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Nous dans la Caraïbe

 taureaux antillais photo d'Alain Magi

Que sera une Caraïbe de laquelle nous nous serons coupés? Comment pourrons-nous regarder en face nos frères coupés de nous par une identité virtuelle? Plus encore : puisque nous n'avons pas tous les avantages de l'identité citoyenne hexagonale, ne nous faut-il pas nous ménager un espace naturel où nous pourrons nous sentir à notre aise, quelque peu délestés des tensions raciales que nous vivons dans l'hexagone ?

Aujourd'hui, nous sommes en rupture définitive avec nos généalogies, envers lesquelles il ne nous reste que l'émotion intraduisible que nous inspirent leur dessin sur nos cartes de géographie, ou leurs ressortissants que nous croisons ou fréquentons lors de nos déplacements. Il en résulte que les délocalisés de la colonisation que nous sommes ont aujourd'hui des problèmes de connaissance de soi ; de définition de soi et d'acceptation de soi qui les travaillent jusque dans leurs inconscients et les atomisent en mille « trouvailles identitaires », dont le but est de les soulager du stress permanent qui participe de la structure de leur personnalité, faute de structures sociétales adaptées à l'épanouissement sereine de cette personnalité, et d'un système éducatif auto-produit en mesure de construire notre individualité collective.

Puisque nous n'étions pas assez armés pour réfuter l'argument du « nous ne sommes pas des Africains », « encore moins des Indiens » , etc. et que nous n'avions pas encore compris la nature du lien culturel qui nous lie (et continue à nous lier) à ces matrices par delà les aléas du chaos historique qui a fait de nous des êtres composites – des sang-mêlé -, qui nous rendent fiers d'être des descendants sans racines, amputés des fondements symboliques indispensables néanmoins à l'imputation de sens à nos destinés...

Parce que nous étions amputés de notre mythologie, et le sommes encore, nous avons très très lentement commencé à regarder autour de nous – le vécu dans l'habitation nous a en effet rendu la vue courte -, et avons réalisé qu'il y a autour de nous, à deux pas même, des personnes qui nous ressemblent comme deux gouttes d'eau. Et puis, nous avons compris que ces personnes étaient d'autres nous-mêmes. Compris qu'elles sont issues du même drame historique que nous. Compris que cette histoire commune faisait de nous mieux que des voisins. Et, en dépit des barrières linguistiques qui nous limitent notre spontanéité, nous avons découvert que « nous sommes chez nous chez eux » (pas d'un chez nous juridico-administratif!). Autrement dit, nous avons le sentiment de faire partie de la même famille. Et, mêmes les barrières de langues évoquées ne parviennent pas à nous cacher cette réalité. Mais lorsque, par chance, nous savons parler ces langues, quels plaisirs n'avons-nous d'échanger à bâton rompu ? Le sentiment de confort psychologique que nous en éprouvons ne s'en trouve-t-il pas décuplé.

Et puis, notre regard s'étant aiguisé, au point que nous avons pris conscience de tout ce qui nous rapproche, nous avons nourri le vœu que la Caraïbe deviendrait ces matrices qui nous manquent, et nous empêchent de nous enraciner fortement dans les espaces que nous occupons finalement sans en être les propriétaires, à en juger par la terreur psychologique que sèment les lois Sarkozy dans nos régions, et qui nous rendent, souvent par lâcheté, complices de traitements insupportables infligés à des êtres humains qui pourraient être-nous, et qui nous rappellent étrangement les traitements réservés aux « Noirs de France ». S'il y a des personnes qui naissent avec des départements outre-mer plein les poches, nous ne sommes pas de celles-là! En admettant que nous arrivions, par notre attitude conformiste, à faire « nos immigrants du Sud » quitter notre « beau département », qu'adviendra-t-il de nous lorsque les Caribéens nous isolerons et nous montrerons du doigt?

Alors, notre voeu (secret?) de nous concevoir en termes de matrice caribéenne, qui légitimerait notre horizon géographique naturel, nous permettrait d'échanger savoirs, savoir-faire, traditions culturelles, humanités, confort psychologique et bienséances, est en train de se transformer en voeu pieux ? Cette chance qui s'offrait à nous de nous enraciner enfin et de nous apaiser ainsi nous est encore une fois dérobée?

Pour savoir de quoi nous parlons, consultons une carte de la délinquance à la Martinique : de quelles statistiques disposons-nous? Combien d'immigrés du « Sud » vivent chez nous? Parmi eux, combien sont recensés comme délinquants? A moins qu'ils ne soient tous qu'un salmigondis de hors-la-loi ? D'un taux bien plus élevé que celui des Martiniquais eux-mêmes? Exigeons de disserter sur des faits chiffrés. Toute autre posture idéologique trahirait notre penchant pour des discours, des représentations collectives, des clichés racistes sur des Caribéens diabolisés en bloc, comme si nous avions pris le parti de croire que Caribéens-non-domiens était synonyme de délinquants, et de profiteurs indésirables, alors que les faits semblent montrer que les Caribéens impliqués dans des actes délinquants demeurent une minorité marginale et que  cette composante de notre population travaille, elle aussi, à produire des richesses dont nous profitons également.  Allons-nous laisser s'installer à la Martinique le même discours idéologique sur l'immigration que celui qui a cours dans l'hexagone ? Ne sommes-nous décidément plus que de passifs spectateurs dans notre propre pays ? Ne nous accordons-nous que le droit d'être de bons domestiques dans notre milieu culturel ? Et nos aspirations dépasseront-elles un jour nos seuls besoins vitaux ?

En ces temps d’effervescence pré-électorale où les stratèges de tout bord sont à la recherche de visibilité, gardons-nous des dispositifs exclusionnaires motivés par la chasse aux voix mais dont les effets concrets sont de monter des déshérités contre d’autres déshérités, des groupes les uns contre les autres, surtout les laissés-pour-compte, qui sont pourchassés en Europe comme chez nous tels des sans patries dont la planète ne voudrait plus.

Est-il encore de mode d’arriver en un lieu conquis avec un arsenal de lois et une armée pour faire exploser tous les réseaux naturels qui solidarisent ses ressortissants? N'est-ce pas de tels réseaux de solidarités qui rendent les Européens si forts sur ce qu'ils regardent comme « leur » continent?

Rappelons-nous ce que disait si justement l'Abbé Grégoire, à propos des lois qui régissaient l'esclavage: « Les actes qui établissent l'esclavage, étant une violation manifeste de la justice, portent abusivement le nom de lois. Est-ce autre chose qu'un attentat de la force contre la faiblesse? Et la force fait-elle un droit? La soumission, la résignation peuvent être alors une mesure de prudence, mais jamais une obligation de conscience. » (La noblesse de la peau, 1826, p. 104-105).

Juliette Sméralda