Nous
dans la Caraïbe

Que sera une
Caraïbe de laquelle nous nous serons coupés?
Comment pourrons-nous regarder en face nos frères coupés
de nous par une
identité virtuelle? Plus encore : puisque nous n'avons pas tous
les avantages
de l'identité citoyenne hexagonale, ne nous faut-il pas nous
ménager un espace
naturel où nous pourrons nous sentir à notre aise,
quelque peu délestés des
tensions raciales que nous vivons dans l'hexagone ?
Aujourd'hui, nous
sommes en rupture définitive avec nos
généalogies, envers lesquelles il ne nous reste que
l'émotion intraduisible que
nous inspirent leur dessin sur nos cartes de géographie, ou
leurs
ressortissants que nous croisons ou fréquentons lors de nos
déplacements. Il en
résulte que les délocalisés de la colonisation que
nous sommes ont aujourd'hui
des problèmes de connaissance de soi ; de définition de
soi et d'acceptation de
soi qui les travaillent jusque dans leurs inconscients et les atomisent
en
mille « trouvailles identitaires », dont le but
est de les soulager
du stress permanent qui participe de la structure de leur
personnalité, faute
de structures sociétales adaptées à
l'épanouissement sereine de cette
personnalité, et d'un système éducatif
auto-produit en mesure de construire
notre individualité collective.
Puisque nous
n'étions pas assez armés pour réfuter
l'argument du « nous ne sommes pas des
Africains », « encore
moins des Indiens » , etc. et que nous n'avions pas
encore compris la
nature du lien culturel qui nous lie (et continue à nous lier)
à ces matrices
par delà les aléas du chaos historique qui a fait de nous
des êtres composites
– des sang-mêlé -, qui nous rendent fiers d'être des
descendants sans racines,
amputés des fondements symboliques indispensables
néanmoins à l'imputation de
sens à nos destinés...
Parce que nous
étions amputés de notre mythologie, et le
sommes encore, nous avons très très lentement
commencé à regarder autour de
nous – le vécu dans l'habitation nous a en effet rendu la vue
courte -, et
avons réalisé qu'il y a autour de nous, à deux pas
même, des personnes qui nous
ressemblent comme deux gouttes d'eau. Et puis, nous avons compris que
ces
personnes étaient d'autres nous-mêmes. Compris qu'elles
sont issues du même
drame historique que nous. Compris que cette histoire commune faisait
de nous
mieux que des voisins. Et, en dépit des barrières
linguistiques qui nous
limitent notre spontanéité, nous avons découvert
que « nous sommes chez
nous chez eux » (pas d'un chez nous
juridico-administratif!). Autrement
dit, nous avons le sentiment de faire partie de la même famille.
Et, mêmes les
barrières de langues évoquées ne parviennent pas
à nous cacher cette réalité.
Mais lorsque, par chance, nous savons parler ces langues, quels
plaisirs
n'avons-nous d'échanger à bâton rompu ? Le
sentiment de confort psychologique
que nous en éprouvons ne s'en trouve-t-il pas
décuplé.
Et puis, notre regard
s'étant aiguisé, au point que nous
avons pris conscience de tout ce qui nous rapproche, nous avons nourri
le vœu
que la Caraïbe deviendrait ces matrices qui nous manquent, et nous
empêchent de
nous enraciner fortement dans les espaces que nous occupons finalement
sans en
être les propriétaires, à en juger par la terreur
psychologique que sèment les
lois Sarkozy dans nos régions, et qui nous rendent, souvent par
lâcheté,
complices de traitements insupportables infligés à des
êtres humains qui
pourraient être-nous, et qui nous rappellent étrangement
les traitements
réservés aux « Noirs de France ».
S'il y a des personnes qui naissent
avec des départements outre-mer plein les poches, nous ne sommes
pas de
celles-là! En admettant que nous arrivions, par notre attitude
conformiste, à
faire « nos immigrants du Sud » quitter notre
« beau
département », qu'adviendra-t-il de nous lorsque les
Caribéens nous
isolerons et nous montrerons du doigt?
Alors, notre voeu
(secret?) de nous concevoir en termes de
matrice caribéenne, qui légitimerait notre horizon
géographique naturel, nous
permettrait d'échanger savoirs, savoir-faire, traditions
culturelles,
humanités, confort psychologique et bienséances, est en
train de se transformer
en voeu pieux ? Cette chance qui s'offrait à nous de nous
enraciner enfin et de
nous apaiser ainsi nous est encore une fois dérobée?
Pour savoir de quoi
nous parlons, consultons une carte de
la délinquance à la Martinique : de quelles statistiques
disposons-nous?
Combien d'immigrés du « Sud » vivent chez
nous? Parmi eux, combien
sont recensés comme délinquants? A moins qu'ils ne soient
tous qu'un
salmigondis de hors-la-loi ? D'un taux bien plus élevé
que celui des
Martiniquais eux-mêmes? Exigeons de disserter sur des faits
chiffrés. Toute
autre posture idéologique trahirait notre penchant pour des
discours, des
représentations collectives, des clichés racistes sur des
Caribéens diabolisés
en bloc, comme si nous avions pris le parti de croire que
Caribéens-non-domiens
était synonyme de délinquants, et de profiteurs
indésirables, alors que les
faits semblent montrer que les Caribéens impliqués dans
des actes délinquants
demeurent une minorité marginale et que cette
composante de notre population travaille, elle
aussi, à produire
des richesses dont nous profitons également.
Allons-nous laisser s'installer à la
Martinique le même discours
idéologique sur l'immigration que celui qui a cours dans
l'hexagone ? Ne
sommes-nous décidément plus que de passifs spectateurs
dans notre propre pays ?
Ne nous accordons-nous que le droit d'être de bons domestiques
dans notre
milieu culturel ? Et nos aspirations dépasseront-elles un jour
nos seuls
besoins vitaux ?
En ces temps
d’effervescence pré-électorale où les
stratèges de tout bord sont à la recherche de
visibilité, gardons-nous des
dispositifs exclusionnaires motivés par la chasse aux voix mais
dont les effets
concrets sont de monter des déshérités contre
d’autres déshérités, des groupes
les uns contre les autres, surtout les laissés-pour-compte, qui
sont
pourchassés en Europe comme chez nous tels des sans patries dont
la planète ne
voudrait plus.
Est-il encore de mode
d’arriver en un lieu conquis avec un
arsenal de lois et une armée pour faire exploser tous les
réseaux naturels qui
solidarisent ses ressortissants? N'est-ce pas de tels réseaux de
solidarités
qui rendent les Européens si forts sur ce qu'ils regardent comme
« leur » continent?
Rappelons-nous ce que
disait si justement l'Abbé Grégoire,
à propos des lois qui régissaient
l'esclavage: « Les actes qui
établissent l'esclavage, étant une violation manifeste de
la justice, portent
abusivement le nom de lois. Est-ce autre chose qu'un attentat de la
force
contre la faiblesse? Et la force fait-elle un droit? La soumission, la
résignation peuvent être alors une mesure de prudence,
mais jamais une
obligation de conscience. » (La noblesse de la peau,
1826, p.
104-105).
Juliette Sméralda