Le
bèlè,
mémoire martiniquaise
C'est
l'histoire d'une musique qui remonte au temps de l'esclavage, en
Martinique. Un
chant mêlé de voix, tambours et tibwa (baguettes
frappées à l'arrière du
tambour), accompagné de danses renvoyant à l'Afrique,
mais aussi au quadrille
des anciens colons. Une expression rustique, longtemps
déconsidérée,
réhabilitée depuis une vingtaine d'années.
Désormais
fierté de tous
les Martiniquais, le bèlè (ou "bel air", pour franciser
le mot
créole) a ses maîtres, ses anciens. Benoît Rastocle,
Félix Caserus, Marcel
Jupiter, Berthé Grivalliers font partie de ces passeurs de
mémoire de
l'identité martiniquaise.
A
l'occasion de la sortie
de l'album Les Maîtres du bèlè de Sainte-Marie (Buda
Musique/Socadisc),
regroupant cinq chanteurs et quatre tanbouyé (joueurs de
tambours) bèlè, ils
font une tournée en métropole, passant par le festival
Africolor en
Seine-Saint-Denis et les Trans Musicales de Rennes.
UN
FLAMBOYANT MESSAGER
L'initiative
est conduite
par la Maison du bèlè, association culturelle
basée dans la commune de
Sainte-Marie, au nord de l'île, berceau de la tradition.
Implantée au quartier
Reculée, la Maison du bèlè abrite une exposition
permanente, "Les grandes
figures du bèlè", conçue par Dalila Daniel,
retraçant l'histoire de ce
patrimoine artistique rural.
Elle
organise aussi des
cours de tambour et de danse, des concerts, des ateliers, un festival
(Bèlè
Mundo, dont la première édition a eu lieu en avril), des
rencontres et des
échanges.
En
octobre, elle recevait
en résidence Danyel Waro, flamboyant messager du maloya, le
blues ternaire de
la Réunion, hérité, comme le bèlè en
Martinique ou le gwo ka en Guadeloupe, du
temps de l'esclavage.
"Pour
moi, dans
le bèlè, il y a la même profondeur que dans le
maloya,
note le chanteur. Le chant se
répète et les choeurs lui répondent. En
Martinique, comme en Guadeloupe et à la
Réunion, on utilise un tambour fait d'un ancien tonneau ou d'un
tronc, sur
lequel on s'assied pour le frapper des deux mains, parfois du pied. Il
y a une
ressemblance physique flagrante. La tradition maloya chante la vie de
tous les
jours, comme le bèlè, la danse est libre et sensuelle.
Les îles ont gardé tout
cela de l'Afrique, chacune l'adaptant à sa façon."
Le
samedi 7 octobre, une
des "swaré bèlè" organisées
régulièrement par la Maison du bèlè
démontrait ce cousinage. Les maîtres avaient invité
Danyel Waro et ses
musiciens à les rejoindre sur le podium. On a vu jaillir ce
soir-là des jeunes
femmes vibrantes d'énergie pour faire vivre cette musique, comme
Vaïty, "rattrapée,
confiait-elle, par le tambour à 28 ans".
Félix
Caserus, 73 ans,
l'un des quatre à se rendre en métropole, se
réjouit de cette relève mais se
méfie des mélanges entre les sons urbains et le
bèlè. Dans la salle se mêlaient
des anciens, des gosses, des rastas, de jeunes loups affichant les
tenues des
amateurs de dancehall et raggamuffin, les musiques jamaïcaines en
vogue dans la
jeunesse antillaise. Une mixité qui ne trompe pas : les
swaré bèlè sont
fédératrices.
"VOLONTÉ
DE
VIVRE"
L'auteur
antillais
Raphaël Confiant a consacré un roman au bèlè (Le
Meurtre du Samedi-Gloria, Mercure
de France). "Quand j'étais enfant, au tout début des
années 1950,
se souvient-il, au fin fond d'une campagne du nord de la
Martinique, j'ai eu
souvent l'occasion d'assister à des danses de
bèlè."
Cela
se déroulait le
samedi soir, après la paie des ouvriers agricoles et des
employés d'usines et
de distilleries de la région. "Ce qui m'a frappé
à l'époque, c'était de
voir à quel point ces personnes qui, dans la vie quotidienne,
étaient plutôt
ternes ou tristes, à cause de l'exploitation
éhontée qu'elles subissaient,
étaient transfigurées lorsqu'elles se mettaient à
danser, hommes et femmes
mêlés. Ce qui m'attirait, c'étaient les pas de
danse et surtout la voix des
chanteurs de bèlè qu'on aurait dit surgie du fin fond des
âges, du tréfonds de
l'Afrique perdue."
Cette
voix charrie, "de
manière paradoxale, une tristesse sourde et une énergie
phénoménale. Elle
témoigne d'une longue souffrance et d'une volonté de
vivre tout à la
fois".
Patrick
Labesse
SAINTE-MARIE
(Martinique) 30.11.06 Source