CREOLITE,
COOLITUDE, CREOLISATION : LES IMAGINAIRES DE LA RELATION
Khal Torabully
Les réflexions que j'ai pu lire ci et là sur la notion de
la créolité à
Maurice, dans le sillage du festival créole, laissent enfin
surgir les
prémisses d'un débat que nous aurions pu avoir depuis
longtemps, et qui aurait
été salutaire dans ce pays "arc-en-ciel", qui se vante
d'être le
carrefour de toutes les civilisations (même si certaines sont
absentes de notre
île).
Je ne prétends pas épuiser le sujet, mais je me permets
de rappeler mes propos
publiés, il y a bientôt dix ans dans Week End, où
je parlais du code mosaïque,
d'un désir de certains bien-pensants de l'étouffer dans
le non-dit et
l'understatement, et de la nécessaire complexité à
prôner, par la coolitude, en matière identitaire, car
l'île est marquée par de
grandes souffrances encore à discursifier... En ce sens,
créolité, coolitude et
créolisation se doivent de dialoguer.
Créole, une des définitions
Le mot créole, à lui seul, devrait indiquer ce qui est
à l'oeuvre dans ce
terme, une fois dénoué de ses attaches ethniques, dans le
contexte mauricien.
En effet, suivant une des étymologies de "créole",
probablement
d'origine portugaise, provenant de "crioulo", repris en criollo par
les espagnols, en 1690, Furetière écrit : "CRIOLE : C'eft
un nom que les
efpagnols donnent à leurs enfants qui font nez (né, je
rétablis l'orthographe)
aux Indes".
Comprenons cette définition : les Indes, ici, c'est le terme
reproduisant
l'erreur de Collomb, qui pensait découvrir les Indes, alors
qu’il était aux
Caraïbes. C'est, par extension, tout territoire hors d’Europe, et
pour moi,
dans ma poétique, les Indes en voyage, un espace de la
diversité en mouvance,
inscrit dans le discours de la découverte et de
l’imprévisibilité.
On comprend, dans la coolitude, comment le créole, qui est
l'européen/africain/mulâtre né hors de la terre
ancestrale, acclimaté à sa
terre d'accueil, devient un créole, un "autre" en quelque
sorte...
Est créole, par extension, tout être qui naît loin
de ses terres d'ancêtres ou
tout être entré en relation avec d'autres cultures, au
point de donner d'autres
configurations à la culture/aux cultures d'origine. En ce
sens-là, nous sommes
tous créoles à Maurice.
On pourrait arguer que le débat s'arrêterait là,
s'il n'y avait la
créolisation, concept mis en avant par Édouard Glissant,
pour mettre l'accent
sur le processus de la mise en relation entre cultures
différentes, sans
qu'aucune ne soit prédominante et sans que ce processus
reçoive un terme. En
effet, Glissant considère la créolité, au vu de
certaines de ses configurations
sociales, politiques et culturelles, comme "une espèce de
régression"
de la créolisation. La coolitude s’efforce donc de fluidifier
l'égalité dans la mosaïque créole qui
est à mettre sur le métier à "métisser", et
de restituer le processus
à son mécanisme, tout en prenant soin de discursifier une
mise en relation
encore à établir.
Réflexions sur des articles parus au lendemain du
Festival
Créole
DÉCRYPTAGE, un article de Rabhin Bunjun, publié dans
l'Express du 3/12 /06 dit
bien les interrogations soulevées par les termes créoles
et créolité à Maurice.
D'abord Bhujun dit son étonnement de recevoir une carte en
créole de la part de
l'état mauricien, pour "une conférence « lor tem :
ki kreolite ? ». Ce qui
l'interpelle, c'est la langue créole accolée aux symboles
du pays. A partir de
ce choc, l'auteur se tourne vers une autre facette du signifiant
"créole" : l'identité ethnique d'un groupe de mauriciens,
faisant
partie de la population générale.
Cette dichotomie : langue commune, lingua franca opposée
à l’identité
restrictive interpelle Bhujun : "Car malgré les mille
définitions que
donnent dictionnaires, encyclopédies et recherches
universitaires du mot
créole, aucune ne sonne juste. Aucune ne semble correspondre
à cette réalité si
complexe que nous vivons à Maurice".
Oui, dans cet écart, s'induit une relation obligée avec
la complexité, en
conflit avec les identités ataviques, dites transparentes, pures
ou simples, et
même avec les facettes créoles d’autres espaces
géographiques. Bhujun se pose
la question de savoir si on est créole avec "un peu de sang
d'esclave d'Afrique", par "un certain type
de comportement", "une habitude alimentaire", et de demander, de
façon péremptoire : "Ne sommes-nous pas tous
créoles à Maurice ?" La
réponse à cette interrogation : "sacrilège",
"impensable », pour
"le bon hindou, de souche indienne pure", ou pour la personne
"dont l'ascendance européenne ne fait aucun doute".
La pierre d'achoppement provient du fait que le mot
créole/créolité s'articule,
dans l'inconscient collectif (l'est-il tant que cela ?), avec l'impur
ou
l'inférieur. Et Bhujun redit ici "une réalité
profonde, indéniable".
Et de persister : "Chaque Mauricien porte en lui sa part de «
créolité »". L'on comprend qu'il affaiblit
l'acception ethnique au
profit du sens de ce qui constitue un pan de la mauricianité, et
qui n'est pas
posé nommément : la créolisation,
c'est-à-dire, une créolité qu'il place
volontiers en guillemets, pour faire ressortir tout ce qui a
été "acclimaté" en nos modes de vie, nos
modes de parler et
de penser, et qui s'ouvre aux diversités, sans exclusive aucune.
Créolité,
créolisation et coolitude sont en relation ici.
Fort de ce constat, Bhujun se livre à un inventaire de la
"créolité"
: l'humour, le quotidien d'une famille, une chanson des Bhojpuri Boys
(1), qui est
ni "séga" ni musique « indienne » (l'auteur place
ces guillemets). Il
ajoute à l'aune de la "créolité" le fait de
préférer un « chatini de chevrettes »
à un bout de saumon fumé insipide" (je pense que
le saumon fumé peut aussi être "créole", mais c'est
un autre débat).
D'un point de vue identitaire, donc, dans l'identité-corail,
tous se
reconnaissent : "Nous sommes tous créoles, comme nous sommes
tous
Européens ou Indiens". On pourrait tout aussi bien ajouter
:
chinois, espagnols, juifs, arabes, inuits, aborigènes...
Ce qui est significatif, c'est que Bhujun reprend le credo de la
coolitude, que
j'ai le plaisir de partager avec la "créolité" :
Coolitude non
seulement pour la mémoire... mais aussi pour ces valeurs
d'hommes que l'île a
échafaudées à la rencontre des fils d'Afrique de
l'Inde de Chine et de
l'Occident.
Pour moi, la seule patrie rêvée est celle de la grande
fraternité...
de la
réconciliation.
Coolitude : parce que je suis créole de mon cordage, indien de
mon mât,
européen de la vergue, je suis mauricien de ma quête et
français de mon exil.
Je ne serai toujours ailleurs qu'en moi-même parce que je ne peux
qu'imaginer
ma terre natale...." (2), car établir sa référence
à une identité
n'empêche pas une relation ou identification avec une autre, ou
à autant
d'identités que la personne peut mettre en présence avec
la sienne propre.
Les propos de Bhujun sont sensés, car loin de promouvoir des
idées sectaires,
réductrices des "identités meurtrières", il
réclame la reconnaissance
du partage, et demande ce que j'ai toujours souhaité : que le 2
novembre,
"le jour anniversaire de l'arrivée des travailleurs
engagés à Maurice doit
devenir une date à laquelle les Mauriciens
réfléchissent sur leurs origines et
le parcours de leurs aïeux". On comprend bien que Bhujun conjoint
ici deux
impératifs pour un pays qui n'a pas encore regardé son
peuplement divers et son
Histoire bien en face : une démarche ontologique (retour aux
« sources », aux
"origines") et une réflexion sur le parcours des ancêtres,
dans le
sens d'un humanisme du Divers.
Ces deux mouvements ne sont pas contradictoires du moment que l'on peut
faire
un travail de réeffectuation là où c'est
nécessaire, et de réactualisation pour
impulser un vivre ensemble dans le terreau de l'altérité
qui caractérise le
pays mauricien. La coolitude est animée, selon ses
nécessités, de ce double
courant, en précisant que la pétrification sur les
"origines" peut
créer des réfractions préjudiciables à la
mise en relation avec les altérités.
Mais, au pays, actuellement, le problème soulevé ne peut
trouver un processus
de mise en relation libre, car le système des best losers,
ancré dans la
constitution mauricienne, serait totalement bouleversé,
étant basé sur un
calcul à teneur ethnique, sans lequel le partage du pouvoir, un
peu comme au
Liban, ne pourrait trouver des "mesures" pour doser la nation
arc-en-ciel.
Bhunjun conclue donc : "On s'en rend compte… le monde politique n'a pas
intérêt à ce que nous soyons un jour tous
créoles !"
L'affaire, encore une fois, trouverait ici une non issue fatidique si
le
Premier Ministre lui-même n'avait pas, autour de ce même
festival renchéri dans
les termes suivants : "Les politiciens nous empêchent de devenir
une
nation", comme le rapporte le Week End du dimanche 3 décembre :
:
"Nou partaz mem later, nou respir mem ler, nou fer fas mem siklonn
(...)
mé nou réfiz vinn enn nasyon.(...) Mo pansé
sé bann politisyen ki fer sa.
Parski sak foi ki éna éleksyon, ou trouv sa
anpiré. Apré sa sak foi ki ou rod
fer enn nominasyon, ou pou trouv bann dimounn pé vinn
kontesté kifer ou finn
pran tel kominité ouswa tel kominité. Nou bizin aret sa
mantalité la. Zamé nou
pa pou vinn enn nasyon sinon" .
Ces propos courageux proférés au Centre Vivekananda de
Pailles le samedi 2
décembre, dits par un politicien au plus haut niveau de
responsabilité, sont à
marquer, dans ce contexte, d'une pierre blanche à Maurice. En
prônant une
position aussi tranchée, Navin Ramgoolam fustige le fait que
nous ne devenions
pas une nation, en une "avancée à rebours", et d'affirmer
que la
langue créole est notre ciment national : "La lang kréol
pa apartenir zis
enn group. (...). Nou bizin get séki rasanblé nou,
inifié nou. E narien pa fer
sa plis ki la lang kréol. Li kitfoi la baz mem dé nou
kiltir morisyen".
Notons que pendant cette célébration de la langue et de
la culture créoles,
Week End du 3/12 rappelle que Vimala Lutchmee, une "enseignante du
préscolaire d'État aurait été
rappelée à l'ordre par le PSTF", suite à des
plaintes de parents selon lesquelles elle aurait utilisé le
créole comme médium
d'enseignement, alors que, dans des cas de réelle
difficulté d'apprentissage,
il est impératif de s'appuyer sur la langue la mieux comprise
par
l'apprenant...
Une contradiction qui perdure. Et qui sera difficile à
éliminer, tant la part
faite à cette langue est encore minoritaire dans certaines
sphères. Pris dans
le grand chamboulement de la mondialisation, couplée à
l'étroitesse de l'espace
créolophone dans un monde dominé par la standardisation,
cette langue devra
être encore plus inventive. Que faire ? En d'autres temps, ce
clin d'oeil
humoristique au titre d'un ouvrage de Lénine aurait
indiqué : la révolution.
Une révolution des mentalités par la culture,
l'éducation et la méritocratie.
Une révolution identitaire, qui nous permettra tous de ne plus
craindre de se
dissoudre dans l'autre, de pouvoir articuler nos différences,
sans les abolir
par un coup de baguette magique, par une réelle volonté
de constituer une
nation, qui tout en étant plurielle, n'effacerait pas ses
singularités.
Quel créole ?
Pour conclure, je ferai référence à "Ki
kréol nou pé kozé ?" de
Shenaz Patel, écrivaine, publié dans l'édition du
Week End du 3/12. Je partage
son interrogation concernant la base de l'organisation de la tenue de
ce
festival, organisé non pas par le Ministère des Arts et
de la Culture mais par
celui du Tourisme. Paradoxe que souligne Patel car les tenants du
pouvoir
mettent en exergue une volonté de penser/panser
l'identité en pratiquant un mea
culpa maxima, alors que le tourisme peut verser " dans le sens de
l'image
projetée, pour ne pas dire du penchant folklorique plutôt
aguicheur, que dans
celui de l'approfondissement interne de sa vérité". Juste
observation !
Deuxième remarque frappée au coin du bon sens. À
ce festival, "les
participants choisis sont presque exclusivement des créoles.
Quel mal y a-t-il
à cela? Rien en soi. Si ce n'est que le créole à
Maurice, et en particulier la
question de la langue créole, ne peut être circonscrite
aux personnes
appartenant strictement à la communauté ethnique
créole, celle-ci étant prise
dans le sens de descendants d'esclaves africains". Ce qui
accrédite les
propos de Glissant sur l'aspect régressif de la
créolité, à laquelle il préfère
la créolisation.
C'est aussi la raison pour laquelle, bien que j'ai dit dans un article
intitulé
"Coolitude" que "la coolitude est à l'indianité ce que la
créolité est à la négritude" (3), pour
indiquer le désir d'ouvrir
l'identité atavique à la réalité d'autres
identités, mon propos et mes
développements initiaux comme ultérieurs portés
sur la coolitude, définit sans
ambage une mise en relation des Indes (pays de la mosaïque,
de la
diversité culturelle) avec les Afriques, les Europes, les
Amériques et l'espace
arabo-musulman, avec un souci de l'entre-deux, de l'imaginaire
corallien,
récemment débattu à l'Université de
Maurice, lors de mon séjour au pays. La
coolitude est la veine jugulaire de la créolisation. Elle remet
en perspective
une tessère de la mosaïque qui ne saurait ne pas donner
toute sa tonalité pour
enrichir le Divers.
Tout en espérant une égalité à tous les
niveaux, et une reconnaissance aux
descendants d'esclaves d'Afrique, Patel salue l'actuel gouvernement qui
"a
eu le mérite de lancer notre premier Festival International
Créole" et de
rappeler, très adroitement, ce "vivre en accorité" que
j'ai inclus
dans mon dictionnaire francophone de poche.
Lisons Patel :
"Il y a en créole un mot qui s'énonce ainsi:
lakorité. Qui ne veut pas
tout à fait dire accord. Qui ne veut pas tout à fait dire
unité. Mais quelque
chose entre les deux, au-delà des deux, (c’est moi qui attire
l’attention sur
ces termes) cette subtile et forte adhésion et solidarité
qui s'expriment dans
une sorte d'évidente simplicité. Au-delà des
revendications qui excluent sur la
base de la spécificité, il nous revient de savoir,
à travers un Festival
Créole, célébrer ce que le créole, langue,
individu ou culture, a su fédérer autour de lui et
créer
à partir de là. Il nous revient de choisir de koz
kréol lakorité…".
Espérons que cette complexité nécessaire, contenue
dans l'image du corail, le
symbole de notre diversité culturelle et aussi de la
biodiversité du monde,
mieux que l'illusoire arc-en-ciel, puisse lier créolité,
coolitude et
créolisation dans un jeu infini de mise en relations,
basé sur le respect,
l'égalité des imaginaires et le tissage des
beautés imprévisibles.
Khal Torabully 4/12/06
NOTES
(1) Dans le même numéro de Week-End, Kishore Taucoory, du
groupe Bhojpuri Boys
soutient que "Ma musique est une musique des îles, parce qu'elle
est
conçue ici. Je ne peux pas faire autrement, mo enn zilwa, mo enn
kreol",
donnant aux gamaat le rythme du séga. Tacooory précise :
"Mo Morisyen, mo
pa sorti Bihar, mo pa Indien, mo lamizik bizin
reflet kouler Moris".
(2) Cale d’étoiles–Coolitude, Azalées éditions,
1992.
(3) « Au terme de cet article, le lecteur aura compris que la
coolitude est
l’alter ego indien de la créolité, que la coolitude est
à l’indianité ce que la
créolité est à la négritude.
La Coolitude n’a rien d’un cri ethnique (16). Elle prolonge la
créolité en Inde
insulaire.
Elle est acclimatation de la culture de l’Inde en terre plurielle.
Rencontre
entre langue française, anglaise, hindi, bhojpuri, ourdou...
avec une poétique
créole. Ce nouvel engagement est d’actualité non
seulement dans les îles, mais
aussi dans les pays comme l’Afrique du
Sud ou le Kenya, où les indiens ont le devoir et l’urgence de se
re-définir
dans une société multiculturelle ». «
Coolitude ». Notre Librairie
(octobre 1996) : 59-71.