’autres ont vu
périr dans les flammes toutes leurs marchandises.
Enfin,
un
concept dit d’apaisement social prétend imposer sur la seule
base des
inégalités sociales une interprétation de la
criminalité galopante et
de la barbarie qui l’accompagne. Argument auquel fait chorus la
MINUSTAH pour justifier son parti pris et sa passivité. Mais on
n’explique pas pourquoi les victimes des bandits sont de toutes les
catégories sociales et pourquoi en grande majorité ce
sont les pauvres.
La barbarie qui consiste à violer des enfants, à les
assassiner, puis à
enlever des cars remplis d’écoliers relève de
l’incroyable pour la
population, toutes classes sociales confondues. En sorte que chacun,
dans la capitale notamment, finit par vivre sous la menace de
kidnapping, de viol et d’assassinat, donc dans la plus grande
insécurité.
L’État au service d’un groupe
Au-delà
de
l’amalgame entre une institution étatique à forte
épaisseur historique
et un groupe de bandits qui ne représentent que les milieux de
la
criminalité, il importe de considérer la conception de
l’État et du
politique que présuppose le principe d’une négociation
avec des bandits.
En
effet,
dans cette perspective le pouvoir n’a plus pour tâche de
défendre ce
qu’on appelle l’universel, il déchoit dans la défense des
intérêts
particuliers ; il ne fonctionne plus pour l’ensemble des citoyens
sans
exception, car il semble prendre sur lui d’assurer d’abord la
protection des bandits. Mais ne nous empressons pas d’imputer au
pouvoir une mauvaise foi, il doit probablement avoir une conception
bien particulière des bandits, qui lui permet de comprendre et
de
s’expliquer le regain actuel de criminalité.
Les
bandits
criminels seraient-ils les pauvres qui décident maintenant de
prendre
leur revanche ? Je pourrais donc, comme pauvre, entrer par
effraction
dans n’importe quelle maison, accaparer l’argent, les bijoux, les
voitures, les femmes et les enfants ? Cela signifierait que le
bandit
aurait tous les droits ; dans l’acte criminel, il est en effet sa
propre loi comme un petit roi tout-puissant, qui n’a plus aucune
limite, aucun cran d’arrêt à ses désirs, c’est ce
qui explique qu’il
peut aller jusqu’à des actes de barbarie.
Une négation de la démocratie
En
soustrayant le bandit à la loi, l’État ne fait que
pervertir le
principe de la lutte de classes dont il dévie totalement le sens
vers
une pratique populiste. On accorderait donc aux bandits la
possibilité
de représenter les pauvres, et même de disposer du droit
de la
majorité. Le pouvoir en ferait sa base principale et leur serait
redevable. Or c’est précisément par là que le
pouvoir adopte une
position antidémocratique, car il cesse de se laisser guider par
une
politique du bien commun. C’est en effet dans la recherche du bien
commun que le pouvoir instaure un va-et-vient de discussions et de
décisions avec tous les groupes sociaux constituant la nation et
qu’il
pourra déterminer comment soutenir avec équité les
revendications de
ceux qui sont dans la pénurie ou qui sont exploités. Mais
avec la
dérive populiste dans la violence et la soumission aux diktats
des
délinquants qui se mettent en dehors de la loi, l’État
prendra
nécessairement la pente de la corruption et aboutira peu
à peu à
contribuer lui-même à la destruction du lien social et
à la
désorganisation de la vie économique, par quoi le pays
connaîtra
davantage de pauvreté.
S’il
n’y a
plus d’universalité de la loi, c’est-à-dire s’il y a
éclipse de la loi,
suspension de la loi qui peut frapper celui qui la viole, le pays
plongera dans les ténèbres de la barbarie, ce qui
correspondrait fort
bien à l’anathème d’Aristide : « il
fera nuit la nuit comme le jour, si la démocratie n’existe
pas »
(traduction : « si moi Aristide je ne fais pas mes cinq
ans, ou si moi,
je ne reviens pas en Haïti » ou encore « la
démocratie c’est moi,
Aristide ». En soustrayant le bandit à la loi,
l’Exécutif parvient à se
mettre à la place du système judiciaire. À ce
moment, et l’État, et le
politique, et l’ordre symbolique qui permettent à la
société de se
tenir debout, dans la mesure où ils constituent son épine
dorsale,
viennent à vaciller, et nous tombons facilement sous le
paradigme du
Rwanda : le bandit a les mains libres pour tuer et kidnapper,
voler et
violer, car l’État et le pouvoir se sabordent et provoquent leur
propre
naufrage.
Le fantasme du pouvoir absolu
C’est
la
Loi qui fait que chaque Haïtien peut reconnaître en un autre
individu
un être humain et qui maintient constamment la possibilité
d’un avenir
pour la société comme société humaine.
Logiquement, il est impossible
que la négociation avec les bandits puisse « donner
de bons
résultats », elle se retournera même tôt
ou tard contre les tenants
actuels de l’Exécutif, à moins que ces résultats
se confondent avec
l’absolu du pouvoir politique établi qui serait le pouvoir
absolu.
L’acte
du
kidnapping ne serait-il pas avant tout le retour du fantasme du
maître
qui voit dans l’esclave le bien meuble qu’il peut échanger
contre de
l’argent ? N’est-ce pas là un processus de
zombification : le fantasme
d’un pouvoir absolu ? Que Aristide se déclare le
kidnappé des grandes
puissances, et qu’il ait des partisans pour reprendre ses dires,
n’est-ce pas un stratagème pour ouvrir le chemin à la
justification du
crime du kidnapping comme punition pour toute la société
par la
réduction de chaque Haïtien à l’état
d’esclave° ? Bien entendu,
Aristide serait à lui seul tout le pays. Comme un tyran, ou un
dictateur romain. Comme Néron. Comme Caligula.
La force de l’État : la force de la loi
Est-ce
qu’on ne peut pas dire par exemple que le gouvernement est trop faible
et qu’il hérite d’une situation dans laquelle il ne disposerait
pas
tout à fait des forces nécessaires pour combattre le
banditisme ? Le
rapport de forces est obligatoirement en faveur de l’État, car
il a
pour lui la loi, une force plus puissante que les armes à feu,
il peut
alors sur cette base mobiliser la nation et entrer en campagne pour
mettre en défaite le banditisme par des arguments fondés
sur la raison
et la morale. Mais ce n’est pas suffisant, encore faut-il qu’il cherche
les moyens adéquats de répression prévus dans la
Loi pour assurer la
sûreté et la sécurité des vies et des biens.
On est pouvoir exécutif
parce qu’on est en mesure de chercher et de trouver ces moyens qui ne
seront jamais et qui ne pourront jamais être des appuis offerts
à des
bandits. Sous la condamnation unanime (de nombreux citoyens, de
diverses associations, de personnalités proches des droits
humains, du
Parlement, ...) de la négociation avec des bandits, le pouvoir
déclare
chercher désormais à les traquer. Mais la vigilance doit
plus que
jamais s’imposer.
Seul
le
retour au principe de la sanction et de la peine pour les actes de
banditisme, tel que la Loi le prévoit dans son
universalité- et cette
perspective n’a rien d’abstrait ni d’idéaliste- peut manifester
le
respect pour la souffrance des victimes (qui appartient à toute
la
société) et ouvrir la voie à la
sûreté et à la sécurité pour tous. Ce
sont là les conditions nécessaires pour que la
pauvreté recule, car
alors les investissements seront possibles et le développement
ne sera
pas un slogan et un simple vœu ; la lutte contre les
inégalités
sociales se fera plus vraie et plus efficace. Choisir l’axe de la
légalité et de la justice, c’est se mettre en condition
d’ouvrir le
chemin du développement et de s’assurer du soutien de toute la
société
haïtienne, comme de l’ensemble de la communauté
internationale.
Sociologue. Directeur de
recherche au CNRS (Centre national de la recherche
scientifique-Paris). Professeur à l’Université
Quisqueya