Mémoires
des peuples

Il
faut
rendre à ces peuples
leurs mémoires et construire un nouveau monde.
Les Trois
Couleurs de l’Empire
Un documentaire
sur l’empire colonial de la
France de
Jean-Claude Guidicelli et Virginie Adoutte (2001), coproduit par Arte
France et Riff International Productions. 1h10 min
http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoaftHtm.html
Les
trois couleurs de l'empire
de Patrick
Mougenet professeur
d’histoire et de géographie
Colonisée
au nom de valeurs
humanistes, l’Algérie
symbolisa pendant presque un siècle et demi l’utopie coloniale
française. Examinant la manière dont la France a
géré son "image", ce
documentaire retrace les étapes de "l’idée coloniale",
dont les
principes n’ont pas totalement disparu. Sûre de sa mission
civilisatrice et désireuse de construire un empire puissant
pouvant
rivaliser avec celui du Royaume-Uni, la France entreprend, dès
1830, de
conquérir l’Algérie.
Les soldats,
les ingénieurs puis les
colons
agriculteurs venus de toute la France, et même de toute l’Europe,
s’emparent du territoire. Massacre des opposants, expropriation des
indigènes, entreprise de
« désislamisation », installation
d’industries
et construction de voies de communication... Tout est
légitimé par une
certaine idée du progrès et la nécessité
d’une Algérie « française ».
La colonisation est aussi une affaire d’images et de propagande.
L’Agence générale des colonies, créée en
1919, contrôle plus de 80 %
des images venant des colonies françaises.
Malgré
les voix discordantes -
notamment celles de
saint-simoniens, de voyageurs, d’écrivains et
d’indigènes -, la
politique coloniale de la France continue d’afficher ses valeurs
républicaines et humanistes. Elle atteint son apogée lors
de
l’exposition coloniale de 1931. Développant l’idée d’une
hiérarchie
entre les communautés et la notion de
« races », les tenants de
l’empire vont bientôt devoir affronter les soulèvements de
ceux qu’ils
ont « éduqués » pendant un peu plus
d’un siècle...
Pistes à
suivre [Histoire, 1re]
Un documentaire
qui emprunte la
démarche de l’historien
On mènera une réflexion sur les outils de travail de
l’historien, sur
sa démarche d’investigation. On étudiera pour cela le
dispositif
démonstratif choisi par les auteurs dont l’objectif est de se
livrer à
une véritable autopsie de la formation, puis de la diffusion de
l’idéologie coloniale.
À
l’image, noter les interventions
d’analystes de
diverses disciplines (enseignants-chercheurs, historiens, sociologues,
anthropologues) des deux rives de la Méditerranée
(France, Maghreb) ;
des acteurs de l’histoire (en fin d’émission, A. Gueroudj,
ancien
dirigeant du PC algérien, A. Meliani colonel de l’armée
française) ou
des descendants de témoins de l’histoire (ici d’un
saint-simonien, là
d’un colon allemand). Une mise en scène classique appuie leur
concours : les premiers s’expriment entourés de livres,
dans leur
bureau ou devant le tableau d’une salle de classe, les autres dans
l’intimité de leur salon, depuis le fond de leur jardin.
Relever ensuite
les types d’archives
utilisées :
iconographiques :
images animées (bandes des actualités Pathé, films
de propagande, films
amateurs, noir et blanc ou couleur) ; images fixes (photographies,
cartes postales, affiches de publicité, presse illustrée,
peintures,
caricatures, couvertures d’ouvrages, billets de banque, manuels
scolaires et encyclopédies, cartes, plans de cadastre,
sculptures,
bandes dessinées) ;
imprimées
ou
manuscrites : unes et articles de presse, correspondances, tracts,
rapports, textes de contemporains écrivains, voyageurs,
essayistes,
philosophes ou acteurs de l’histoire, parfois rendues dans leur
matérialité (jouets d’enfants, bobines de films,
lettres...).
L’émission se décline en chapitres annoncés,
ponctués par une voix off.
Classer ces
matériaux : les
uns, officiels et
maîtrisés, amplement montrés aux contemporains,
sont censés montrer ce
qui a eu lieu ; les autres, privés et ici exhumés,
révèlent l’existence
de décalages entre la réalité vécue au
quotidien et sa traduction à
l’image. Remarquer que seules la confrontation et la mise en
perspective de récits, d’images et de discours porteurs de
regards
différents doivent amener à relativiser, à
appréhender une réalité plus
complexe qu’il n’y paraît.
Un seul regret
toutefois, mais de
taille : l’absence d’identification précise (date,
commanditaire, diffuseur) des images.
Le temps des
colonies : la part du
mythe, la part des réalités
« L’œuvre
économique de
la France » en Afrique du Nord.
Montrer que les actualités Pathé des premières
minutes (1931), comme
celles qui suivent, livrent de l’œuvre coloniale une image(rie)
positive qui se fonde sur la comparaison entre un passé obscur
d’une
Afrique sans progrès et sans technologie, où
« les tribus, hostiles les
unes aux autres » vivant sur des « terres jadis
infestées » traînent
« une existence misérable », et un
présent annonciateur d’un avenir
radieux, symbolisé par autant de
« routes », de « ponts »,
de tramways,
de bâtiments administratifs, d’écoles, ou de charrues et
de tracteurs
qui font désormais de ces terres des plaines
« florissantes ».
Confronter
ensuite ces extraits aux images
d’archives
privées, aux commentaires éclairants de l’anthropologue
Bruno Étienne
et de l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, au texte de Tocqueville
tiré
de ses Écrits politiques de 1837, qui, moins de dix
années après le
début de la colonisation de l’Algérie, affirme que
« nous avons rendu
la société musulmane beaucoup plus misérable,
beaucoup plus
désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle ne
l’était avant de
nous connaître ». En Algérie, colonie de
peuplement agricole dont le
nombre de Français s’accrut rapidement (100 000 en 1847, 550 000
en
1900, 880 000 en 1931), on peut rappeler qu’en 1954, 29 % des grandes
exploitations européennes se partagent 87 % de la surface
agricole et
70 % des revenus qu’elles génèrent...
La
« mission
civilisatrice ». On pourra faire observer
que l’éducation est le fer de lance du
« devoir » du civilisateur
français (Jules Ferry). Du début à la fin du
documentaire, les enfants
sont présents : c’est ainsi qu’ils s’ordonnèrent
à l’image et à
l’esprit des métropolitains comme une évidence. On peut
simplement
rappeler qu’en Algérie 4,5 % des enfants
« indigènes » sont scolarisés
dans le primaire en 1914, et 8,8 % en 1944. La situation de l’Afrique
noire française n’est guère plus enviable : 10
à 12 % en... 1955.
Aux
côtés de l’instruction,
l’action sanitaire de la
France aux colonies s’impose dans les images officielles. En
particulier pendant la guerre d’Algérie : dans quel but ?
(Redonner
confiance aux populations locales tout en convaincant les
métropolitains que l’armée française est bien
là pour soigner, éduquer,
et pas seulement pour les opérations de « maintien de
l’ordre ».)
Infériorité
indigène
et supériorité occidentale Nudité
originelle... Repérer les photographies mettant en scène
la nudité
toute « naturelle » des femmes d’Afrique noire,
montrant par là ce qui
sépare la femme européenne « au nez droit, aux
lèvres fines », de la
sauvage, objet de curiosité zoologique (trente-troisième
et
quarante-sixième minutes du documentaire).
...ou
nudité fabriquée.
Comparer les cartes postales et
les photographies définissant la « femme mauresque
nue »
(trente-troisième à trente-sixième minute) aux
femmes réelles, vêtues,
celles que les cinéastes amateurs filment dans la campagne, dans
les
rues. Les premières construisent l’image d’une ethnie
fantasmée, où
animalité et exotisme érotique s’entremêlent. On
peut retrouver ces
corps aux poitrines soigneusement exhibées dans le best-seller
d’un
imaginaire docteur Jacobus, sous couvert scientifique donc, L’Art
d’aimer aux colonies. Publié en 1927 et
réédité de nombreuses fois dans
les années 1930, on peut y lire que « la nature a
créé [en la jeune
Négresse] une femelle reproductrice. La cuisse est assez
fournie, mais
la jambe est maigre, avec un mollet de coq, le pied plat et long.
Terminons par dire que la peau de la Négresse est toujours
fraîche, ce
qui n’est pas sans charme par les lourdes chaleurs de la
journée... » !
Sauvagerie. La
violence est le fait de
l’Autre. Et si
la planche du Petit Journal du 3 décembre 1892
(vingt-sixième minute)
représente par « la crémation de cadavres au
Dahomey » une action
occidentale, il s’agit bien sûr là d’une réponse
« pacificatrice » aux
actes sauvages, cruels, intrinsèquement bestiaux
d’« indigènes »
déchaînés et assoiffés de sang
(vingt-septième minute)...
Sauvagerie
encore en France même,
où, de 1877 au milieu
des années 1930, plusieurs millions de Français croient
découvrir
l’altérité. Ce sont autant de « zoos
humains », de « villages
nègres »,
d’« expositions ethnologiques » qui s’offrent
alors - derrière des
grilles ! - à un public métropolitain avide de
curiosité et de
distraction... Ces « spectacles »
véhiculent des stéréotypes racistes
et imprègnent durablement l’imaginaire des Occidentaux.
Stéréotypes
physiques
dévalorisants. Rechercher les
stéréotypes les plus éculés de l’imagerie
du Noir diffusés par
l’iconographie propagandiste (couleur noire sans nuance,
épaisseur des
traits, nez épaté, bouche lippue, yeux
exorbités...) sans cesse opposée
aux traits raffinés du Blanc.
Supériorité
intellectuelle.
Dans les situations de
dialogue entre un Occidental et un Maghrébin ou un Noir
(neuvième et
quarante-quatrième minutes), faire rechercher de quelle
manière la
hiérarchie est filmée dans le but d’imposer l’image du
savoir blanc
face à l’ignorance africaine (doigt directif, Blanc
surélevé, plongée
et contre-plongée, celui qui explique et celui qui hoche la
tête...).
Supériorité
technologique.
Remarquer que chaque fois
que le chemin de fer et les routes - tous deux éléments
essentiels de
la propagande développée par les gouvernements
français - sont à
l’image, la prise de vue favorise d’une part les droites
exagérées, qui
donnent un aspect de gigantisme et privilégient les lignes de
fuite,
et, d’autre part, fait apparaître l’Européen à
proximité. Il y est
défini comme le propriétaire et le seul capable de
maîtriser la
technologie.
Les divers échelons de la propagande coloniale
On conclura en tentant de repérer les divers degrés et
vecteurs de la
diffusion de l’imaginaire colonial.
Une propagande
volontariste, active et
motivée. L’État
en semble l’acteur central, par le biais du ministère de
l’Instruction
publique (la définition des programmes scolaires, les manuels
qui en
découlent), par la création en 1919 de l’Agence
générale des colonies,
service de propagande de la République émanant
directement du ministère
des Colonies et qui diffuse en masse communiqués et annonces
auprès des
médias (radio, presse...), qui produit affiches, films,
expositions. On
estime que 80 % des images diffusées jusqu’à la guerre
d’Algérie
proviennent de cette agence.
Le parti
colonial n’est pas moins
négligeable.
Nébuleuse d’organisations articulées autour de quelques
groupes de
pression présents au Sénat, dans les milieux d’affaire et
de la
finance, dans l’enseignement, il organise des conférences - en
particulier dans les écoles - des banquets, des
réunions ; il édite un
bulletin mensuel et marque sa présence aux expositions
universelles.
Un souci
commercial. Des centaines
d’affiches de
publicité récupèrent pour des produits
« exotiques » (chocolat,
tabac...) ou non (alcool, viande...) l’imagerie coloniale. D’un autre
côté, la littérature romanesque, la presse
enfantine suscitent
l’intérêt des éditeurs.
L’appropriation
de l’idéologie
coloniale. Elle se
marque dans l’imagerie populaire à travers ses images
d’Épinal, ses
cartes postales, ses jouets, ses journaux illustrés, ses dictons
et
expressions...
L’ensemble
concourt largement à
donner une vision
raciale de l’univers et évoque autant les Occidentaux (leurs
peurs,
leurs fantasmes) que ceux qu’ils sont censés
représenter : les
colonisés.
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