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Gisèle Pineau : en mémoire des mortes

mes quatre femmes

Chaque matin, avant de prendre son service d'infirmière psychiatrique à l'hôpital, Gisèle Pineau écrit. Née en France de parents guadeloupéens, revenue à Paris après vingt ans passés en Guadeloupe, la romancière vit, heureux hasard, à deux pas de l'appartement de son enfance, rue Séré-de-Rivières. "Un nom qui sonne antillais", sourit-elle. On le retrouve au détour d'une page de son nouvel opus, un récit autobiographique intitulé Mes quatre femmes. Présentes à sa mémoire, ces quatre figures familiales évoluent librement dans un livre né d'une question. "Comment suis-je devenue écrivain ? Pourquoi moi, dans cette famille de militaires, et pas mes frères et soeurs ? J'ai écrit comme on remplit une fiche d'identité, en cherchant à savoir par qui et par quoi je m'étais construite."

Remarquablement fluide sous sa charpente en quatre parties, une pour chaque femme, ce texte poétique fait dialoguer les vivantes (sa mère) et les mortes dont les destins s'entrecroisent entre les Antilles et la France, sur trois siècles. A la première de ces femmes, sa tante maternelle, Gisèle Pineau doit son prénom. Sa mère l'a choisi parce que l'aînée des soeurs était la plus belle. Elle était aussi la plus fragile. Veuve à 27 ans, elle bascula dans une inquiétante absence après la mort de son mari. "Enfant, je me demandais comment on peut se laisser mourir de chagrin, j'interrogeais ma mère à propos de Gisèle. Quand j'ai eu 27 ans, je ne croyais pas pouvoir lui survivre. J'ai été marquée par cet être à part." Depuis trente ans, l'infirmière apaise ceux qui vivent à la lisière d'un monde qu'ils ne peuvent pas, ou plus, affronter. "Dans mon métier, j'accompagne des gens en souffrance, un peu comme le sont les personnages de mes romans. Victimes de préjugés, mis au ban de la société." De livre en livre, l'écrivain combat les rejets que suscite la différence, en connaissance de cause. Son premier roman, La Grande Drive des esprits (1993), empreint de culture créole, en appelait ainsi à ceux qui la nommaient "négropolitaine" : "Je voulais qu'on me reconnaisse comme de Guadeloupe."

Les mots, eux, sont un cadeau de la deuxième femme du récit, Daisy, sa mère. A même son visage, l'enfant pouvait lire les émotions que donnent les livres. "Ma mère a toujours vécu par procuration, la lecture était son moyen de tenir bon face à mon père." La présence menaçante du pater familias, déjà évoquée dans L'Espérance-macadam, se fait ici écrasante. Mais de ce père militaire, inconditionnel du général de Gaulle, elle retrace aussi la carrière "en un sens héroïque", détaillant un pan passionnant de l'histoire des Antilles. Elle la remonte plus loin encore aux côtés de Julia, grand-mère paternelle adorée et troisième de ces "cariatides" selon la belle image utilisée par l'écrivain. Celle qui lui a transmis de contes en légendes sa terre de Guadeloupe est connue des lecteurs de L'Exil selon Julia. Dans Mes quatre femmes, elle revit aux Antilles, où elle naquit en 1898. "Elle travaillait dans un champ de cannes, signait son nom d'une croix, et épousa un Pineau, tout juste rentré de la première guerre mondiale, blessé à la tête et un peu fou. On le surnommait "le bourreau"."

Toutes ces femmes ont souffert par les hommes... Et Gisèle Pineau n'y peut rien. "Je ne suis pas spécialement féministe mais les femmes sont le poteau-mitan de la société antillaise et font souvent taire leur propre souffrance devant celle des hommes, qu'elles imaginent plus forte, en partie, je crois, à cause d'un passé de vaincus, d'esclaves." L'auteur de Femmes des Antilles a déjà abordé cette mémoire de l'esclavage. Mais dans ce récit, s'implique bien davantage. Face à ces "vieilles histoires" qui hantent toujours les mémoires-geôles, "il ne s'agit pas de demander réparation, mais de dire, pour continuer d'avancer".

Dire celle de son aïeule esclave, dernière femme du quatuor, avec laquelle elle "vit" depuis bientôt quinze ans. D'une pochette contenant la documentation pour ce livre, Gisèle Pineau extrait alors la photocopie de la Gazette officielle de Guadeloupe du 31 mai 1831 qui lui révélait l'existence d'Angélique. Noir sur blanc s'y succèdent les prénoms des cinq enfants qu'elle eut de son maître, déclarés libres, ce jour-là, en vertu des patentes accordées par le gouverneur. Leur père, le Sieur Pineau, épousera juste avant de mourir sa concubine de trente ans, Dame Angélique. Ce conte poignant, et vrai, des origines familiales, illumine un beau livre qui, manifestement, a libéré aussi son auteure. "Je n'ai jamais été un porte-drapeau, mais pour la première fois, je parle en mon nom propre pour une collectivité. Je dis "nous" parce que chaque individu hérite de petites histoires broyées par la Grande Histoire."

Valérie Marin La Meslée


MES QUATRE FEMMES de Gisèle Pineau. Ed. Philippe Rey, 186 p., 17 €.