Haiti-Peinture : Tiga, magicien
et militant

Témoignage de
Christophe Wargny [1]
J’ai
eu la
chance de rencontrer longuement Tiga, dans les années 90,
après la
chute de la dictature Cédras. Je ne suis pas un
spécialiste de l’art
haïtien, même si celui-ci m’a beaucoup apporté,
notamment face à la
désespérance qui vous étreint parfois quand vous
observez le politique.
Et Tiga, pour moi, représentait tout à la fois des
peintures de toutes
tailles vues dans les galeries, l’initiateur de Saint Soleil, un homme
qui avait rencontré le Malraux écrivain de l’art, bref un
expérimentateur, un adversaire du conformisme, un
révolutionnaire à sa
manière.
Tiga
habitait une petite maison à quelques minutes de l’hôtel
El Rancho. La
pièce principale servait de chambre et d’atelier : un petit
capharnaüm
ou se mêlaient cartons, chevalets, tasses de café, livres,
journaux et
dossiers. Palettes, pinceaux et couleurs aussi. Et souvent une femme
pour tenter d’humaniser le désordre ambiant. Son regard
paraissait dire
qu’il aimait beaucoup les femmes, sa peinture plus encore. Des yeux si
convaincants !
L’homme
n’était pas avare de son temps. Notre première
conversation dura trois
heures. Et fut suivie de bien d’autres. L’artiste était homme
prodigue,
l’avenir allait me le montrer. Prodigue en conseils, en coups d’essai,
en cadeaux et en ouverture aux autres. Il ne voulut pas me vendre de
tableaux, mais m’obligea à en emporter un de mon choix.
« Nous luttons
l’un et l’autre, nous voilà complices. »
On dira que
l’amitié ou l’admiration font exagérer. Il me fit
très vite penser à
Léonard de Vinci. Il s’essayait à toutes les formes
d’art : musique,
sculpture, modelage, céramique, dessin, encre, maquette et
illustration. Et bien sûr le mélange de produits, secret
de
fabrication, qui faisait l’originalité de sa peinture. Soleil
brûlé sur
papier : il appelait ainsi ce brun décliné en un
camaïeu de jaunes et
de rouges. La philosophie et toutes les sciences sociales, il les
mobilisait pour comprendre et pour expliquer. Pas seulement sa
peinture, mais l’environnement dans lequel il baignait. Sans limites.
Et souvent au service des autres, de la cause de l’art et du mouvement
en avant de la société. Le siècle des
Lumières l’aurait désigné comme
« honnête homme », celui qui
s’intéresse à tout.
Je l’ai vu
travailler avec les enfants, des malades, encourager les jeunes
artistes. Tiga était maïeuticien. Accoucheur de
spontanéité et de
liberté. Comme s’il prolongeait en tout temps et en tout lieu
l’expérience mythique de Soissons la Montagne. Une
expérience, menée
avec Maud Robart, que tout le monde connaît : donner des
pinceaux ou
des crayons à ceux qui ne savent pas écrire et n’ont
jamais manié que
la houe et la machette. Louisianne Saint-Florent et d’autres vivront
plus tard de leur art.
« L’expérience,
dira André Malraux, la plus saisissante et la plus
contrôlable en notre
siècle : la communauté de Saint Soleil. »
Inventeurs d’une peinture
dont on ignore et les origines et la destination, mais qui
témoigne
d’un indiscutable sens de l’harmonie, sans parenté avec la
peinture
populaire existante. Une histoire qui commença en 1975 et mena
la
troupe jusqu’au festival de théâtre de Nancy, en France.
Et qui
témoigne de cette nécessité d’expérimenter
tous azimuts pour stimuler
une création originale.
Tiga
multiplia ainsi les passerelles et les encouragements. Ils sont si
nombreux à se réclamer de lui. Un peu, beaucoup,
passionnément… « J’ai
trouvé mon art à l’école de mon peuple. Je suis
d’abord un chercheur et
un animateur. J’ai mis en place le principe de la rotation
artistique. » Ainsi se définissait le maître
Tiga. Maître dans tous les
sens du mot. Thérapeute et bâtisseur d’Haïti. Nous
restent les œuvres.
Uniques dans le panorama pictural haïtien. Et plus encore ce
souffle
altruiste, cette universelle curiosité, en un mot son humanisme.
Nous
perdons un passeur, un ambassadeur. Tiga, de toi me restent des
tableaux en ma maison. Plus : un mouvement vers l’Haïti dont
nous
rêvons.
[1] Historien
français et collaborateur du Monde Diplomatique