PHILIPPE
PRATX :
L'ENTRETIEN
Réponses
inédites
aux questions de Jean S. Sahaï.
« Le
brouillage des genres, leur métissage, est un aspect majeur de
ma
démarche. »
Jean S. S. : Philippe Pratx,
tu es professeur de Lettres, formé à
l'Université de Toulouse. Ta carrière
s'est exercée tant en France hexagonale qu'ultra-marine, et
à l'étranger, c'est
bien cela ?
Philippe P. : C’est tout
à fait exact. Depuis mon premier départ en 1985 hors de
l’hexagone – en tant
que Volontaire du Service National, au Lycée Français de
Kinshasa, capitale du
pays qui s’appelait alors le Zaïre – j’ai passé l’essentiel
de mon temps
outre-mer (Guyane, Réunion, Côte d’Ivoire et actuellement
Gabon), toujours dans
des établissements français. Ce qui ne m’empêche
pas de conserver un rapport
profond avec mes terres natales d’Occitanie… comme en témoigne
d’ailleurs la
dernière nouvelle de mon recueil, dont le titre lui-même
est en langue
occitane.
JS : Ayant
exercé en France métropolitaine, en Afrique Noire, en
Guyane et à la Réunion..., tu as été pris
dans la tourmente en Côte d'Ivoire,
en 1997 ?
Ph. Hélas !
Un épisode fort peu glorieux pour ce pays qu’est la Côte
d’Ivoire, et pour des autorités françaises qui ont
« géré » la crise
de façon des plus discutables. Mais il vaut sans doute mieux ne
pas s’étendre
davantage sur le sujet.
JS : Tu es bien
connu dans la francophonie comme le créateur et
webmestre du site "Indes réunionnaises", qui est même en
partie
traduit en anglais. Peux-tu nous en retracer rapidement l'historique,
le
contenu, et l'impact actuel ?
Ph : « Indes
réunionnaises » a été mis en ligne au
tout début de
l’année 2000, alors que je passais mes derniers mois à la
Réunion. Le site est
le fruit de recherches et de travaux débutés sur le
terrain dès 1997-1998.
Depuis lors, je me suis efforcé de maintenir sa vie toute
virtuelle en
l’enrichissant de nouveaux apports. Les contraintes professionnelles
qui sont
le miennes à présent, ainsi que le fait de résider
au Gabon ne me permettent
pas d’effectuer des mises à jour aussi régulières
qu’auparavant, mais des
interviews, des dossiers, des publications diverses viennent
périodiquement
s’ajouter aux 2000 pages environ déjà en ligne.
Mensuellement, environ 95 000
pages sont consultées, ce qui fait d’ « Indes
réunionnaises » un
des sites les plus consultés dans le domaine des cultures
indiennes. De
nombreux organismes réputés ont en outre jugé bon
de le recommander (CNRS,
CNDP, etc.)
JS : Outre les lettres
et internet, tu es aussi un photographe de talent,
comme en témoigne l'illustration très relevée de
ton site. Tu es donc un
artiste dans l'âme ?
Ph : Le matériau
photographique que je propose sur le site ne se veut pas
réellement artistique, mais avant tout documentaire, même
si je ne suis
évidemment pas insensible à l’aspect esthétique de
l’image. Selon moi, la
valeur artistique d’une œuvre, quelle qu’elle soit, ne saurait exister
sans que
la sous-tende une démarche particulière :
créatrice, stylistique, spirituelle
ou autre… Je n’ai pas vraiment engagé ce genre de
démarche dans le domaine
photographique… même si je suis en train de travailler – un peu
mollement il
est vrai – dans ce sens.
JS : Tu as
très tôt dans la vie été touché
à la création littéraire.
Parle-nous de ton parcours, très personnel, en ce domaine.
Ph : Comme
beaucoup, j’ai fait mes premières armes littéraires dans
la
poésie, gribouillant quelques vers à l’âge d’une
dizaine d’années.
L’adolescence m’a fait poursuivre dans cette voie, ainsi que dans celle
du
théâtre. Mes premières publications en revues (Revue du Tarn, Cahiers du
Soleil, Cahiers de
Saint-Germain-des-Prés) concernent justement des textes
poétiques et datent
de la fin des années ’70. Une nouvelle a été
publiée dans la revue Brèves au
début des années ’80. Depuis,
mes créations ont pris de voies plus hybrides, des chemins de
traverse défiant
la classification littéraire, notamment en métissant, en
fusionnant poésie et
genres narratifs. Les éditeurs n’ont guère
apprécié, et j’aurais sans doute
renoncé à leur soumettre quoi que ce soit de ma plume, si
je n’avais été
encouragé par diverses personnes au jugement desquelles
j’attache de
l’importance, par exemple la romancière mauricienne Ananda Devi.
JS : Comment te
situes-tu par rapport aux modes littéraires et aux
traditions ?
Ph : Il est bien
sûr facile, flatteur et confortable de se considérer
comme à l’écart de toute catégorie
préétablie : cela veut suggérer une
originalité incontestable et satisfait au principe – tellement
humain - de paresse dans la mesure
où l’on se
dispense de réfléchir à ce qui nous rapproche, ou
nous éloigne, des autres îles
et continents de l’univers littéraire. Si je suis à
l’écart des traditions
comme des modes, je n’aurai pas la prétention d’en faire une
marque de fabrique
et je prendrai la précaution d’ajouter ceci : tout auteur
sait désormais
que son travail est aussi le produit de toute une
intertextualité aux racines
millénaires, consciemment assumée ou inconsciemment
subie. Traditions et modes
sont deux formes majeures que revêt cette intertextualité.
Il me semble, sur le
plan artistique et créatif, que jouer sur les variations de
distance et de
proximité avec modes et traditions est une des sources les plus
fécondes de
l’écriture.
JS : Tu prétends
jouer sur le brouillage des genres, les échos
textuels...
Ph : Comme je le disais
précédemment le brouillage des genres, leur
métissage, est en effet un aspect majeur de ma démarche.
Les échos textuels,
eux, sont multiples dans l’ouvrage qui va être
publié : échos évidents ou
cachés entre les deux recueils publiés conjointement
(recueil de nouvelles et
recueil poétique), échos entre les nouvelles et les
lettres dans Lettres de Shandili, échos entre
tel ou
tel motif d’une nouvelle à une autre, autour du texte à
peu près central qu’est
« Jeux de miroirs », sans parler d’échos
externes, littéraires,
cinématographiques, etc.
JS :
Sens-tu les limites du pouvoir des mots ?
Ph : C’est un
élément essentiel de ma démarche, qui
apparaît parfois
explicitement (comme dans « L’interrogatoire d’Ulagammal
Kandasamy »)
ou qui sous-tend ma façon d’écrire : il y a à
la fois pouvoir et limites
de ce pouvoir, force et fragilité, liberté et contrainte,
potentialités et
frustrations… Bref, une ambiguïté profonde qui en dit long
sur ce qu’est
l’homme.
JS : Tu n'es pas indien
d'origine ni de culture. Pourtant, ton travail
militant et dynamique semble presque entièrement orienté
vers l'évolution de
cette riche culture en dehors de l'Inde, à la Réunion par
exemple. Comment cela
t'est-il arrivé personnellement ? Quelle place occupe
l'indianité dans ta vie,
dans ton quotidien ?
Ph : On peut
parler de passion, même si cela est un peu facile et
réducteur. J’ai éprouvé depuis longtemps une
attirance pour la culture
indienne, mais longtemps elle a été une attirance parmi
d’autres. Puis j’ai
épousé une jeune femme sri lankaise de culture tamoule,
j’ai vécu à la Réunion
au contact d’une culture aux indéniables racines indiennes… et
le tour a été
joué. Au quotidien, musique indienne, littérature
indienne, cuisine indienne…
contribuent à me nourrir, même s’il ne s’agit
évidemment pas de verser dans
l’exclusivité appauvrissante.
JS : A ce point de ton
long parcours, tu décides de publier le fruit de ta
double passion pour la civilisation indienne et pour l’écriture.
Cela a-t-il
été facile ? S'agit-il de nouvelles
émaillées d'un ton romancé?
Ph : Lettres
de Shandili
est « recueil conceptuel », comme on parlait
d’album conceptuel dans
le rock progressif des années ’70. A partir d’un prétexte épistolaire (les huit lettres de
Shandili)
le recueil se construit en une série de quatorze récits
fictifs, dont la
profonde unité vient à la fois des échos textuels
déjà évoqués, de la narration
à la première personne, et bien sûr de la
thématique indienne.
JS : Tu explores
un univers indien à la fois consciencieusement scruté
et réinventé. Quels sont les enjeux de cette approche?
Ph : Il s’est agi pour
moi avant tout de m’approprier égoïstement un
univers qui m’était malgré tout, au fond, tout à
fait étranger. Mais toute
vraie appropriation de ce genre passe, on le sait, par une
transformation – si
minime soit-elle – de celui qui s’approprie et de la chose qu’il s’est
appropriée, voilà pourquoi l’univers indien de mes
nouvelles et de mes poèmes
peut être considéré comme réinventé.
Au-delà, il
s’est agi également d’une démarche spirituelle, dont un
des
enjeux était de m’approcher intimement de l’hindouisme. La
spiritualité
hindoue, lorsque je l’ai découverte il y a des années,
m’a frappé par
l’adéquation de certaines de ses vues avec mon propre
vécu spirituel, remontant
à mon adolescence. J’ai voulu explorer, fréquenter a ma
façon ces horizons, ce
paysage…
JS : Tu es sensible
à la spiritualité du paysage indien ?
Ph : Quand je parle de
paysage, c’est bien sûr métaphoriquement.
JS : Tu associes
à ces Lettres les poèmes du Devîsadangei,
attribués au tamoul Aridam... Explique-nous ce
travail, cette entreprise de traduction.
Ph : Aridam
n’existe pas, non plus bien sûr que le Devîsadangei
et ses soixante poèmes. Il s’agit
encore d’un jeu littéraire, déjà pratiqué
depuis des siècles… Mais pas un jeu
gratuit. Le « Je est un autre » de Rimbaud
n’est évidemment pas
loin. Et surtout cette vérité concernant
l’écriture – poétique notamment
– : elle n’est toujours que trahison, elle est toujours comme
« par
défaut »… revoici les limites du pouvoir des mots. Le
fait de présenter un
texte comme une « simple » traduction n’est
qu’une manière explicite
d’assumer les déficiences frustrantes de tout langage.
JS : Parlons du style
de ce poète, que la traduction semble rendre par une
certaine fugacité... Veux-tu dire que le spirituel étant
mystique par essence,
il échappe à l'écriture comme moyen de
transmission ?
Ph : Ces textes
à la légèreté presque fruste veulent
témoigner de la
difficulté de tout langage à appréhender le
spirituel.
JS : C'est Ananda
Dévi qui préface l’ouvrage que tu signes. Peux-tu nous
dire quelques mots sur cette femme de lettres et d'indianité?
Ph : Ananda Devi est
une romancière qui occupe dans la littérature
francophone une place de plus en plus remarquable, comme le prouvent
les deux
prix littéraires obtenus en 2006 pour Eve
de ses décombres, et ce sans jamais avoir fait de
concessions dans sa
démarche littéraire, personnelle et rude. Si elle a
débuté avec des textes
souvent explicitement attachés à l’indianité
mauricienne – pensons notamment au Voile de Draupadi –
elle propose
désormais des œuvres de portée universelle, dans une
écriture vibrante qui fait
d’elle un authentique écrivain, une authentique créatrice
littéraire, quand
tant d’auteurs ne sont que des producteurs de textes, comme il existe
des
producteurs de produits manufacturés…
JS : Ananda Dévi
se demande dans sa Préface « Où
se cache l'auteur ?» Et répond :
« Plus près qu'on ne le croit». Ton intention
est-elle de te cacher
derrière l'œuvre, où t'arrive-t-il de te dévoiler
aussi ?
Ph : Les mots d'Ananda
Devi sont une allusion à l'un des poèmes du Devîsadangei.
Se cacher, se révéler,
révéler des "vérités" dans les
déguisements, eux-mêmes : une autre
facette du jeu littéraire tel que je le conçois.
Derrière ce jeu se tapit aussi
la grande question de l'identité, de l'individu, du moi, et de
l'inexistence du
moi…
JS : Ton œuvre
reflète une source d'inspiration bien indienne, qui court
des épisodes épiques du Mahabharata aux
frasques modernes de Bollywood, où tu puises de riches images
ourlées en
finesse. Es-tu satisfait de ce coup d'essai ?
Ph : Il ne peut y
avoir pleine satisfaction. J'ai précédemment parlé
de la frustration inhérente à toute pratique
littéraire du langage ; elle
existe à tous les niveaux de la création : de la
composition au
"style", de l'imagerie apparente à l'esprit qui la porte… Ceci
dit,
j'éprouve au moins la satisfaction de ne pas avoir
cédé à la facilité, à l'exotisme
tapageur ou à un intellectualisme prétentieux.
JS : Peux-tu nous
parler des motivations de ton éditeur français ? Et
qu'évoque pour toi la très belle couverture de l'ouvrage ?
Ph : Il ne s'agit pas
d'une grande maison d'édition, mais d'une structure
où il est question de donner à des auteurs, disons non
commerciaux, la
possibilité de se faire entendre. Bref, une politique
éditoriale dont on peut
se réjouir qu'il en existe encore à côté des
rouleaux compresseurs que l'on
connaît.
Pour ce qui est de la
couverture, je l'ai conçue et réalisée à
partir d'une
photo que j'ai prise dans la région de Mysore. Encore un jeu
d'échos : la
fillette peut bien sûr évoquer divers des personnages du
livre ; son
dédoublement sur le montage photographique n'est pas innocent on
plus…
JS : Merci Phillippe,
et bon succès à ton livre qui mérite de se
retrouver
sur toutes les bibliothèques indianistes et indophiles. C'est
une pùja de plus en hommage à nos
valeureux ancêtres tamouls et indiens... Peut-être aussi,
l'auspicieuse augure
de la reconnaissance qui leur reste due, en particulier dans
l'outre-mer
cannier francophone.
Voici un court
extrait de la nouvelle
"L'inventaire
du coffre aux épices" :
« Les
tuyaux de cannelle. Il
en faut deux ou trois, selon leur taille. Voici qu’il va les mettre
dans une
autre tasse. Il n’en reste plus que deux de vides, des tasses. Les
rubans
d’écorce douce et chaude de la cannelle se disposent en faisceau
défait ;
l’un, plus rond, oscille encore sur la tranche du gobelet, avant de
s’immobiliser dans son équilibre ; cesse son infime
sonorité, bois sur
inox, que j’imagine plus que je ne l’entends.
En
tuyau de cannelle, la flûte de Krishna ! Êlammâ
êlam !
Trois, ce sera
peut-être trop. Je la
connais, cette cannelle-ci, sa saveur prononcée. Presque
aigrelette. Elle fera
une poudre tenace. Deux tuyaux suffiront. S’Il me regardait, il me
comprendrait, mes yeux lui parleraient. Regarde-moi. Regarde-moi.
Fichu, Il en vient déjà aux feuilles
de
curry. Fichu, cette cannelle va tout gâcher. Ce n’est plus
guère intéressant.
Grand nigaud ! Tu t’empiffreras tout seul, je le recracherai, ton
curry
tout cannelé ! Tu peux bien t’en gaver ! Est-ce que je
t’en
demanderai une seule bouchée ? Peut-être même
que tu le fais exprès… Tu
dis souvent à la Sigamani que je suis gourmande. Est-ce qu’on
donne du gâteau à
la vieille grenouille ? Est-ce que je peux être gourmande
avec ce que tu
me donnes ? Tes feuilles de curry, tu peux bien les brûler
toutes noires,
tu peux les laisser à la pluie, qu’elles en moisissent. C’est
qu’il continue
comme si de rien n’était ! Gave-t-en donc de ta soupe de
cannelle, ce
n’est pas moi qui te l’ôterai de la bouche ! »
Et voici un des
poèmes du Devîsadangei.
« J’écris le mot
arbre
Et mon esprit a vite fait de dessiner
un arbre
J’écris le mot
cruche
Et il m’est facile de la voir sans la
voir
Dansant sur une hanche et clapotant
d’eau fraîche
J’écris le mot
lune
Et mon esprit a vite fait de peindre
l’astre blanc
J’écris le mot
femme
Et sans mal j’imagine ses hanches
larges
Je sens sans les sentir ses parfums
de muscade
Mais ces mots que
j’écris
Suffisent-ils à faire miens l’arbre
et la lune
A faire mienne la femme qui porte sa
cruche
Et ces beautés
que mon esprit dessine
Ravissent-elles un seul un seul atome
à ta beauté
Aridam te rend ses mots
et ses
beautés
Ils ne sont miens que de ce que je
suis en toi
Si infime en toi qui es infinie
Si gonflé de joie de cet infini que
tu donnes. »
Philippe Pratx.
Adresse du Site de
Philippes Pratx
Indes Réunionnaises : www.indereunion.net/