APPEL
AUX CHEFS D’ETAT D’AFRIQUE NOIRE AU SUJET DE L’EMPOISONNEMENT DES
POPULATIONS
ANTILLAISES
Madame la
Présidente,
Monsieur le Président,
Excellences,
Il y aura bientôt
quatre siècles que des centaines de
milliers d’Africains furent déportés comme esclaves aux
Amériques et
singulièrement dans l’archipel des Antilles, cela dans des
conditions de barbarie
presque inimaginables. Une fois une fois sur place, des colons ou
planteurs
européens prirent le relais des négriers, eux aussi
européens, contraignant ces
hommes et ses femmes_vos ancêtres et les nôtres_à
travailler comme des bêtes de
somme, chaînes aux pieds et carcans au cou, dans les champs de
coton, de café
et surtout de canne à sucre, toujours dans des conditions de
férocité sans
pareille. Il est inutile de s’appesantir sur les multiples
sévices
qu’endurèrent les nôtres : documents historiques et
textes littéraires en
témoignent éloquemment. Toujours est-il qu’au XVIIIe
siècle, Saint-Domingue
(l’actuelle Haïti) était la plus riche colonie du monde et
que la France
faisait 40% de son commerce extérieur avec cette seule
île. Quand les esclaves
se révoltèrent, Napoléon Bonaparte y envoya une
armée d’extermination de 50.000
soldats, lesquels employèrent, entre autres, des méthodes
inédites qui
préfiguraient les chambres à gaz du régime
hitlérien comme le démontre
l’écrivain Claude Ribbe dans son livre justement nommé
« Le crime de
Napoléon ».
A l’abolition de
l’esclavage en 1848, suite à
d’innombrables révoltes d’esclaves noirs et du combat
mené par quelques
philanthropes européens, les populations de la Guadeloupe, de la
Guyane et de
la Martinique ne se virent offrir qu’une alternative : retourner
travailler comme salariés sous-payés sur les mêmes
plantations où elles avaient
été esclaves ou bien défricher des terres
ingrates, situées en altitude ou en
forêt, pour tenter de survivre grâce à de modestes
jardins vivriers. Cette
nouvelle forme de servitude dura près d’un siècle
(1848-1946). Finalement, au
sortir de la Deuxième Guerre Civile Européenne (1939-45),
nos pays, sans
consultation populaire, furent transformées en
« départements français
d’Outre-mer »,
chose qui inaugura, non point « l’égalité des
droits » comme cela
avait été promis, mais bien une deuxième
déportation. En
effet, à partir de 1950 et cela jusqu’à la fin des trente
glorieuses qui
permirent à la France de reprendre son rang dans le concert des
nations, des
dizaines de milliers d’Antillais et de Guyanais furent à nouveau
transbordés,
cette fois-ci vers « la métropole »,
où ils servirent de filles de
salle dans les hôpitaux, de servantes chez les bourgeois, de
postiers, de plantons
et de commis, d’agents de la circulation ou encore d’ouvriers d’usine
automobile. Aux diverses « Compagnies des Isles
d’Amérique » qui, des
siècles durant, organisèrent le fructueux commerce
négrier, succéda le BUMIDOM
(Bureau des Migrations des Départements d’Outre-mer). Le
commerce triangulaire
mérita là plus que jamais son nom ! Nos
frères et sœurs
« bumidomisés » finirent par faire souche
dans l’Hexagone où leurs
enfants et petits-enfants (nous en sommes à la troisième
génération) constituent
ce que l’on nomme aujourd’hui « les Noirs français ou
« Français
noirs », population parquée dans les banlieues et
quartiers dits
« sensibles » dont ne parviennent à
s’échapper, de temps à autre, que
quelques sportifs ou musiciens puisqu’il est bien connu, n’est-ce pas,
que les
nègres ont une vocation quasi-naturelle à être des
amuseurs publics
internationaux.
Quant aux populations
antillaises et guyanaises restées au
pays, elles réussirent, en dépit de trois siècles
d’exploitation et
d’humiliation, à créer une nouvelle langue et une
nouvelle culture, une
nouvelle identité dite « créole »,
qui assembla, tant bien que mal,
éléments amérindiens, africains, européens
et plus tard asiatiques. Malgré le
statut de « département d’Outre-mer » et
la possession d’une carte
d’identité française, nous autres, Antillais et Guyanais,
nous autres Créoles
en un mot, ne somment pas pour autant devenus français. Il ne
faut pas
confondre « identité » et
« carte d’identité ». Nous sommes
des peuples à part entière qui aspirent à assumer
pleinement leur souveraineté,
même si nous savons que le chemin qui y conduit sera
forcément long et
difficultueux. A la fin des années 60, certains mouvements
politiques de nos
pays sollicitèrent l’appui des états africains
nouvellement indépendants pour
porter la question antillo-guyanaise devant le Comité de
Décolonisation de
l’ONU. Nous reçûmes, hélas, une fin de non-recevoir
de la part de Léopold Sédar
Senghor et Félix Houphouët-Boigny notamment. On
était, à l’époque, il est vrai,
en pleine période néocoloniale et le pré
carré qu’est la
« Françafrique » était en train de
se mettre en place. Aujourd’hui,
nous autres, Créoles, voulons croire que les choses ont
changé et que l’Afrique
noire est mieux disposée à aider ceux qu’elle
considère souvent comme sa
« diaspora », terme toutefois impropre puisqu’il
implique que
n’importe quel Antillo-Guyanais aurait le droit de venir s’installer
dans
n’importe quel pays africain et d’en obtenir automatiquement la
nationalité. On
connaît les dégâts qu’a causé une telle
conception dans une toute autre région
du monde, le Moyen-Orient, et a quel point le peuple frère de
Palestine en est
victime.
Nous ne sommes pas une
diaspora. Nous sommes des peuples à
part entière, mais nous n’oublions pas pour autant que la plus
grande partie de
nos ancêtres provenaient d’Afrique noire et que bon nombre, sinon
la majorité,
des créations culturelles créoles portent la marque
indélébile de la terre d’où
nos pères furent arrachés. Cela signifie que s’il n’y a
pas identité entre
Créoles et Africains, il y a entre eux un nécessaire
devoir de solidarité. Nous
avons besoin de votre appui et de votre solidarité aujourd’hui.
Non pas d’une
solidarité politique comme ce fut le cas dans les années
60 du siècle dernier,
mais d’une solidarité humanitaire : nous ne demandons pas
à ce que la
question antillaise soit à nouveau portée devant le
Comité de Décolonisation de
l’ONU, mais bien que le génocide par empoisonnement
perpétré par l’Etat
français, pendant plus de 30 ans (1972-2002), soit porté
devant l’OUA
(Organisation des Etats Africains) d’une part et devant l’OMS
(Organisation
Mondiale de la Santé) de l’autre.
De quoi s’agit-il
exactement ? D’un véritable crime
contre l’humanité qui, comme tel, est imprescriptible. En effet,
pendant trente
ans, l’Etat français a délivré des
A.M.M. (Autorisation de Mise sur le
Marché) de différents pesticides
cancérigènes, parmi lesquels le redoutable
Chlordécone, produit interdit aux Etats-Unis et au Canada depuis
1976. Alors
que diverses études, signalaient la dangerosité
extrême de ce pesticide, et
cela dès le début des années 70, celui-ci a
autorisé les grands planteurs
blancs créoles à l’utiliser au-delà du raisonnable
dans les bananeraies de la
Guadeloupe et de la Martinique, ce qui eut pour effet d’empoisonner nos
sols,
nos rivières, nos nappes phréatiques et nos rivages.
Pendant plus de trente
ans, nous avons bu, sans le savoir, une eau du robinet gorgée de
pesticides et
surtout de chlordécone, nous avons mangé des
légumes et des poissons
contaminés, sans que jamais l’Etat français ne
lève le petit doigt pour arrêter
ce qui ressemble fort à une tentative de génocide. Sans
compter que le taux de
rémanence de ce poison est évalué à
soixante, voire cent ans !
Aujourd’hui, les résultats sont là : nos pays vivent
une véritable
catastrophe sanitaire. Celle-ci se décline ainsi :
. explosion du
nombre de cas de cancers,
cela chez des patients de plus en plus jeunes (moins de 40 ans). La
Martinique
détient, d’ailleurs, le triste record d’être le
deuxième pays au monde après les
Etats-Unis pour le taux de cancer de la prostate.
. développement
inquiétant des maladies
d’Alzheimer et de Parkinson, là encore chez des
personnes qui sont
loin d’avoir atteint l’âge (canonique) où ces affections
sont considérées comme
inévitables
. nombre effarant de
fausse-couches et de malformations
congénitales qui ne s’expliquent
pas seulement par les
grossesses trop précoces, comme on tente de nous en persuader,
puisque l’âge de
la conception a toujours été nettement plus bas dans nos
pays qu’en Europe
. augmentation
inexpliquée du taux d’infertilité à la fois
féminine et masculine, ce qui fait que nos
pays sont tombés au-dessous
du seuil de renouvellement normal d’une population qui est de 2, avec
seulement
1,8 enfant par femme (contre 2,1 en France !).
Lorsque le scandale
finit par éclater et que cet
empoisonnement généralisé fut mis à jour,
l’Etat français a tenté de nous faire
croire que la dangerosité du chlordécone n’a
été connue qu’en 1989, ce qui est
un mensonge absolu. Un mensonge d’Etat !
Répétons-le : dès la fin des
années 70, ce pesticide avait été interdit en
Amérique du Nord et plusieurs
publications scientifiques émanant de l’ « American
Cancer
Institute » en démontraient la
cancérogénicité. Il est vrai que ces études
étaient rédigées en anglais et qu’il est bien
connu que les Français ne sont
pas très brillants en langues étrangères…En
réalité, cet empoisonnement de nos
populations fut délibéré et les responsables en
sont parfaitement connus :
d’abord l’Etat français lui-même (et cela quel que fut le
parti au pouvoir
durant ces trente ans, Droite et Gauche s’étant partagés
le pouvoir) ;
ensuite les différents préfets et chefs des services
déconcentrés de l’Etat en
poste dans nos pays à cette époque ; enfin les
Békés ou Blancs créoles, descendants
des esclavagistes d’antan, à la fois gros planteurs, principaux
importateurs de
pesticides et détenteurs du monopole de la vente des engins
agricoles. La
représentation parlementaire antillaise a vainement tenté
d’obtenir du Palais
Bourbon la création d’une « commission
d’enquête parlementaire »,
comme dans les affaires du sang contaminé, de la vache folle, de
l’amiante,
d’Air Lib ou encore d’Outreau, mais en vain. Il ne nous fut
octroyé, à nous,
descendants d’esclaves, qu’une vague « mission d’information
parlementaire » dénuée de tout pouvoir
d’enquête et de coercition. Ce qui
est la preuve que nous sommes bien des « Français
entièrement à part et
non des Français à part entière »,
selon la célèbre formule d’Aimé
Césaire. Rappelons tout de même que des dizaines de
milliers de Créoles se sont
portés volontaires pour combattre dans l’armée
française ou pour défendre le
territoire hexagonal :
. bataillon
créole pendant la guerre du Mexique
(1862-1867) menée par l’empereur Maximilien III
. participation
à la guerre franco-allemande de 1870
. bataillon
créole pendant la Première Guerre Civile
Européenne (1914-18)
.
« dissidents » antillais pendant la
Deuxième
Guerre Civile Européenne (1939-45)
. appelés et
engagés antillais pendant les guerres
d’Indochine, d’Algérie, du Tchad etc…
Les Créoles ont
donc tenu à verser ce qu’ils ont eux-mêmes
appelé « l’impôt du sang » à
une prétendue mère-patrie qui s’est
toujours révélé une mère marâtre. Les
trente ans d’empoisonnement que viennent
de vivre la Guadeloupe et la Martinique n’en étant qu’une
énième preuve.
Aujourd’hui, nous
réclamons donc que justice soit faite.
Nous exigeons :
. une
enquête épidémiologique à grande
échelle
afin de mesurer la vraie ampleur de la contamination, enquête
conduite par des
scientifiques étrangers car nous n’avons plus confiance dans
leurs collègues
français
. l’indemnisation
sans délai des petits et moyens
agriculteurs qui, ayant loué ou acheté des
terres anciennement
plantées en banane, sont dans l’impossibilité de livrer
des produits sains à
nos populations et sont, pour certains, au bord de la faillite
. la mise en
place immédiate d’un processus de
dépollution de nos sols selon les
procédés de
« phytoremédiation » mis au point
récemment au Canada, dépollution
qui devra être prise en charge par l’Etat français sur la
base du principe dit
du « pollueur-payeur »
. la
convocation devant la justice des principaux
responsables de cet empoisonnement annoncé qui, de
toute évidence, ont
fait preuve dans cette affaire d’une négrophobie et d’un
comportement raciste à
peine voilés.
Mais, hélas,
nous crions dans le désert. Alors que nos
patates douces ou nos ignames qui arrivent dans les ports
français sont
immédiatement détruits par les services sanitaires,
l’Etat n’a jusqu’à ce jour
pris aucune mesure pour que ces mêmes légumes soient
interdits de vente dans
nos pays, du moins ceux qui proviennent de sols contaminés.
C’est aussi
qu’aucune cartographie sérieuse de cette contamination n’a
été établie à ce
jour, si bien que les agriculteurs qui travaillent des terres non
polluées se
voient autant pénalisés que leurs confrères ayant
hérités de terre polluées. La
moindre des choses eut été, de la part des services de
l’Etat français, de
mettre en place un système de traçabilité
des productions
maraichères et vivrières antillaises. Il y a là un
laisser-aller, un
laisser-faire, un je-m’en-fichisme, véritablement criminels
à l’endroit des
peuples antillais. Bien qu’alertée par un livre sur la question
(« Chronique d’un empoisonnement
annoncé », de L. Boutrin et R.
Confiant, édit. L’Harmattan 2007) ainsi qu’une conférence
dans l’enceinte même
de l’Assemblée Nationale française, aucun grand
média français n’a à ce jour
portée l’affaire à la connaissance du public hexagonal.
Il semblerait qu’une
sorte d’omerta se soit imposée au sujet du chlordécone et
des ravages qu’il
provoque.
Nous nous permettons
donc respectueusement de lancer un
appel solennel à tous les chefs d’Etat d’Afrique noire pour
qu’ils nous aident
à briser cette chape de silence afin d’obliger l’Etat
français à prendre ses
responsabilités à l’égard des populations
antillaises deux fois déportées,
comme nous l’avons vu, et aujourd’hui empoisonnées. En effet,
nous réalisons
aujourd’hui que le « génocide par
substitution » dénoncé par Aimé
Césaire dès la fin des années 70,
c’est-à-dire le remplacement des populations
créoles par des gens venus d’ailleurs, s’est accompagné,
dans le silence le
plus total, d’un véritable « génocide par
empoisonnement ». L’OUA
doit s’emparer de cet affaire sans délai, sinon tous les appels
à « la
solidarité du monde noir », au
« panafricanisme » ou à
« l’unité culturelle
négro-africaine », émanant d’intellectuels
africains, antillais ou noirs américains, se
révéleraient des mots creux, vides
de sens, véritables paravents de notre commune
lâcheté.
Aidez-nous ! Ne
serait-ce qu’au nom de nos ancêtres
communs…
Veuillez accepter,
madame la Présidente, monsieur le
Président, l’expression de mes salutations respectueuses.
Raphaël Confiant
(écrivain
martiniquais