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Au secours de notre jeunesse

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Les conduites à risques de certains membres de notre jeunesse, de plus en plus visibles et usant de moyens de plus en plus violents, ont au moins deux causes :

- Ce sont d’abord des conduites qui dénotent un manque d’anticipation des conséquences de leurs actes, qui les font paraître « je-m’enfoutistes » et violents par nature.

- Ce sont également des conduites dictées par un profond sentiment de désarroi, dont ils ne sont pas forcément conscients, mais qui déterminent de manière souterraine leurs prises de risques perçues comme inconsidérées, mais constituant des indicateurs du peu de valeur qu’ils accordent à la vie. À une vie qui ne leur offre aucun avenir (par absence de projets, et par défaillance du système économique et social qui se révèle incapable de les intégrer au monde du travail), ils opposent leur révolte, dont les manifestations actuelles trahissent une réelle dégradation du lien social et une perte de contrôle des autorités. Se détruire à petit feu – en détruisant leurs corps et leurs têtes – est un passage à l’acte qui ne signifie cependant pas qu’ils sont fatigués de vivre, ce qui voudrait dire qu’ils s’emploient à s’autodétruire froidement, après l’avoir programmé. En effet, les sociologues qui travaillent sur les jeunes – et la maltraitance de leurs propres corps -, ont montré que les « attaques-au-corps » que se portent les jeunes, plutôt que d’être considérées comme des conduites pathogènes, devraient être comprises comme des actes de passage et non pas de passage à l’acte : autrement dit, au-delà du sentiment qu'ils donnent de vouloir s’autodétruir (en s’abîmant le corps dans la violence, en s’enlisant dans la drogue, etc.), il s’agit pour eux d’une manière de se battre, de prendre leur vie en main, de résister, bien que cette forme de résistance-là puisse paraître paradoxale aux adultes… Plus leur situation est dramatique et sans issue, plus l’environnement social et familial leur est hostile, plus la violence de leurs actes est excessive. Qu’il s’agisse d’attaques contre leurs propres corps (drogue) ou contre celui des autres (coups, blessures, homicides, investissement de l’espace routier comme espace d’affirmation de leur existence). La société qui leur est fermée (ils n’y ont pas de place, puisque celle-ci s’acquiert par l’intégration au milieu du travail salarié notamment) est rejetée avec une particulière violence, parce qu’ils ressentent leur exclusion de manière aiguë. Ils sont en effet dans des ressentis beaucoup plus intenses que ne le sont les adultes, qui ont déjà une situation, un avenir, et un discours sur la vie bien campée dans des principes civiques et qui peuvent se permettre de moraliser. À qui alors peuvent-ils crier leur mal-être ? À l’Etat qui n’a pas arrêté de se désengager et qui répond à leur violence par la répression, comme s’il s’agissait de combattre une armée ennemie ? À la justice qui applique des lois désincarnées, trop loin qu’elle est de la réalité du terrain ? À la société environnante qui a hérité du système esclavagiste son caractère répressif et son manque de dialogue ? Aux parents dépassés par les événements, eux-mêmes victimes d’un système dans lequel ils se battent pour survivre en tant que personnes d’abord, trop démunis pour se préoccuper de leur progéniture ? Il reste à ces jeunes le suicide, le suicide déguisé ou encore les conduites à risque : ce qui revient au même.

Quant aux jeunes « délinquants », s’il ne s’agit pas d’exclure leur capacité de discernement et de les dédouaner de la responsabilité de leurs actes, la question se pose de savoir comment notre société s’y est prise pour que ces jeunes-là en soient arrivés à être ce qu’ils sont devenus. La propension à la « délinquance » qu’on leur reconnaît se trouve en effet corrélée à des variables sociales (âge, sexe, situation familiale et sociale, classe, race…), qu’une société qui se préoccupe de ses membres doit pouvoir analyser, afin d’en interpréter la signification et d’établir le bon diagnostic qui débouchera sur des solutions durables. En attendant que des études sérieuses permettent de mesurer les déterminants sociaux qui expliquent l’échec de certains jeunes et de leurs parents, une réflexion non moins sérieuse s’impose sur une situation en partie imputable à une société qui se préoccupe beaucoup de juger, d’enfermer et de punir (comme si la spirale de la violence légitimée par le Code Noir n’avait pas encore cessé de régir nos postures et nos comportements, et qu’il déterminait au contraire tacitement celles-ci). Exercer une fermeté en amour plutôt qu’une fermeté en violence (coups, insultes, reproches, stigmatisations, jugements à l’emporte-pièce…) relève d’un apprentissage qui pourrait éventuellement être dispensé par une école des parents…

Le fait est que nos jeunes font partie des populations de jeunes les plus touchées par le manque de loisirs et d’espaces de jeux dans leur environnement naturel, en même temps qu’ils sont les plus touchées par le chômage chronique et le manque de perspectives d’avenir. Où pourraient-ils se défier, se dépasser, compétitionner en se mesurant à des pairs d’autres horizons, étudier en toute quiétude en se projetant dans un futur prometteur d’emplois, comme aspirent à le faire toutes les jeunesses du monde, sauf que la nôtre est confrontée à un problème chronique, face auquel leur société semble se dérober en substituant les effets des problèmes sociaux à leurs causes, faisant ainsi, par cette pirouette, endosser les responsabilités d’un mal social généralisé par les plus démunis, qui ne savent comment brûler la sève de vie, de dynamisme, de créativité et le besoin d’amour qui les consument.

Dans son ouvrage intitulé Le suicide, Durkheim utilise le concept d’intégration, pour expliquer le manque de cohésion sociale que nous révèle l’attitude de nos jeunes. « Les sociétés déterminent l’individu à être plus ou moins « intégré » à des formations sociales, comme la famille (société domestique), les associations professionnelles ou les communautés religieuses. Le suicide « égoïste » évoqué par ce sociologue s’observe chez les individus caractérisés par une faible intégration. L’élévation exponentielle du taux de suicides dans une société correspond au phénomène de « suicide anomique » décrit par Durkheim. L’anomie caractérise, non pas l’individu, mais la société dont l’intégration est mal assurée. Dans la société martiniquaise, cette situation s’explique par le taux exceptionnel de chômage des jeunes, par le taux d’échec scolaire engendré par l’inadaptation culturelle du système scolaire (les moins acculturés ayant du mal à en assimiler le contenu) ; à la dissolution du tissu familial (due à la paupérisation des familles, et aux formes de délinquance dérivées de la prise de drogue, elle-même causée par l’absence de structures familiales solides) ; à la « dissolution de tous les corps intermédiaires qui, entre l’individu et l’Etat, assurait l’intégration sociale » ; aux  phénomènes de désocialisation dus à une éjection précoce de nombreux jeunes de tout système éducatif. C’est à l’Etat, selon Durkheim, qu’incomberait la tâche de  faire émerger de nouvelles structures, notamment des « corporations intermédiaires ». Cette conception solidaire du lien social n’est cependant pas celui défendu par les partisans de l’économisme et du néolibéralisme actuel marqués par un désengagement de plus en plus manifeste de l’Etat. Que faire alors ?

Aucun des discours stéréotypés, stigmatisants et exclusionnaires qui se tiennent sur nos jeunes ne parviendront à reléguer au second plan la nécessité d’un débat public et de spécialistes, qui devrait aboutir à l’adoption de mesures capables de juguler les phénomènes de dégradation du lien social et l’enlisement d’une section de notre jeunesse, auxquels nous assistons impuissants actuellement.

La section laissée-pour-compte de notre jeunesse ressemble à ceux des ghettos d’Amérique, d’Afrique du Sud, de nombreux pays d’Amérique du Sud, des banlieues déshérités de Paris… Les régularités que présentent leur situation ne s’expliquent pas essentiellement par l’influence qu’exercerait sur eux les médias américains : elles sont les productions d’un Système économique et social, qui a une sainte horreur des pauvres qu’il engendre pourtant. On ne peut pas comprendre les comportements des êtres humains qui vivent dans un tel système, sans faire intervenir la structure de ce système, des institutions, des rapports entre les classes, du rapport aux institutions, et de toutes les formes d’exclusion très subtiles – et nouvelles - que sécrète l’ancrage de ce système dans l’environnement martiniquais.

Nos yeux éduqués à ne voir que les éléments dits en échec de notre jeunesse ne doivent pas nous cacher la lutte valeureuse que livrent à la vie la très grande majorité des jeunes de notre société, que nous devons nous garder de stigmatiser en bloc. Nos jeunes sont notre miroir.

 

Juliette Sméralda,
Sociologue