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Tabac : le révélateur du fonctionnement d’une société

lisette malidor

Voilà sept ans que vous caressez le projet de monter un spectacle sur le tabac. Sept ans de travail et de lutte, car vous avez toutes les difficultés du monde pour parvenir à vos fins et monter une production. De moins obstinés que vous auraient déjà abandonné. Pourquoi une telle ténacité ?

Lisette Malidor. Ce projet est un rêve qui correspond à un moment particulier de ma vie intime. J’étais en pleine réflexion sur mon travail de comédienne, et pour tout dire sur mon existence dans cette société qui est une société éclatée. Mon identité aussi est éclatée. Je suis à la fois française et étrangère, antillaise ; je me sens différente et me pose toujours la question des étrangers.

La diversité des gens devant moi m’est apparue un jour alors que j’étais à la terrasse d’un café. J’ai été prise de vertige. C’était à la fois magnifique et troublant. À la fois beau et laid. Des images ont surgi, mélangées à l’odeur de parfums. Comment faire passer cette sensation à travers mon travail ? Comment transmettre ce trouble qui m’avait saisie ? Il se trouve qu’à l’époque j’étais au chômage - mais être au chômage ne veut pas dire ne rien faire ; ça gamberge, ça rêve, et on finit par se réfugier quelque part. Comme toujours je me suis réfugiée dans une bibliothèque, la bibliothèque de l’Arsenal. Et c’est en discutant avec les bibliothécaires que je me suis dirigée vers les parfums, puis vers les tabacs. J’ai trouvé et consulté des textes qui parlaient des parfums, et ces parfums m’ont amenée vers le tabac et ramenée vers mon identité antillaise et, à travers elle, à mes souvenirs d’enfance.

Au fur et à mesure de mes découvertes de textes j’avais l’impression d’être ramenée à une véritable identité par rapport à l’Afrique, aux Antilles et à l’esclavage. La connaissance de l’esclavage m’apprend qui je suis. Suis-je totalement antillaise ou suis-je africaine et antillaise ? De jeunes Antillais se posent ce genre de question aujourd’hui. Serions-nous des descendants de l’esclavage ?

Je me disais que j’aimerais bien parler du tabac, mais pas selon l’image qu’on lui donne maintenant. Je ne puis parler du tabac sans passer par la description de mon identité particulière. D’autant que je suis allée en Afrique, que j’y ai travaillé... J’ai été étonnée de voir que la première chose que les enfants proposent dans les rues, c’est du tabac pour essayer de survivre. La pauvreté liée au tabac... Je me suis souvenu que c’est le tabac qui a servi à monnayer les esclaves. La question me trouble. Surtout que j’ai appris, à travers mes recherches, que le tabac n’existait pas en Afrique ; ce sont les colons qui l’ont apporté.

J’ai donc travaillé sur la question, et je me suis rendu compte que tous les textes entraient en résonance les uns avec les autres, se faisaient écho. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent ; il est toujours question du bien et du mal, de l’interdit, de l’économie, de l’argent, du danger...

Restons-en aux odeurs, aux images, autrement dit, à la notion de plaisir...

Lisette Malidor. Personnellement, je ne fume pas ! Mais j’aime beaucoup l’élégance que dégagent les fumeurs. J’aime l’odeur (encore !) du cigare. J’avoue adorer recevoir les baisers d’un homme qui fume le cigare ! Il y a une sensualité que j’aime. L’odeur de la pipe aussi me trouble et me renvoie à ce papa-dodo, un vieil homme presque aveugle, le frère de ma grand-mère, qui nous gardait, les enfants de la famille (nous étions huit enfants) et ceux de mes oncles. Ce papa-dodo fumait la pipe, et son odeur mélangée à celle du pipi-caca des enfants était à la fois agréable et désagréable. Sa relation toute de tendresse aux enfants était liée à cette senteur. C’est lui qui nous racontait des histoires, celle en particulier où il était question de Tombouctou, une ville mythique pour moi et qui me renvoyait à des guerres tout aussi mythiques...

Je n’oublie certes pas que j’ai perdu des amis qui avaient beaucoup fumé... Mais je voudrais revenir à ces moments passés dans la bibliothèque à la découverte de textes. Puisque vous parlez de plaisir, ma rencontre avec ces textes m’a procuré un vrai plaisir. Je me suis rendu compte que les lois contre le tabac étaient toujours les mêmes depuis le XVIe siècle. C’étaient les mêmes lois, les mêmes codes, que contre les esclaves. J’aime beaucoup la relation entre la plante et l’homme. Il existe un rapport d’identité de l’homme et de la femme, du mâle et de la femelle. Ce n’est pas un hasard si l’histoire de l’identité du tabac est la même que celle de l’identité des étrangers. Je relie complètement ces deux choses. La preuve est là : le tabac va être cultivé, retourner dans les pays du tiers-monde.

Je me suis pour ainsi dire métamorphosée en tabac ! « Depuis mon arrivée du Nouveau Monde, vous me goûtez et me condamnez. Je suis pour vous le poison et le remède. Vous me dites capable de miracles et suppôt du démon, mais toujours vous approchez de moi le souffle d’une allumette. Par moi vous souffrez, mais ne pouvez vous passer de ma compagnie »... C’est exactement pareil avec ma propre identité, l’identité des étrangers. Le monde s’est ouvert aux autres, à la différence, par curiosité. À un moment donné tout semblait possible. Tout devient maintenant impossible. Ce que l’on a désiré, on doit le rejeter parce que ça a dépassé le rêve.

Tout cela n’est-il pas lié à un refus du plaisir ?

Lisette Malidor. Quand j’étais enfant, ma mère gardait toujours dans son armoire des draps, des nappes... les meilleures choses, pour l’étranger. Il y a quelques années, l’étranger était attendu et tout était préparé pour bien l’accueillir. Cet aspect-là des choses a complètement disparu. L’étranger fait peur désormais ; le désir de partage n’existe plus. Accueillir l’étranger, c’était s’ouvrir au monde, aller vers la connaissance... sentir son parfum, entendre ses paroles, le toucher. Le rejet de l’étranger, aujourd’hui, est violent. Encore une fois, cela ne m’étonne pas que le tabac soit lié à cette histoire.

Votre plaisir n’est-il pas aussi celui de la découverte des mots ?

Lisette Malidor. Le plaisir des mots, de ces mots, qui me ramenaient à des images d’autrefois. Il y avait là une véritable sensualité qui me rapprochait de cette plante qui est devenue, dit-on, un danger pour l’homme. M’identifiant à cette plante, j’ai fini par me demander : qu’a-t-on fait de moi ? De moi qui fus une plante médicinale, une plante que les chamans utilisaient pour parler à Dieu, pour éradiquer le mal. Le plaisir de fumer... ce plaisir-là, les colons n’ont pas hésité à se l’approprier et à en faire commerce. Les textes que j’ai trouvés sont clairs à ce sujet.

Il est question de la confiscation du plaisir.

Lisette Malidor. Bien sûr ! Écoutez ce Discours sur le tabac écrit au XVIIe par un certain Baillard : « Que la nature ayant fait un miracle ne devait pas le cacher plus de six mille ans à l’une des moitiés du monde, qu’elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares et les sauvages, qu’elle fut moins indulgente pour nous que pour eux... » Et puis il y a également eu le poids de la religion. Des papes ont essayé d’empêcher les gens de fumer, menaçant ceux qui ne les écouteraient pas d’aller en enfer. Le rapport au plaisir a été apporté dans un pays qui était en manque de plaisir et où la religion dominait tout. La plante mettait la religion en danger !

Finalement la plante apparaît comme le révélateur du fonctionnement d’une société...

Lisette Malidor. Exactement, et cela depuis le début jusqu’à aujourd’hui. L’histoire du tabac est liée à l’histoire de notre société, de sa liberté de vie.

À vous écouter je commence à comprendre pourquoi vous avez tant de mal à monter une production pour votre spectacle...

Lisette Malidor. Pourtant lorsque j’ai abordé ce sujet, la condamnation du tabac n’était pas aussi forte qu’aujourd’hui. Ma démarche n’est en rien inspirée par ce qu’il se passe en ce moment. Je me dois simplement, en tant qu’artiste, de parler des autres et de moi-même à travers une situation, à travers l’histoire. Pourquoi avoir choisi d’être cette plante qui représente un tel danger pour notre société ? Te considères-tu comme un danger pour notre société ? J’ai choisi d’être cette plante parce que je voudrais entrer dans le corps de celle qui a servi de monnaie d’échange, qui a servi à acheter mes ancêtres...

Quelque part, au bout du compte, vous passez par le tabac pour être face à vous-même.

Lisette Malidor. Exactement. J’avoue que c’est très troublant de vouloir interpréter tous les tabacs. Mais il n’y a pas de raison : c’est ce que je ressens. Je sais que le spectacle, pour lequel Philippe Grumberg écrit, ne sera fort que s’il me raconte, s’il est véritablement moi. J’espère simplement qu’il y aura plus d’avenir pour l’homme que pour le tabac...

Entretien réalisé par Jean-Pierre Han
source
06/01/07