Des
enfants du dalot aux
enfants du
bateau-négrier.
Par Tony Mardaye
Les hommes ont une
certaine propension à revenir sur le
passé, à faire des marches arrières et des
allers-retours. Plus que les femmes seraient-ils
empreints de nostalgie ou
s’enracinent-t-ils à des essentiels jusqu'alors
indéterminés ? On
perçoit à travers leurs actes et leur
parole, cette nécessité
infuse de
possession des formes, des choses, des corps et de l’espace. Sinon
comment
l’expliquer autrement, si n’est que par
des caractéristiques intrinsèques, qui les pousseraient
à réinvestir les lieux où ils sont
nés ou à ressasser sans cesse le passé ?
Et
mû par ce
besoin, me voilà qui arpentait le quartier des Terres-Sainvilles, sans
doute
pour me replonger dans mes souvenirs et émotions d’alors, je
marchais sans but,
comme un errant je n’allais nulle part et partout à la fois. Je
me faufilais
dans les ruelles, je m’insinuais dans les venelles au risque de
m’égarer dans ce lacis de
petites rues irriguant ce quartier
populeux, voire populaire, si prompt par
le passé à la révolte et à faire couler le
sang. Mais pour ne pas me perdre, je
puisais dans mes souvenirs, ils me permettaient de lire les humeurs de
la rue,
de déchiffrer les traces et ainsi mesurer le temps passé
qui changeait si peu les
façades et les gens.
Toujours ces
mêmes petites maisons en bois, colorées et au
toit de tôle, qui s’encastraient dans des parcelles trop
étroites, environnées
de constructions qui les enclosaient, comme deux gendarmes encadrant un
prévenu.
Elles s’affichaient tel un anachronisme, une architecture survivante d’une époque pas si lointaine que cela.
Ces
cases créoles édifiées sou par sou, planche par
planche, « djob après
djob » ayant côtoyé cyclones et tempêtes,
rescapées de combien de
catastrophes et de je ne sais de quoi encore, et qui ne grandissaient
depuis
tout ce temps, pour se transformer en maison en ciment à deux
étages, rêve des
nègres d’ici, de tous ces tueurs de mémoire et
bétonneurs dans l’âme.
Et
dans la rue, j’apercevais des hommes et des femmes
comme étreignant la lumière jaunâtre
irisant l’air d’une couleur imaginaire, elle
semblait les nimber dans
leur démarche et d’aucun(e)s
étrennaient
à mon passage des sourires. Je m’attardais sur le pittoresque,
celui de ces
corps, ces « vieux-corps », ces têtes
jaunes, ces têtes noires dont
certaines se couvraient d’un bakoua comme à l’ancien temps,
d’autres titubaient
sous les secousses du rhum, gagnés par l’ivresse, ils allaient dans un autre
bar, il n’était que midi et nous
étions dimanche.
Sur
la place de l’abbé Grégoire, en face de l’église Saint Antoine où je fus
baptisé, des hommes au créole qu’on devinait aisément haïtien
tenaient conseil. Nos frères
d'histoire et cousins par le sang (eux comme nous - une même communauté
humaine, qu'il n'en déplaise à tous ces Nègres assimilés, ayant oublié que nous
sortons de la même matrice, que nous avons connu les mêmes affres et
épouvantements, les mêmes abjections et ignominies, nous souffrons des mêmes
blessures et traumatismes. Rappelons à ces bonnes gens que nous fûmes conçus
dans cales d'un bateau négrier. C'est l'esclavage, la servitude qui nous a
accouché et fait de nous des Nègres, nous partageons en cela, un destin commun
avec eux, en plus de nos gènes.) se réunissaient sur cette place, ils étaient
assis ou debout comme jadis mon père et mes oncles sur les bancs des Fainéants.
Sous l’ombrage protecteur
d’un grand arbre, ils conversaient ou tuaient le temps. Ces réunions se
tenaient de ci et de là, une présence en ces lieux qui compassait leur
vie, avançons que ces rencontres ritualisaient leur existence, ils se donnaient
l’illusion de faire peuple.
Le soleil patientait et je ne
ressentais pas une énorme chaleur, rien qui ne vous assommait ou vous
étouffait, l’air était doux, les vents d’est rafraîchissaient, il ventait.
Je passais la
porte de cette pâtisserie adjacente
à
l’école des
garçons des Terre-Sainvilles
où chaque
matin, il y a de cela très longtemps, j’achetais mes pains aux
chocolats
feuilletés et mes gâteaux. Je comparais les lieux à
mon souvenir, je mettais ma
langue en appétit, réconfortais mes papilles et je
poursuivais mon chemin. Je
rencontrais sur ma route des hommes et des femmes en détresse,
au regard sans
assaut, je ne voyais
en eux aucune velléité de
vivre, ils
étaient comme effacés, des
hères qui
glissaient le long des dalots. Mais il y en avait d’autres, qui
tendaient la
main :
-
Bonjour
monsieur je n’ai rien mangé depuis deux jours auriez-vous
deux euros… »
Et une autre qui
demandait 40 centimes, pourquoi faire je
ne sais pas, qu’est-ce-que l’on peut bien faire de nos jours avec 40
centimes
d’euro ?
Beaucoup de
souffrance
chez ces êtres au visage émacié et
au corps squelettique détruit par
la drogue ou la maladie. La mort
semblait leur tendre les bras.
En allant vers le
centre-ville, je passais devant un lieu
de culte : l’église évangélique du
Béthel, les fidèles la remplissaient. Le
pasteur dans une posture acéraine prêchait à ses
ouilles la bonne parole ou
leur disait que Christ est ressuscité,
alléluia ! Gloire à toi
Seigneur !
Je m’attardais sur
le
trottoir pour suivre le babillage du
pasteur qui offrait sans doute une béquille à son
auditoire pour soutenir
demain, en échange, à eux à mettre la main
à la poche pour soutenir leur bon
pasteur. Un homme vint à moi, l’un des responsables et
me pria d’entrer, je déclinai l’invitation
et profitais pour le questionner. J’appris que c’était une
église
principalement fréquentée par les Haïtiens, je
m’enquerrais des relations entre les
Martiniquais et les
Haïtiens. J’aurais voulu que l’homme s’épanchât et se livrât, laissant libre court
à son cœur
ou libérant sa parole, mais il restait impuissant, peureux, il
revêtait une
attitude pusillanime et ne m’offrit qu’une parole controuvée. Certes,
l’intention
n’était pas malfaisante, mais ses paroles mensongères.
Tout allait bien,
aucun
racisme dans ce pays, aucune
animosité, sa communauté ne
subissait
aucun ostracisme de la part de la population, aucune humiliation,
aucune
vexation endurée de la part des fonctionnaires
préfectoraux des
services de
l’immigration. Il
était au paradis et ce avant l’heure. Feignons de le croire, cet
homme ne me
connaissait pas, il se protégeait. J’ose le croire !
Une jeune femme
ayant suivi de loin la discussion, quitta
l’assemblée et me rejoignit sur le
trottoir avec un bébé sur le bras,
elle me souriait et me demandait si je
venais de France, une manière comme une autre d’entamer le
dialogue. Sa
présence sembla convenir à l’homme qui s’éclipsa
pour échapper au flot de mes
questions.
Elle se
prénomme
Valérie, elle est née dans la région
parisienne et revenue vivre en Martinique, comme beaucoup, elle s’inscrit ici et là-bas. Elle me
confiait que
l’enfant qu’elle portait dans ses bras n’était pas le sien, elle fréquentait cette
église étant dans les
meilleurs termes avec la communauté haïtienne, aucune
tension ne se faisait
jour. Elle me parla de la Martinique, me disant que la vie est moins
trépidante
qu’en métropole, il y a un manque d’animations à Fort de
France, que la vie est
chère et que dans ce pays les tarifs préférentiels
pour les familles nombreuses n’existent
pas. Pour elle, si on a un travail, une occupation, on peut vivre ici. Sinon ce n’est pas la peine, la Martinique
est juste bon pour les vacances. Ce constat je ne suis pas loin de le
partager,
tout est chère dans ce pays. Tout est trop cher.
Je
quittais Valérie et son
église, l’office religieux se
poursuivait, je marchais dans les
rues de Terres-Sainvilles, un groupe de femmes attroupées devant
une maison, je
n’y prêtais pas attention jusqu’au moment où l’une d’entre elle m'interpella :
-
Chéri tu
veux
faire l’amour ?
N’étant pas un familier des lieux,
je ne compris pas tout
de suite que j’avais affaire à ces fameuses dominicaines qui
font le succès de
ces rues.
Je lui répondis que non.
Elle
me
rétorqua :
-
C’est gratuit pour
toi !
Cela flattait mon
ego,
je souriais, mais
je répondis non !
Elle
enchaîna :
-
Pourquoi, c’est
gratuit chéri, je te l’offre !
Je
me
dégageais
de sa personne, que pouvais-je lui
répondre, lui dire la vérité, que je n’ai jamais
eu
d’élans ou de postulations vers les
péripatéticiennes, si jolies fussent-elles !
Encore quelques
hectomètres et je quittais les
Terres-Sainvilles, je me retrouvais dans le centre-ville,
sollicité à nouveaux
par l’un des nombreux « clochards » ayant
élu domicile dans les rues de la
ville-capitale et ce dernier
me réclamait 4 euros pour manger chez le chinois.
23/12/06