CONFERENCE
SUR LE CHLORDECONE A L’ATRIUM :
UNE MOBILISATION SANS PRECEDENT

Réunir plus de 200
personnes un jeudi saint dans un pays comme la
Martinique où le sentiment religieux est aussi fort n’est pas
mince
exploit. C’est pourtant ce qu’ont réussi le 5 avril, dans la
salle
Frantz Fanon de l’ATRIUM, Louis BOUTRIN, Raphaël CONFIANT et Me
GERMANY. Des personnes de tous âges et de toutes conditions, des
agriculteurs, des médecins, des jeunes, des personnes
âgées, des femmes
en grand nombre sont venues écouter les auteurs du livre Chronique
d’un empoisonnement annoncé—Le scandale du chlordécone
aux Antilles françaises (1972-2002),
publié récemment aux éditions L’Harmattan et qui
est n° 1 des ventes dans toutes les librairies de Martinique et de
Guadeloupe.
Prenant d’abord la parole,
R. CONFIANT a rendu un vibrant hommage à
feu Pierre DAVIDAS qui, il y a trente ans, fut le premier à
tirer la
sonnette d’alarme sur la question de l’utilisation des pesticides,
notamment du Chlordécone :
« A
l’époque, les grands-grecs se moquaient de lui parce qu’il
n’a pas fait d’études et qu’il était un autodidacte. Il
avait beau
écrire inlassablement dans « Le
Naïf », dans « Le Progressiste »
et
dans « Antilla », les responsables des services
déconcentrés de l’Etat
français passaient leur temps à le renvoyer à sa
supposée ignorance.
Or, aujourd’hui, l’Etat lui-même est obligé de
reconnaître que c’est
DAVIDAS qui avait raison, que nos sols, nos rivières, nos nappes
phréatiques et nos rivages sont gravement pollués.
Honneur et respect
donc à ce grand Martiniquais que fut Pierre
DAVIDAS ! »
Confiant expliqua ensuite
que bien qu’ils ne soient pas des
épidémiologistes, BOUTRIN et lui avaient le droit le plus
absolu de se
poser des questions sur les ravages du Chlordécone car ils sont
des
Martiniquais soucieux du devenir de leur peuple. Selon lui, il s’agit
d’une catastrophe sanitaire sans précédent pour laquelle
il faudra bien
chercher les responsables au travers d’une « Commission
d’enquête
parlementaire » comme pour les scandales de l’amiante, du
sang
contaminé, de la vache folle ou d’Outreau. Seule une commission
de ce
type peut amener la question sur le terrain judiciaire.
Deuxième
intervenant, L. BOUTRIN fit une brillante présentation en
« Power point » de la question du
Chlordécone en commençant par un
préalable :
« Nous
tenons à dire et à répéter ici que nous ne
sommes
absolument pas contre la culture de la banane à la Martinique.
La
banane est indispensable à notre économie. Elle emploie
près de 20.000
personnes en Martinique et en Guadeloupe et son exportation permet
l’importation à moindre coût de produits venus de
l’extérieur.
Certaines personnes qui cherchent à nous discréditer
commencent déjà
dans certains médias à nous présenter comme les
fossoyeurs de
l’agriculture martiniquaise. C’est malhonnête ! D’autant
plus
malhonnêtes qu’elles sont, ces personnes, directement
impliquées dans
l’empoisonnement de notre pays et de notre population. »
L. BOUTRIN montra comment
dès 1976, le chlordécone fut
interdit aux Etats-Unis et comment des importateurs békés
achetèrent la
formule aux Etats-Unis, la firent synthétiser à
Béziers, fabriquer au
Brésil avant de le réintroduire en Martinique sous un
nouveau nom,
celui de « Curlone ». Comment aussi certains
élus, sous la pression
békée, demandèrent et obtinrent la prorogation de
l’utilisation de ce
produit jusqu’en…1993. Pendant donc 30 ans, le peuple martiniquais a bu
une eau gorgée de Chlordécone, a mangé des
légumes et des poissons
empoisonnés. Selon BOUTRIN, les conséquences sanitaires
sont là :
. explosion des cancers,
en particulier celui de la prostate (la
Martinique détient un triste record : elle est le
deuxième pays le plus
touché dans le monde après les Etats-Unis)
. augmentation
inquiétante des malformations congénitales, des
fausse-couches etc.
. augmentation du nombre
de cas d’Alzheimer et de Parkinson
. apparition d’un taux
d’infertilité féminine et masculine
absolument inouï puisque la Martinique est désormais
passée en-dessous
de la barre permettant le renouvellement de sa population : les
femmes
de notre pays ne font plus qu’1,8 enfants alors que la barre est
à 2)
Pointant du doigt les
responsables, L. BOUTRIN montrera comment,
outre les importateurs békés de pesticides, il existe
d’autres
responsables au plus haut niveau de l’Etat, notamment à celui
des
différents ministres de l’agriculture qui se sont
succédés depuis 1974
ainsi que les différents préfets et les chefs des
services déconcentrés
de l’Etat. Ce sont ces ministres qui ont régulièrement
signés des
A.M.M. (Autorisation de Mise sur le Marché) pour l’utilisation
du
chlordécone et ce sont les responsables des services
déconcentrés qui
se sont tout naturellement chargés de l’application de cette
politique
criminelle. Résultat : des rapports commandités par
les services de
l’Etat eux-mêmes (rapport Snégaroff dès 1977,
rapport Kermarrec,
rapport Balland-Mestre-Fagot etc.) démontrent sans discussion
possible
que la découverte de l’empoisonnement au chlordécone ne
s’est pas faite
en 1999 comme l’affirme l’Etat pour tenter de se dédouaner, mais
bien
dès le début des années 70. Les Martiniquais et
les Guadeloupéens ont
donc été sciemment empoisonnés pendant plus de 30
ans !
L. Boutrin terminera par
les 4 exigences formulées par les auteurs du livre :
. mise sur pied d’une
commission d’enquête parlementaire
. lancement d’une vaste
enquête épidémiologique avec des experts
internationaux (et non pas seulement des experts français)
. indemnisation des
agriculteurs dont les terrains sont pollués et qui ne peuvent
plus vendre leur production
. dépollution
immédiate des sols avec des techniques récentes mises
au point au Canada et cela sur la base du principe du
« pollueur-payeur ».
Me GERMANY prit ensuite la
parole pour aborder l’aspect juridique et
judiciaire de la question. Il évoqua les différentes
instances devant
lesquelles il est possible de porter plainte et tout d’abord celui
auquel on ne pense jamais : le tribunal de la
Sécurité Sociale. Il
évoqua aussi le tribunal d’instance et le fait qu’il est
possible de
porter plainte tant au civil qu’au pénal. Dès lors, c’est
une série de
possibilités qui s’ouvrent devant ceux qui veulent porter
l’affaire en
justice. Me GERMANY a approuvé l’idée de créer une
association dont
l’objectif unique serait de poser la question du chlordécone et
de
demander réparation à qui de droit. Dans un style clair
et précis,
plein d’humour, l’avocat sut tenir en haleine une assistance attentive
pour ce qui se révéla être un véritable
cours de droit.
Vint le moment du
débat qui commença par un bref incident. Une
personne dans l’assistance tenta de monopoliser la parole en se
présentant comme la première à avoir
soulevé la question du chlordécone
d’une part et accusa les « agriculteurs
nègres » d’être aussi coupables
que les Békés d’autre part. Elle fut rapidement
ramenée à la raison car
dans ce combat, il n’est pas question, comme dit un participant, « de
distribuer des médailles d’ancien combattant. Sans compter qu’on
n’est
pas dans une cours de récréation où des gamins se
chamaillent pour
savoir qui est le premier à avoir fait ceci ou
cela. »
Prenant la parole Romain BELLAY, président de l’OPAM
(Organisation
Patriotique des Agriculteurs Martiniquais) expliqua qu’à
l’époque
personne n’avait prévenus les petits agriculteurs de la
dangerosité des
produits qu’on leur vendait. Un autre agriculteur prit la parole et fit
un témoignage qui bouleversa l’assistance :
« Je n’ai
pas quarante ans mais mon médecin m’a donné moins de 10
ans à vivre. J’ai utilisé, parfois à mains nues,
le chlordécone pendant
des années, au Saint-Esprit où j’avais une exploitation
bananière. A
l’époque, personne, parmi les agriculteurs, ne savait que ces
produits
que nous manipulions étaient dangereux pour la santé. Les
services de
l’Etat ne nous l’ont jamais dit ! Au contraire, ils nous
incitaient à
l’utiliser…Je suis prêt aujourd’hui à donner mon corps
comme cobaye à
la science s’il le faut pour qu’on étudie les ravages de ce
produit sur
l’organisme humain. »
Ces paroles poignantes
solennisèrent la réunion d’un seul
coup. On n’était plus là en train de parler d’un simple
produit, de
pratiques administratives et politiques laxistes, de la
responsabilité
de X ou Y, mais bien de la vie d’un homme, d’un être humain. D’un
travailleur, père de famille, qui sait qu’il va mourir
bientôt alors
même qu’il n’est même pas quadragénaire. Les 200
personnes présentes
écoutèrent donc avec une attention renouvelée les
explications des
docteurs DOUTONE et MACNY qui expliquèrent comment ils voient
défiler
de plus en plus de gens atteints de cancers dans leur cabinet. Pour le
Dr DOUTONE, la question est encore plus vaste car dit-il :
« Il s’agit,
en fait, de rendre la terre martiniquaise aux
Martiniquais ! »
Ces fortes paroles
déclenchèrent des applaudissements nourris
d’une assistance au sein de laquelle les prises de paroles se
multiplièrent, tout un chacun se disant mobilisé et
surtout déterminé à
porter cette affaire le plus loin possible. Un nombre
considérable de
signatures fut recueilli en vue de la création de l’association
« Anti-Chlordécone » qui sera
chargée, aux différents niveaux de la
justice, de porter plainte pour
« empoisonnement » contre l’Etat
français et les importateurs békés. Bien que
présents dans la salle,
aucun représentant de l’Etat n’osa prendre publiquement la
parole pour
défendre la position de celui-ci !
PROCHAINE
MOBILISATION : le 15 AVRIL AU GRAND AMPHITHEATRE DE L’HOPITAL LA
MEYNARD.