L'abbé Pierre,
champion des déshérités
PARIS
(Reuters) - L'abbé Pierre, mort lundi à l'âge de 94
ans, était le champion
d'une charité active et l'inventeur du "tapage
médiatique" au service
des déshérités, en particulier des sans-abri et
des mal logés.
Il
restera célèbre pour son appel à l"insurrection de
la bonté", lancé
le 1er février 1954 à la radio, au cours d'un hiver
particulièrement rigoureux.
Cet appel
avait déclenché un fort mouvement de solidarité et
amené le Parlement à voter
quelques semaines plus tard le lancement d'un programme de 12.000
logements
d'urgence.
La
silhouette de cet homme de combat autant qu'homme de foi, dans sa
vareuse grise
sur une soutane, visage émacié, barbe grise et regard
vif, était devenue depuis
lors familière.
L'épisode
de 1954 avait donné lieu à un film, "Hiver 54", sorti il
y a une
quinzaine d'années. L'abbé Pierre, de son vrai nom Henri
Grouès, y apparaissait
sous les traits de l'acteur Lambert Wilson.
Fondateur
en 1949 des "Chiffonniers d'Emmaüs", celui qui fut longtemps la
personnalité préférée des Français
et continuait régulièrement à donner des
"coups de gueule" dans les médias, avait été
cité comme possible
lauréat du prix Nobel de la Paix.
Le
mouvement des communautés Emmaüs, qui
récupèrent des objets, les réparent et
les revendent pour venir en aide aux exclus, a essaimé partout
en France et
dans près de 40 pays.
Ces
communautés accueillent aujourd'hui en France près de
4.000
"compagnons".
Henri
Grouès, cinquième enfant d'une famille aisée - son
père était négociant en
textile à Lyon - avait
passé ses premières années au Mexique,
où ses parents étaient allés chercher fortune.
POUR
L'ORDINATION DES FEMMES
Il a 14
ans lorsque la vocation le saisit. Il décide de se faire moine
franciscain et
d'abandonner la vie confortable à laquelle il était
promis. Il refusera
d'ailleurs sa part d'héritage et troquera son uniforme scout
contre la robe de
moine, devenant frère Philippe pendant six ans, de 19 à
25 ans.
Mais il
supporte mal physiquement et psychologiquement la règle de
l'austère monastère
franciscain de Saint-Etienne
qui l'a accueilli et rejoint à contrecoeur la vie
extérieure.
Son
destin prend un nouveau tournant quand il s'engage dans la
Résistance, dont il
sera un des héros. Il est aumônier, mais fabrique de faux
papiers, imprime des
feuilles clandestines, aide des juifs à se cacher et rencontre
le chef de la
France Libre, le général Charles de Gaulle, en 1943
à Alger.
Après la
Seconde guerre mondiale, il fait un détour par la politique et
devient député
MRP de Meurthe-et-Moselle
(1945-51).
Entre-temps,
il s'est installé à Neuilly-Plaisance, en banlieue
parisienne, dans une
propriété en ruine qu'il remet en état. C'est
là qu'un jour de 1949, Georges,
un ancien détenu, frappe à sa porte. Ce sera l'amorce du
mouvement d'Emmaüs.
"Je
ne possède rien, mais si tu veux m'aider, nous pourrons en aider
beaucoup
d'autres", lui dit l'abbé Pierre, qui n'a alors pour seule
ressource que
son indemnité de député.
Dans les
années 1980, l'abbé Pierre soutient l'humoriste Coluche
et ses
"Restaurants du coeur".
Lors
d'une de ses dernières apparitions en public, il y a un an, il
était allé à
l'Assemblée nationale pour inviter les députés
à ne pas toucher à un article de
loi qui oblige toutes les communes à construire au moins 20% de
logements
sociaux.
Sa
personnalité était cependant plus complexe qu'il n'y
paraît. En 1996, il commet
ainsi l'un de ses rares impairs publics en apportant son soutien au
philosophe
Roger Garaudy, auteur d'un livre niant l'existence de la Shoah.
Cible de
vives critiques, l'abbé Pierre retirera ses propos mais ne
perdra rien de sa
popularité.
Dans un
petit ouvrage publié en 2005, "Mon Dieu ... pourquoi ?" il
aborde en toute
liberté des sujets polémiques.
Il dit
ainsi connaître des prêtres qui vivent en concubinage avec
une femme, se
prononce pour l'ordination des femmes et confesse avoir brisé"
son voeu de
chasteté "de manière passagère".
22/01/07