Avant le
Concile Vatican II, il y eut une
tentative de
rénovation interne du catholicisme, à travers l’influence
très
spécifique de l’action catholique et plus
particulièrement de la
Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Plusieurs
prêtres qui avaient connu
la JOC en Europe, la créèrent dans presque tous les pays
d’Amérique
latine et des Caraïbes. Il y eut, par exemple, un congrès
de la JOC
d’Amérique centrale et des Caraïbes à La Havane en
1953. Ces noyaux
furent à l’origine de beaucoup d’autres rénovations, dans
le champ de
la pensée et de l’action sociale, dans la liturgie et dans la
pastorale
en général. Dans beaucoup de pays, le travail de la JOC
fut accompagné
d’une action au sein du milieu étudiant, avec la Jeunesse
universitaire
catholique (JUC).
Quand le
Conseil épiscopal
latino-américain (CELAM) fut
créé en 1955, à Rio de Janeiro, la majorité
de l’épiscopat
latino-américain ne s’intéressait pas beaucoup à
ce nouvel organe qui
semblait être une superstructure imposée par Rome. Cette
perception se
manifesta de façon significative dans la proposition
énoncée par la
majorité des évêques d’en établir le
siège à Rome, alors que ce fut le
Pape Pie XII qui choisit la deuxième proposition des
évêques, la ville
de Bogota. Pour la même raison, les évêques
choisirent en général comme
représentants au CELAM ceux qui avaient déjà des
contacts
internationaux. Par conséquent, le CELAM fut, à ses
débuts, constitué
par les évêques les plus ouverts du continent. En ce sens,
il ne
représentait pas réellement la mentalité commune
des églises locales du
continent. Cet esprit d’ouverture donna au CELAM un dynamisme assez
fort et promut une réflexion sur plusieurs aspects de
l’Église
latino-américaine.
Entre les
années 1958 et 1962, la
Fédération
internationale des instituts de recherche socio-religieuse
réalisa une
grande enquête sur la situation du catholicisme dans le contexte
démographique, social et culturel de l’Amérique latine.
Celle-ci fut
publiée en 43 volumes. J’eus le privilège de coordonner
personnellement
ce travail. Il fut prêt exactement au moment où Jean XXIII
annonça le
Concile Vatican II. Dom Helder Camara, qui était alors
vice-président
du CELAM, conjointement avec Mgr Larrain, évêque chilien,
demanda de
faire un résumé de cette étude pour le distribuer
dans plusieurs
langues à tous les évêques, lors de l’ouverture du
Concile Vatican II.
L’idée était de faire connaître la
problématique du catholicisme
latino-américain à l’épiscopat mondial.
Pendant le
Concile, le CELAM joua un
rôle très
important. La majorité des évêques européens
pensait que l’épiscopat
latino-américain suivrait la tendance assez conservatrice des
évêques
espagnols ou portugais. Ce ne fut pas le cas, car le CELAM prit la
tête
d’un épiscopat qui, par ailleurs, était relativement
conservateur. De
fait, la majorité s’aligna avec les évêques les
plus progressistes
d’Europe, spécialement de France, de Belgique, de Hollande et
d’Allemagne. Cela eut un impact énorme sur l’orientation du
Concile
Vatican II, qui, grâce à l’apport massif des
évêques latino-américains,
fut un Concile profondément réformateur.
Après le
Concile, pendant 4 ans, le
CELAM fut à
l’origine d’un grand nombre de réunions sur le continent, ayant
trait
aux différents aspects de la rénovation interne du
catholicisme, afin
de préparer la conférence de Medellín de 1968.
Deux initiatives
reçurent un soutien officiel de l’Épiscopat : les
communautés
ecclésiales de base et la Théologie de la
libération, fondée par le
prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez.
Déjà pendant la préparation de cette
conférence, la tension entre le Saint-Siège et le CELAM
fut grande. Le
Pape Paul VI, après le Concile, estima qu’il pouvait y avoir des
déviances et des excès en tous genres. Étant
lui-même d’un caractère
relativement peureux, il commença à freiner quelques-uns
des mouvements
en cours. La Curie romaine, qui n’avait pas été
profondément
transformée par le Concile Vatican II, fit tout son possible
pour que
l’on revienne à ce qui avait été modifié
pendant le Concile Vatican II.
Un des artisans de cette orientation fut le Cardinal Samore, en charge
de la Commission pontificale pour l’Amérique latine et qui
était
responsable des relations avec le CELAM.
Après la
Conférence de
Medellín, qui remporta un très
grand succès et qui eut un impact important sur le catholicisme
d’Amérique latine, tout un mouvement de
récupération commença au sein
du CELAM. Ce mouvement se renforça particulièrement
lorsque Mgr López
Trujillo, de Colombie, fut nommé, à la réunion de
Sucre, secrétaire
général du CELAM. Pendant la préparation de
la Conférence de Puebla, le
CELAM essaya d’orienter la pensée et les décisions dans
une direction
très conservatrice. Il y eut de fortes résistances et la
Conférence de
Puebla ne fut pas une vraie réussite pour le courant
réactionnaire.
Néanmoins, le fait de contrôler les organes du
Saint-Siège et du CELAM
fut pour les conservateurs un facteur important qui leur permit de
modeler le futur. C’est dans ce climat qu’eut lieu l’élection de
Jean
Paul II, qui accéléra le processus d’une restauration
assez dure, non
seulement dans le catholicisme latino-américain, mais aussi dans
l’Église catholique en général.
Jean Paul II
Jean Paul II,
quand il fut élu pape,
était un évêque à
la fois moderne et conservateur. Moderne parce qu’il était
alpiniste,
auteur d’œuvres profanes, professeur de philosophie, aumônier
d’étudiants. Conservateur parce que son expérience
polonaise dans un
pays gouverné par un parti communiste en grande partie
imposé de
l’extérieur l’amena à penser que la priorité
était d’avoir une Église
forte. Le laïcat progressiste polonais fut heureux de la
nomination de
Carol Wojtila, parce qu’il espérait une orientation plus ouverte
que
celle du Cardinal Vichinski, de Varsovie. En fait, le résultat
fut tout
le contraire. Dans l’esprit du nouvel archevêque, l’Église
devait
renforcer son unité, pour ne pas perdre de poids face à
un gouvernement
hostile.
Une fois
élu pape, Jean Paul II
définit de façon plus
précise les deux grands ennemis de l’Église au XXe
siècle : le
communisme et le sécularisme de la société
occidentale. Pour affronter
ces deux obstacles, il était nécessaire, selon lui, de
renforcer
l’Église et il fallait aussi, pour y parvenir, une doctrine
très
claire, une morale stricte et une organisation cohérente. C’est
pour
cela qu’il définit son pontificat autour de ces deux grandes
lignes.
C’est là que réside, selon moi, la clé de
l’explication de la grande
majorité de ses prises de position, tant du point de vue
ecclésial
qu’œcuménique ou social.
En ce qui
concerne le continent
latino-américain, cela
se traduisit par deux grandes orientations. D’abord, ce fut la
condamnation de la Théologie de la libération. Depuis le
début, Jean
Paul II fut très attentif au fait que cette théologie
avait pour point
de départ la réalité sociale conflictuelle
latino-américaine et, comme
analyse pour mieux connaître la réalité sociale,
une méthode marxiste.
Pour lui, c’était inacceptable et c’est pour cela que dès
le début, il
fut très combatif. Cela ne s’explique pas seulement du fait de
son
anticommunisme, qui pouvait se comprendre au vu de son
expérience
passée. Selon sa vision, ce genre de théologie
était aussi très
dangereuse pour le caractère hiérarchique de
l’autorité dans l’Église.
Si la référence épistémologique
n’était pas la révélation divine,
canalisée par l’autorité ecclésiastique, mais bien
l’expérience
existentielle des peuples, c’était la base même de
l’autorité qui était
alors remise en question.
La conception
qu’avait Jean Paul II de
l’Église ne
pouvait pas accepter ce type de pensée idéologique. C’est
pour cela
qu’il chargea le préfet de la Congrégation pour la
doctrine de la foi,
le cardinal Josef Ratzinger, de commencer, à l’intérieur
de l’Église,
une opposition systématique à la Théologie de la
libération. Nous
parlerons plus en détails de cela dans la deuxième partie
de ce
travail. Le résultat de cette mesure fut la suspension de
plusieurs
théologiens comme Leonardo Boff [1] et la réduction au
silence de
plusieurs autres. Le contrôle progressif des écoles de
théologie,
spécialement les séminaires et les lieux de formation
pastorale fut de
plus en plus fort, jusqu’à éliminer la Théologie
de la libération de
tous les lieux contrôlés par l’Église catholique.
Si la Théologie de la
libération ne disparut pas, elle perdit néanmoins ses
canaux de
diffusion et de discussion.
Nous savons que
le document de Santa Fe,
qui appuya
l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis, avait pour
point de
référence la lutte contre la Théologie de la
libération en Amérique
latine. Les Républicains nord-américains avaient compris
qu’il
s’agissait là d’un problème idéologique. Cette
Théologie encourageait
les chrétiens à assumer un engagement social radical qui
représentait
un danger pour les relations avec les Etats-Unis. En outre,
l’élection
de Ronald Reagan coïncida avec la lutte interne polonaise contre
le
régime communiste et l’émergence du syndicat Solidarnosc.
Il y eut une
alliance, tout du moins tacite, entre deux pouvoirs : celui du
gouvernement nord-américain qui aidait Solidarnosc, en grande
partie
via les organismes catholiques et le Saint-Siège, et celui du
Pape Jean
Paul II qui condamnait la Théologie de la libération en
Amérique latine.
Dans ses
voyages, l’action de Jean Paul II
se manifesta
en particulier à travers deux axes principaux. Le premier fut le
soutien à la dévotion populaire et à l’attraction
que sa présence
exerçait sur les peuples. C’était un accueil très
sincère de la part
des milieux populaires, heureux de voir le souverain pontife pour la
première fois. Évidemment, le caractère presque
sacré de la figure de
Jean Paul II aux yeux de la grande majorité des fidèles
pendant les
concentrations religieuses massives qu’il célébrait
était très chargé
d’ambiguïté. D’un côté, l’expression de la
religiosité était
authentique dans la culture populaire, mais de l’autre, l’utilisation
de ce sentiment permettait de soutenir une autorité
hiérarchique et
d’élargir son assise sociale.
En
réalité, les effets des
voyages papaux furent de
relativement courte durée. Il s’agissait
d’événements ponctuels,
légitimes en tant qu’expression de religiosité populaire,
mais sans
grand impact pastoral. La principale conséquence, dans la grande
majorité des cas, fut le renforcement des mouvements catholiques
conservateurs ou même réactionnaires, comme l’Opus Dei,
les Nouveaux
catéchumènes, les Légionnaires du Christ, Ciudad
de Dios (Nicaragua),
Communio et Liberatio, entre autres.
L’autre ligne
d’action du pape Jean Paul II
fut la
lutte contre le communisme et le marxisme. Nous avons
déjà parlé de la
Théologie de la libération et des communautés
ecclésiales de base, dans
lesquelles le pape voyait une influence non seulement socialiste, mais
aussi marxiste. Jean Paul II s’intéressa particulièrement
à l’Amérique
centrale et aux Caraïbes. Les contradictions sociales et la
faiblesse
des démocraties amenaient les populations de ces régions
à vouloir un
changement radical, au-delà de la simple élimination des
régimes
totalitaires.
De tous ses
voyages, c’est celui au
Nicaragua qui
attira sans doute le plus l’attention. Les sandinistes étaient
alors au
pouvoir [2] et la guerre des Contras [3], soutenue par les
États-Unis,
était déjà en marche. Le pape avait reçu un
rapport de l’épiscopat
nicaraguayen, écrit par le sociologue Belli, qui
décrivait le conflit
entre le régime politique et l’Église catholique en
termes de
persécution. Cela le convainquit qu’il s’agissait de
l’installation
d’un régime sur le point de se convertir au communisme. C’est
pourquoi
il fallait mobiliser les catholiques contre sa consolidation. Un
rapport arguant du contraire arriva également sur le bureau du
pape,
mais il fut totalement ignoré.
En arrivant
à Managua, Jean Paul II
prôna la nécessité
de l’unité de Église face au danger politique. Cela
explique sa dure
condamnation de ce qu’il appela « l’Église
populaire », soit les
communautés de base. Il fit de même avec
l’œcuménisme échappant au
contrôle de la hiérarchie, c’est-à-dire le fait que
des chrétiens de
plusieurs églises luttent ensemble au sein du processus
révolutionnaire. D’autre part, le pape insista sur
l’obéissance aux
évêques, sur l’Église comme entité unique.
Lorsque l’on sut quelle
était la position de l’épiscopat nicaraguayen envers le
sandinisme, cet
appel prit un caractère politique assez clair.
La profonde
conviction du souverain pontife
l’amena à
des confrontations et même à des provocations de sa part.
En arrivant à
l’aéroport, et à nouveau à son départ, il
se plaignit du fait que qu’il
avait été difficile pour de nombreux Nicaraguayens
d’assister à ses
célébrations. Quand on considère qu’il y eut 100
000 personnes à León
et 700 000 à Managua, sur une population de 4 millions
d’habitants,
cette affirmation était invraisemblable. De plus, le
gouvernement avait
consacré l’équivalent d’un mois de consommation d’essence
pour le
transport des pèlerins et ce, en pleine guerre de
« basse intensité ».
Les lectures de
la messe de Managua furent
utilisées
dans un sens politique et le message de bienvenue de Monseigneur Obando
y Bravo fut aussi très clair en ce sens. L’homélie du
pape fut
agressive et il demanda plusieurs fois avec dureté le silence de
l’assemblée. Les centaines de milliers de personnes simples, et
souvent
très pauvres, qui étaient venues célébrer
la visite du pasteur
rentrèrent chez elles avec l’impression d’une fête
ratée, sans vraiment
savoir pourquoi. [4]
Au contraire,
quand le pape rendit visite
à Cuba,
son attitude fut bien différente. Comme dans d’autres pays
socialistes
européens, la position adoptée par Jean Paul II fut
d’accepter le fait
qu’un pouvoir communiste existait et qu’il fallait agir de pouvoir
à
pouvoir. Évidemment, la situation de Cuba était
très différente de
celle de la Pologne, où le pape avait commencé un
processus de critique
très sévère contre un socialisme athée,
imposé en grande partie de
l’extérieur. Pour le pape, le communisme cubain était sur
le déclin et
il ne valait pas la peine d’adopter une attitude très agressive,
mais
plutôt contribuer à l’accélération du
processus. Il confirma cette
interprétation à son retour à Rome, trois jours
après être rentré de
l’île, quand il rencontra un groupe de pèlerins polonais
à qui il
déclara que les résultats de sa visite à Cuba
seraient similaires à
ceux de sa première visite en Pologne.
Les discours du
pape sur la
réalité cubaine
gardèrent le silence sur le thème de la
Révolution. Il parla des
origines chrétiennes de la culture et de l’histoire du pays et
aussi de
situations graves, spécialement dans le domaine de la famille,
attribuant cela de façon indirecte à la révolution
cubaine. Il était
très clair, en analysant les discours que, pour le pape, la
révolution
était une parenthèse dans l’histoire, qui devait se
fermer le plus vite
possible, afin de revenir à une situation normalisée
où l’Église
pourrait récupérer son espace traditionnel.
Le pape
condamna l’embargo des
États-Unis contre Cuba,
comme il le fit dans d’autres situations similaires, par exemple
à
propos de l’Irak. Il pensait que de telles limitations affectaient la
situation des populations de manière inacceptable. On peut dire
que sa
relation avec Fidel Castro fut positive sur le plan personnel. Les deux
hommes purent exprimer de manière sincère et mutuelle,
leurs propres
appréciations, malgré leurs différences de
conception du monde.
L’intelligence politique de Fidel contribua au bon déroulement
de la
visite du pape, durant laquelle aucun incident ne se produisit.
En
résumé, nous pouvons dire
que la pensée et l’action
de Jean Paul II en Amérique latine ont freiné la
rénovation du
catholicisme en marche avant même le Concile Vatican II et
très
encouragée par ce même Concile et par la conférence
du CELAM à Medellín
en 1968. Jean Paul II gardait de fortes réticences par rapport
au
communisme, qui représentait, pour lui, de par sa philosophie
athée, un
danger puissant sur un continent majoritairement catholique et
principale base sociale de l’Église. Sa politique de nomination
d’évêques conservateurs, pour changer les orientations des
conférences
épiscopales, fit montre de la même logique. Seule la
conférence
brésilienne put résister plus longtemps à cette
orientation.
Une telle
politique ecclésiastique
correspondit à la
phase néolibérale du capitalisme qui affecta durement le
continent
latino-américain. La diminution de l’engagement radical des
catholiques
contribua également à la confusion des mouvements
populaires.
Cependant, cela n’aboutit pas à la disparition des courants
catholiques
progressistes. Il existe encore une Église engagée, moins
visible
qu’auparavant, moins soutenue par les centres du pouvoir religieux,
mais pas moins réelle. La perte du soutien institutionnel
signifia en
réalité un affaiblissement de la visibilité et de
la communication.
Le pontificat de
Benoît XVI
Comme
l’élection du nouveau pape est
très récente, nous
pouvons seulement chercher dans le passé ce que fut l’attitude
du
cardinal Josef Ratzinger face à la situation
latino-américaine et sa
conception de l’Église en général. Nous devons
d’abord noter que ses
tâches dans la Congrégation pour la doctrine de la foi se
limitèrent à
un rôle de définition théologique plus que de
responsabilité directe
dans la politique ecclésiastique.
En tant que
théologien, de formation
très
professionnelle, il aborda presque tous les aspects de la doctrine et
de la morale. Ses positions se sont caractérisées par une
forte
résistance à ce qu’il estimait être des
déviances, consécutives au
Concile Vatican II. Il agit spécialement dans trois
domaines : la
théologie, la conception de l’Église et la morale
familiale. Sa
conception de la théologie ne lui permit pas d’accepter le
courant de
théologie contextuelle, au contraire d’autres théologiens
allemands
comme J.B. Metz, B. Häring ou Hans Kung. Cette perspective estime
que
toute pensée théologique doit être comprise dans
son contexte
historique et culturel. Au contraire, la pensée
théologique de Josef
Ratzinger, très proche de celle de Jean Paul II, souligne le
caractère
absolu de la théologie, qu’elle tiendrait de son origine dans la
révélation divine et qui ne supporte par
conséquent aucune déviance. La
hiérarchie a pour fonction d’assurer la transmission authentique
de
cette pensée.
Cette
théologie se manifeste dans
tous les aspects,
depuis le contenu de la foi jusqu’à la doctrine sociale, en
passant par
la théologie de l’Église et la lecture du rôle de
Jésus Christ. Dans
une logique très stricte, la foi catholique est conçue
comme la seule
foi pleine et véritable. La mission de l’Église est par
conséquent une
mission d’évangélisation et de lutte contre le
sécularisme ; la
personne de Jésus est reconnue comme le seul sauveur, et
l’organisation
hiérarchique de l’Église comme étant d’inspiration
divine. Sur le plan
moral, cette théologie se concentre sur la morale familiale.
Depuis le
début de son pontificat, le nouveau pape a
réaffirmé ses positions,
soutenant en particulier les évêques italiens et espagnols
dans leurs
combats contre de nouvelles législations dans ce domaine.
Pour ce qui est
du continent
latino-américain, le cas
de la Théologie de la libération occupa
particulièrement le préfet de
la Congrégation pour la doctrine de la foi. Cela vaut la peine
de voir
un peu plus en détails comment il a agi sur ce point.
En mars 1983,
le cardinal Ratzinger envoya
à
l’épiscopat péruvien « dix
observations » sur la théologie de Gustavo
Gutiérrez. Le document romain signalait en premier lieu que les
catholiques du Continent étaient très séduits par
l’auteur. Mais,
disait le cardinal, la théologie de Gutiérrez se
caractérise par une
ambiguïté extrême. D’une part, elle porte son
attention en priorité à
la misère des masses mais, d’autre part, elle adopte sans
critique
l’interprétation marxiste de la société. À
travers ce canevas, Gustavo
Gutiérrez réinterprète le message chrétien,
par le biais d’une
relecture sélective et réductrice, dans laquelle
l’exploité
d’aujourd’hui est assimilé au pauvre de la Bible et des
événements
comme l’Exode (l’histoire de Moïse qui guida le peuple juif hors
d’Égypte) se transforment en libération politique. Le
cardinal reproche
aussi à la position du théologien péruvien de
tomber dans un
messianisme temporel, qui confond la croissance du Royaume de Dieu et
le progrès de la justice.
Le cardinal dit
également que
l’influence du marxisme
est prouvée par la prédominance donnée par la
Théologie de la
libération à l’orthopraxis [pratique cohérente]
sur l’orthodoxie.
Prétendre que l’expérience de la lutte pour la
libération signifie une
rencontre avec le Seigneur et qu’elle manifeste la présence de
l’Esprit
Saint, c’est attenter contre la transparence de la
Révélation, contre
sa valeur normative, et contre le caractère spécifique de
la foi
théologale. De plus, dit le document romain, ces positions
portent
nécessairement à penser que la lutte des classes traverse
aussi
l’Église et que l’opposition entre les hommes d’Église
proches du
pouvoir d’un côté, et l’Église des pauvres de
l’autre, signifie
logiquement, pour cette partie de l’Eglise, un rejet de la
hiérarchie
et de sa légitimité.
Une telle lecture des textes de Gutiérrez est évidemment
partielle. On
ne trouve pas dans ces textes un tel réductionnisme. Il
apparaît
clairement dans l’esprit de Josef Rarzinger une double
préoccupation :
sauvegarder une conception a-historique et métaphysique de la
théologie
et conserver le rôle exclusif du magistère
ecclésiastique (pape et
évêques) pour la production de sens religieux.
Dans un autre
document de la même
année, le cardinal
Ratzinger condamna de façon très dure la Théologie
de la libération, à
cause de son interprétation marxiste de la
réalité, faisant un amalgame
entre analyse marxiste et athéisme. Pour lui, utiliser l’analyse
sociale du marxisme mène inéluctablement à la
perte de la foi.
Évidemment, plusieurs théologiens de la libération
répondirent à ces
assertions. Ce fut le cas des frères Boff au Brésil. Face
à la
situation réelle des masses latino-américaines, utiliser
le concept de
libération signifie une lecture « des signes du
temps » comme le disait
Jean XXIII. Cette conception inclut la dimension transcendantale de la
foi, la libération du pêché et la communion
gratuite avec Dieu. Quant à
l’analyse marxiste, disent les frères Boff, elle constitue un
outil
d’analyse du réel, dangereux peut-être, mais
« le meilleur que nous
ayons pour rendre compte des situations vécues ».
Pendant les
années 80 et 90, le
cardinal Ratzinger
continua à écrire dans ce sens et mit en marche un
processus de
répression qui commença en réduisant au silence
plusieurs théologiens
en Amérique latine et en leur interdisant d’enseigner, et qui
alla
jusqu’à l’excommunication du Père Tissa Balasuriya du Sri
Lanka. C’est
sous son influence que les lieux de formation théologique ou
pastorale
contrôlés par l’Église catholique se virent
interdits d’enseigner la
Théologie de la libération.
On dit qu’avec
son changement de fonction,
le Pape
Benoît XVI pourrait adopter des positions plus nuancées,
étant donné
qu’il n’est pas le mieux placé pour jouer le rôle de
gardien de
l’orthodoxie. En outre, pour être élu, il avait besoin des
votes d’un
grand nombre de cardinaux, certainement conservateurs mais pas
nécessairement aussi réactionnaires que lui, ce qui
signifie qu’il lui
a fallu faire des concessions. L’avenir dira dans quelle mesure cela se
réalisera. Cependant, il est très difficile de croire que
le pape
Ratzinger changera des positions qui sont le fruit de convictions
profondes et d’une position théologique basée sur
l’absolu, qui ne
permet pas de concessions.
Nous pouvons
penser que l’orientation du
nouveau
pontificat sera de continuer un processus de restauration,
peut-être
moins explicitement politique, mais plus systématique, et que la
rénovation du catholicisme latino-américain, dans un
processus social
et politique hémisphérique de résistance au
néolibéralisme, restera
confiné dans une semi-clandestinité institutionnelle.
NOTES :
[1] [NDLR] Lire
Leonardo Boff, Jean Paul
II, la grande restauration, RISAL, 4 avril 2005.
[2] [NDLR]
Consultez le dossier
« La Révolution sandiniste, 25 ans
après », sur RISAL.
[3] [NDLR]
Appellation des
contre-révolutionnaires qui,
organisés, financés et armés par l’administration
états-unienne, ont
lutté contre les sandinistes quand ceux-ci ont pris le pouvoir
au
Nicaragua en 1979.
« Le conflit a surgi dans cette région peu
après la chute du dictateur
Anastasio Somoza et la prise du pouvoir par le Front sandiniste de
libération nationale (FSLN), en 1979. Alors que les sans-terre
et
semi-prolétaires des campagnes rejoignent avec enthousiasme les
rangs
de la révolution, les paysans, traditionalistes et catholiques,
vivent
mal les grands projets lancés par les sandinistes. Passe encore
la
croisade d’alphabétisation. Mais la réforme agraire de
1981, les
coopératives agricoles et les fermes d’Etat, le contrôle
des prix -
sans parler du « marxisme athée du FSLN »
(qui compte alors trois
prêtres au gouvernement !) et du service militaire
obligatoire - les
poussent vers la machine de guerre contre-révolutionnaire
financée par
le président américain Ronald Reagan. »
Extrait de Raphaëlle Bail,
« Contras » et « compas »,
une même amertume, Le Monde diplomatique,
décembre 2001.
[4] [NDLR] Lire
Maurice Lemoine, Le pape
venu du froid, RISAL, 6 avril 2005.
Source : Nueva
Sociedad (www.nuevasoc.org.ve), n° 198, juillet-août
2005, Caracas.
Traduction :
Marie-Anne Dubosc, pour
RISAL (www.risal.collectifs.net).
source