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La
grande messe des chrétiens d'Orient
Sébastien
de Courtois et Thomas Goisque
Pour la
première fois depuis la fin de l'Empire ottoman, un nouvel
évêque a été
consacré en Turquie. Le 10 décembre dernier, Syriaques et
Arméniens se
sont retrouvés près de Mardin, sur le lieu des massacres
anti-chrétiens
de 1915.
«Nous vivons une
journée historique», me
lance Elias, un chrétien libanais, au son de la fanfare des
scouts
syriaques. Venue de Zahlé, une petite ville de la plaine de la
Bekaa,
la petite troupe a fait huit heures de bus, ce 10 décembre, pour
assister à l'événement. Traverser le Liban, la
Syrie, et pénétrer en
Turquie par Nisibe n'est pas chose facile en cette période de
tension. «Pour rien au monde nous n'aurions manqué
cette consécration», continue-t-il. Yussef, un
Syriaque établi à Jérusalem, me montre
fièrement son vieux passeport turc : «Jamais nous
n'oublierons la terre de nos pères, cette partie de Turquie
orientale est aussi la nôtre !»
A ces chrétiens venus des quatre coins du Proche-Orient, il faut
encore
ajouter ces centaines de Syriaques débarqués d'Istanbul,
ou bien ceux
arrivés la veille d'Allemagne, de Suède et même de
France, comme
Daniel, qui habite Chartres. «Chaque famille a envoyé
un de ses membres recevoir la bénédiction de notre pape,
le patriarche d'Antioche», confie-t-il. Sa
grand-mère, restée en France, lui a baisé les
mains en partant, «jamais elle n'aurait cru que nous pourrions
un jour revenir ici».
En cette matinée ensoleillée, le
monastère du Safran a revêtu ses
plus beaux ornements. Sur la grande façade flottent le portrait
du
patriarche syriaque à côté de celui d'Atatürk,
le père de la Turquie
moderne. Le lieu choisi pour la consécration n'est pas anodin.
Pendant
plus de dix siècles, le monastère du Safran avait
été le siège officiel
de l'Eglise syriaque, jusqu'à ce qu'elle soit chassée de
ce coin de
Turquie en 1923. Depuis, le patriarcat s'est réfugié dans
la Syrie
voisine, à Damas, d'où le titulaire actuel du
siège apostolique
d'Antioche, Mar Zakka Ier, gouverne aux destinées des Syriaques
orthodoxes.
Le ballet des voitures
officielles peut commencer. Symbole très fort,
le patriarche arménien d'Istanbul, Mesrob II, apparaît le
premier, sous
les vivats de la foule. L'émotion est à son comble
lorsque, dans son
discours, le prélat arménien évoque une «même
foi, et surtout une histoire commune». Sans
que cela puisse être formulé clairement, par prudence,
tout le monde
pense à la mémoire des ancêtres, martyrs de la fin
de l'Empire ottoman.
Peu de temps après arrive, encadré d'un service de
sécurité, le préfet
turc de Diyarbékir. Très digne, il assiste, au premier
rang, sans
broncher, aux trois heures de l'office religieux.
Un moine
évêque d'Orient
Faut-il voir dans cet événement un
lien avec la visite du pape Benoît XVI ? «Non, c'est un
hasard du calendrier, répond du tac au tac Mgr Saliba,
l'évêque syriaque de Mardin, nous négocions avec
le gouvernement depuis des mois, et ils ont accepté !»
Cette célébration est une bonne chose pour tout le monde.
Elle prouve
que le gouvernement turc sait se montrer ouvert, et pour les Syriaques
- pratiquement les derniers chrétiens de Turquie - elle est le
signe
d'une reconnaissance de leur statut de minorité religieuse.
Dans la petite église du
Ve siècle, sise à côté du mausolée
des
Patriarches, les élégantes d'Istanbul
mélangées aux paysannes du Tur
Abdin se pressent en nombre. Ceux qui ne peuvent pas entrer suivent la
cérémonie à l'extérieur, sur un
écran géant. Les longues mélopées en
araméen sont retransmises en direct. Dans le choeur, outre les
deux
pa-triarches présents, huit évêques et
métropolites syriaques, venus
d'Alep, de Bagdad, de Mossoul, et même de New York,
procèdent ensemble
à l'élévation du nouvel évêque.
Après l'imposition des mains, la
lecture des Evangiles, le rappel du grand saint Ephrem, le
prélat,
habillé des magnifiques vêtements de sa nouvelle fonction,
est porté
par ses pairs sur un trône pour être présenté
aux fidèles. De simple
moine, Melke Urek devient évêque, celui d'Adiyaman, une
grande ville au
centre de la Turquie. Quel destin singulier pour cet homme qui a obtenu
avec peine la réouverture de son église en 1999, pour une
douzaine de
familles ! Depuis, sa communauté a grandi, puisque de nombreuses
familles anciennement chrétiennes, converties de force à
l'islam après
1915, reviennent peu à peu vers le christianisme. D'après
une étude
réalisée sur les patronymes de cette ville, 30 000
à 40 000 personnes
pourraient être concernées par un tel retour aux sources.
Malgré la
pression sociale qui pèse sur les nouveaux convertis, tous les
espoirs
sont permis !
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