2. Le
thème de l’Assemblée,
"Transforme le monde, Dieu,
dans ta grâce", rappelle les différentes transformations
que cette
région a connues au cours de son histoire : une histoire
où
l’espérance, la vie et la joie sont restées, au fil des
siècles, des
caractéristiques de la région et des signes de la
grâce de Dieu, une
histoire de transformations qui continuent à se produire
jusqu’à nos
jours. A la suite d’élections qui ont eu lieu récemment
dans divers
pays d’Amérique latine, pour la première fois, un
autochtone est devenu
président de Bolivie, et une femme présidente du Chili.
Ces signes de
renouveau politique dans la région font suite à d’autres
changements
qu’il faut interpréter dans le contexte de l’histoire
latino-américaine
si on veut discerner la présence de Dieu qui renouvelle la
création
tout entière (Ap 21,5).
Rappel de l’histoire
de l’Amérique latine
3. Après
des millénaires de
diverses cultures
autochtones qui se sont développées de manière
remarquable, comme par
exemple les civilisations des Incas, des Mayas et des Tiwanacota, la
conquista du 16e siècle par les couronnes d’Espagne et du
Portugal a
inauguré dans ce continent une histoire commune récente.
Cette histoire
a été officiellement rappelée en 1992, lors de la
commémoration des
cinq cents ans de colonisation par les Européens, au cours de
laquelle
on a reconnu la réalité du massacre de diverses
populations autochtones
et l’introduction de l’esclavage par les colonisateurs. Ayant subi les
régimes européens, les habitants ont mené au 18e
siècle des guerres
contre les Espagnols et les Portugais, frayant ainsi la voie à
la
liberté pour la plupart des Etats latino-américains. La
majorité de ces
pays ont acquis leur indépendance durant la première
moitié du 19e
siècle. Toutefois, cette indépendance politique n’a pas
empêché la
dépendance économique de certains d’entre eux.
4. Depuis les
guerres
d’indépendance, de nombreux
dirigeants politiques ont appelé à l’unité des
différents Etats
latino-américains et au cours des deux siècles
écoulés, de nombreuses
tentatives de créer l’unité de l’Amérique latine
ont vu le jour.
Aujourd’hui, dans le cadre des tendances politiques mondiales qui
viennent appuyer l’intégration régionale, cette
unité est essentielle.
Les Eglises de la région ont déclaré sans
ambiguïté que les efforts
faits actuellement pour jeter des ponts entre les Etats ne devraient
pas seulement se baser sur des accords commerciaux et
économiques, mais
chercher à répondre aux besoins et à respecter les
droits des
personnes, en particulier de celles qui sont faibles et
vulnérables. De
cette manière, la voie qui mène à l’unité
peut devenir un signe de la
fraternité et de la sororité auxquelles Dieu appelle tous
les êtres
humains.
5. Plusieurs
voix se sont
élevées dans l’Assemblée pour
attirer l’attention sur la lutte pour la vie et la dignité qui a
été
constante au sein des peuples d’Amérique latine. Tout au long de
leur
histoire, ils ont été confrontés à des
guerres intestines ou entre
Etats, des conflits, des régimes autoritaires et des dictatures,
ainsi
qu’à des politiques irresponsables mises en œuvre par des
gouvernements
et des entreprises multinationales, causant un tort irréparable
à
l’environnement. Il faut rendre hommage ici au témoignage de
milliers
de chrétiens et d’autres personnes de bonne volonté qui
ont donné leur
vie pour les droits et la dignité des êtres humains et la
sauvegarde de
la création. Monseigneur Romero, d’El Salvador, Mauricio
López,
d’Argentine, Chico Mendes, du Brésil, Yolanda Céron, de
Colombie, sont
quelques noms parmi ceux de milliers de personnes, inconnues pour la
plupart. Le sang de ces martyrs a contribué à fertiliser
les semences
du Royaume de Dieu, qui ont produit des fruits de solidarité, de
vie et
de démocratie.
Vaincre la
pauvreté et l’injustice
6. La
répartition inéquitable
des richesses, des
ressources naturelles et des chances a engendré une
pauvreté qui touche
la région de manière dramatique. Selon les statistiques
de l’ONU,
depuis des décennies, plus de 40% de la population vit dans la
pauvreté
et 20% dans l’extrême pauvreté. On ne peut pas
considérer cette
situation hors de son cadre, qui est celui des programmes d’ajustement
structurel mis en œuvre par les gouvernements à la demande
d’institutions financières internationales comme la Banque
mondiale et
le Fonds monétaire international. La privatisation d’entreprises
d’Etat
a produit, dans certains cas, un soulagement et une
prospérité
économique à court terme, mais nombreux sont ceux qui
estiment que,
dans le moyen et le long terme, l’application de ce type de politique a
provoqué une détérioration de la situation de la
région et déclenché
dans de nombreux pays d’énormes crises à la fin des
années 1990 et au
début du 21e siècle. Malgré le fait que, ces
dernières années, la
région semble s’être remise de ces crises au niveau
macro-économique,
la pauvreté demeure un problème pour les gouvernements et
les sociétés
et un scandale aux yeux des Eglises. Même dans les pays où
la pauvreté
est relativement moins aiguë, le fossé entre riches et
pauvres est
immense et la répartition des richesses reste inéquitable.
7. Depuis des
décennies, la dette
extérieure constitue
un lourd fardeau. Les Eglises de la région ont
déclaré en toute clarté
que cette dette est injuste, illégitime et immorale, parce
qu’elle a
été contractée sous les régimes des
dictatures avec la complicité des
institutions financières internationales et qu’elle est
déjà
remboursée. Cependant l’obligation de continuer à payer
le service de
la dette a empêché la mise en œuvre de politiques sociales
efficaces
dans la plupart des pays, ce qui a gravement affecté les
domaines de
l’éducation et de la santé, ainsi que les conditions de
travail. En
outre, à la suite des crises économiques,
l’émigration s’est accrue ;
des millions de Latino-Américains vivent aujourd’hui dans
d’autres pays
de la région, aux Etats-Unis ou en Europe, et l’argent qu’ils
envoient
chez eux est devenu l’un des revenus les plus importants de certains
pays.
8. Cette
situation économique ne
cesse d’accentuer
l’exclusion de groupes vulnérables tels que les populations
autochtones, d’ascendance africaine et rurales. Les populations
autochtones continuent à se battre pour voir leurs droits
reconnus. Les
personnes d’ascendance africaine, au Brésil et dans d’autres
pays de la
région, subissent encore les conséquences de l’esclavage,
ce qui les
empêche d’exercer pleinement leurs droits parce qu’elles
continuent à
souffrir du racisme, de la violence et de la discrimination. Dans une
région où la pauvreté est souvent liée
à des questions de propriété
foncière, les mouvements des sans-terre, dans différents
pays,
notamment au Brésil, ont revendiqué l’accès
à la propriété foncière.
Les Eglises et le mouvement œcuménique ne sauraient rester
sourds à
l’appel des pauvres de ce continent. La pauvreté est
inacceptable dans
une région qui est extrêmement riche en ressources
naturelles, mais ce
qui est tragique, c’est que celles-ci ont été
exploitées d’une façon
qui a détruit l’environnement et perpétué une
répartition injuste des
richesses, notamment par la contamination des fleuves dans de vastes
secteurs. En fait, c’est toute la planète qui est menacée
par le
déboisement de l’Amazonie.
Guérir les
blessures de la violence
9. La violence
reste l’un des
problèmes majeurs de la
région. Certains pays sont encore confrontés aux
conséquences de la
violence politique. C’est notamment le cas de la Colombie où la
confrontation entre les acteurs politiques a grandement affecté
la
société civile. Ce conflit a causé la mort de
milliers de personnes,
pour la plupart innocentes, et plus de trois millions d’autres sont
déplacées à l’intérieur du pays. Le conflit
a franchi les frontières,
et les pays voisins en ont subi le contrecoup. Les Eglises colombiennes
ont intensifié leur travail auprès des victimes, et
demandé en termes
clairs au gouvernement et aux groupes armés de rechercher une
solution
négociée au conflit, afin de parvenir à la paix
dans la justice.
10. Proche de
la région et des
préoccupations des
Eglises d’Amérique latine, Haïti aussi a connu des
violences très dures
au cours de ces dernières années et a passé par
une crise politique
causée par des facteurs internes et externes. Malgré la
présence d’une
force de stabilisation intérimaire de l’ONU, la violence
continue à se
déchaîner, en particulier à Port-au-Prince. Les
élections récentes, qui
se sont déroulées après de nombreux reports, bien
qu’importantes pour
le très nécessaire rétablissement de la
démocratie dans le pays, n’ont
pas amené la paix. Il est urgent d’engager un dialogue national
à une
large échelle et de lancer un processus de réconciliation
pour guérir
les blessures du pays. La communauté internationale devrait
renforcer
son soutien à la population haïtienne dans sa lutte contre
la pauvreté,
et ses efforts pour rétablir les institutions
démocratiques et
sauvegarder l’environnement.
11. Les
situations dramatiques que vivent
ces pays ne
sauraient être considérées comme des cas
isolés. Elles sont le reflet
d’un phénomène plus vaste qui affecte toute la
région. Le risque existe
que la nouvelle dynamique du militarisme créée ces
dernières années
dans la région par l’établissement de bases militaires
des Etats-Unis
dans divers pays, comme l’Equateur et le Paraguay, devienne plus
visible. Cependant l’influence des Etats-Unis n’est pas récente.
Depuis
des décennies, ce pays influence les processus de
décision en matière
de politique, d’économie et de culture du continent, soutient
des
dictatures et des régimes autoritaires et forme les militaires
d’Amérique latine dans la perspective de la
sécurité de l’hémisphère.
12. Cuba
a constitué
une cible particulière du programme des Etats-Unis pour la
région. Le
blocus imposé par le gouvernement américain au cours des
années 1960
n’a cessé d’affecter gravement la population de Cuba. Le
gouvernement
actuel a durci le blocus, condamné à plusieurs reprises
par le COE.
Cuba, néanmoins, a réussi à élaborer des
politiques efficaces dans les
domaines de la santé, de l’éducation et de la culture. Le
respect des
droits civils et politiques doit encore faire l’objet d’une
amélioration sérieuse dans ce pays, afin de correspondre
au processus
de transformation économique dans lequel il se trouve
engagé. Des
espaces de dialogue entre les différents secteurs de la
société et le
gouvernement sont extrêmement nécessaires.
13. La violence
est aussi un
phénomène quotidien en
Amérique latine, dans les zones urbaines, les familles, les
relations
entre hommes et femmes et parmi les jeunes. Des bandes de jeunes
(maras) existent dans la plupart des pays d’Amérique centrale.
La
prolifération des armes légères est un
problème majeur auquel les
Eglises se sont attaquées. Ainsi, l’accent spécial de la
Décennie
‘vaincre la violence’, qui porte en 2006 sur cette région, offre
l’occasion de traiter certains des aspects de la violence et d’unir les
efforts des Eglises visant à édifier une culture de la
paix.
Lutter pour la vie et
pour la dignité
14. Les
populations d’Amérique
latine ont fait de
grands efforts pour édifier la paix dans la justice et pour se
donner
des régimes démocratiques. Des organisations de victimes
et de
militants des droits humains, ainsi que les Eglises de nombreux pays,
ont été à l’avant-garde de ce combat. Le
système interaméricain devrait
être renforcé pour contribuer à faire respecter
l’état de droit et à
traiter avec plus d’efficacité les cas de violations des droits
de la
personne et l’impunité dans divers pays.
15. En outre,
ces dernières
années, de nombreux pays
ont opéré des changements notables grâce à
des élections
présidentielles, expression de la démocratie
participative. Bien
souvent, les candidats et les partis qui ont manifesté une plus
grande
sensibilité à l’égard des besoins et des droits
des populations ont été
élus. Les gouvernements nouvellement élus se sont
montré plus fermes
face aux institutions financières internationales, aux accords
commerciaux et aux subsides agricoles dans les pays du Nord ; ils
ont
aussi mis en place des politiques intérieures plus respectueuses
des
droits de la personne, et pris des mesures de lutte contre la
pauvreté
et la faim, tout en répondant à d’autres besoins dans le
domaine
social. Ces gouvernements ont suscité de grands espoirs dans la
région
et au delà, bien qu’il ne faille pas ignorer les limites
importantes
auxquelles ils se trouvent confrontés, ni les contradictions et
la
corruption qui menacent certains d’entre eux.
Les Eglises
accompagnent les populations d’Amérique latine
16. Le
christianisme est arrivé dans
la région avec les
colonisateurs au cours du 16e siècle et des siècles
suivants, et cela
ne s’est pas passé sans heurts. Bien souvent, les
persécutions menées
contre ceux qui refusaient la foi chrétienne ont fait des
milliers de
morts. Cependant, au fil de l’histoire, la foi vécue par les
descendants des autochtones, des Africains, des mestizos et des
descendants d’Européens a façonné le visage
latino-américain du
christianisme.
17. Pendant
longtemps, l’Amérique
latine a passé pour
être le continent catholique romain par excellence. Mais la
composition
de cette chrétienté s’est modifiée au cours des
siècles. Au 19e siècle
par exemple, des membres d’Eglises protestantes et anglicanes sont
venus travailler sur le continent ; l’Eglise orthodoxe s’y est
établie
et a contribué à la création du tissu social de
diverses communautés.
Au cours des dernières décennies, des Eglises
évangéliques, pour la
plupart pentecôtistes, ont connu une croissance
régulière et
constituent dans certains pays un important pourcentage de la
population. Pour répondre à la nécessité de
traiter toutes les
religions sur pied d’égalité, question soulevée
par de nombreuses
Eglises membres du COE, des améliorations sont intervenues dans
quelques législations nationales visant à
reconnaître leurs droits.
18.
L’œcuménisme a apporté
des contributions
importantes à l’histoire de l’Amérique latine, notamment
au cours de la
période récente. Les Eglises et les organisations
œcuméniques de la
région ont joué un rôle clé dans la lutte
contre les régimes
dictatoriaux et autoritaires et dans la défense des droits de la
personne. Par divers programmes, notamment grâce à son
Bureau des
droits de l’homme en Amérique latine et en collaboration avec le
CLAI,
le COE a accompagné les Eglises, les organisations
œcuméniques, les
organisations de militants des droits de la personne et de victimes et
les a soutenues dans leur action en vue de lutter contre
l’impunité, de
conclure des accords de paix après des guerres civiles, de
renforcer la
démocratie et d’édifier la réconciliation.
19. On peut
faire remonter le combat que
livrent les
Eglises en faveur de la dignité humaine à celui des
ardents défenseurs
des populations autochtones que furent des chrétiens tels que
Fray
Bartolomé de las Casas au 16e siècle. Depuis cette
époque, la lutte
pour la dignité humaine est restée un pilier de la
théologie
latino-américaine. Le souci spécial à
l’égard des pauvres, des
marginalisés et des exclus dans diverses sociétés
au cours de
l’histoire est à l’origine de la manière
particulière de faire de la
théologie que connue sous le nom de théologie de la
libération.
Fortement incarnée dans les luttes sociales des années
1960 et 1970,
elle a récemment élargi ses objectifs pour inclure les
dimensions de
l’économie, de l’écologie, du genre sexuel et des
relations
interreligieuses. C’est pourquoi, nourrie de cette analyse
théologique
qui s’enracine dans une profonde expérience spirituelle, la
chrétienté
latino-américaine s’est engagée dans la défense,
la protection et la
célébration de la vie dans ses multiples manifestations,
en
reconnaissant la présence de Dieu dans toutes les expressions de
la vie
et notamment de la vie humaine. Cette expérience est un don que
Dieu
fait à toute l’Eglise.
Résolution :
La Neuvième
Assemblée, réunie à Porto Alegre, Brésil,
du 14 au 23 février 2006,
1- adopte la
Déclaration sur
l’Amérique latine ;
2- fait
l’éloge des Eglises
latino-américaines et de
leur combat pour vaincre la pauvreté et l’injustice, pour
guérir les
blessures dues à la violence, pour promouvoir la vie et la
dignité,
pour garantir un traitement égal à toutes les religions
dans les
législations nationales ; elle leur demande poursuivre leur
action et
leur réflexion sur des questions telles que la grâce,
l’économie, le
genre sexuel, la jeunesse, le handicap, l’appartenance ethnique,
l’écologie et la violence, ce qui constitue une partie de leur
contribution au mouvement œcuménique et une préparation
à l’Assemblée
du CLAI de 2007 ;
3- invite les
Eglises, organisations
œcuméniques et
autres groupes de la société civile à participer
activement à la
Décennie ’vaincre la violence’ : les Eglises en quête
de réconciliation
et de paix, dont l’accent spécial porte cette année sur
l’Amérique
latine ;
4- appelle les
Eglises membres et le
personnel du COE à
renforcer les échanges avec les Eglises et les organisations
œcuméniques d’Amérique latine et à chercher de
nouvelles manières de
coopérer avec les Eglises et les peuples de cette
région ;
5- encourage
les populations
d’Amérique latine à
poursuivre leur lutte en vue d’édifier des
sociétés nouvelles qui
respectent la dignité de l’ensemble de la création et
accordent une
attention particulière aux plus vulnérables et aux
exclus, notamment
aux populations autochtones et d’ascendance africaine, et à
partager
leurs visions, leurs préoccupations et les enseignements appris
avec
les peuples d’autres régions ;
6- appelle les
gouvernements
d’Amérique latine à
renforcer leur action en vue d’une meilleure intégration de la
région,
afin de faire face aux défis du monde actuel ; à
rechercher des
politiques efficaces pour vaincre la pauvreté, l’injustice et la
dégradation de l’environnement, à renforcer l’état
de droit, ainsi que
le respect et la promotion des droits et de la dignité des
êtres
humains, et à continuer à rechercher les moyens de
renforcer la
démocratie dans leurs pays respectifs ;
7- prie
instamment la communauté
internationale, les
Etats et les institutions financières internationales d’admettre
le
caractère illégitime de la dette extérieure qui
pèse lourdement sur la
région, ainsi que de réexaminer la logique des accords de
libre
échange, afin de répondre efficacement aux besoins de la
population et
aux préoccupations que les Eglises ont exprimées
récemment, concernant
les conséquences que ces accords entraînent pour les
droits des
paysans, des travailleurs et des communautés, l’environnement et
la
participation des citoyens.