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  CITER FANON SANS L'AVOIR COMPRIS
par Pascal VAILLANT

frantz fanon

"Personne ne m'a prié d'écrire ce livre, surtout pas ceux 
à qui il est destiné"
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952.

Réagissant à une tribune de Pierre Pinalie sur les accointances de Dieudonné et de Jean-Marie Le Pen, Raphaël Confiant a diffusé récemment un pamphlet en « réponse » à son ancien camarade, intitulé « La faute (pardonnable) de Dieudonné »*. Ce pamphlet n'a circulé jusqu'ici que par courrier électronique, mais par le jeu des clics et des double-clics, toute la Martinique a eu vite fait d'être au courant (l'auteur s'est d'ailleurs assagi : ayant compris le fonctionnement de ce mode de diffusion de l'information, il a perdu quelques vieilles mauvaises habitudes - par exemple, il se contente de traiter les gens de racistes ; il ne les traite plus de pédophiles, ça coûte trop cher).

Inutile de relever à nouveau dans leur intégralité les propos aussi haineux que stupides du grand intellectuel national. L'insistance sur le fait de parler des juifs en les désignant par le terme d' « innommables », en insistant même lourdement sur ce jeu de mots - au cas où les membres du fan-club du maître n'auraient pas compris du premier coup ? - dénote la rare qualité intellectuelle de l'auteur des propos. En justifiant à plusieurs reprises cet emploi par le fait qu' innommable « désigne littéralement ce que l'on ne peut nommer », il nous rappelle sans légèreté qu'il est parfaitement conscient du second emploi – odieusement péjoratif - du mot « innommable », et qu'il ne fait qu'affecter de le contourner. Tout ceci aura déjà été dit.

Ce qui frappe en revanche dans le texte de Raphaël Confiant, et qui mérite d'être noté, c'est l'obsession qui le pousse à vouloir identifier l'essence des protagonistes d'un débat par leur catégorisation dans un clivage racial (européen/non-européen), au-delà de toute discussion et de tout argument.

Que dit-il en effet ? En parlant de Pierre Pinalie (Pierre Pinalie, qui a la peau claire - le fait ne mérite d'être mentionné dans aucun débat d'idées, mais il faut le savoir pour comprendre la pensée de Raphaël Confiant), il écrit : « nous n'avons aucune leçon de morale, de démocratie, d'antiracisme, de droits-de-l'homme et bla-bla-bla, à recevoir de gens qui comment l'écrit Frantz Fanon, dans "Les Damnés de la terre", n'ont cessé de massacrer l'homme partout où il le rencontrent ».

Qui sont les actants dans le discours de Raphaël Confiant ? Tout d'abord, qui est « nous » ? « Nous », dans le monde réel, c'est « moi », bien évidemment. Ou tout au moins, moi et mes amis. Moi et tous ceux qui veulent bien être d'accord, ou faire semblant d'être d'accord, avec moi. Cela ne peut pas être une autre communauté abstraite plus vaste (les gens qui ont soutenu de bonne foi Dieudonné avant qu'iln'ait révélé son véritable personnage ; le peuple martiniquais ; le « peuple noir » ...),puisque seuls ceux qui se sentent visés ont pu prendre pour eux le texte de Pierre Pinalie auquel il est fait allusion. Mais dans le monde névrotique de Raphaël Confiant, ce « nous » s'enfle jusqu'à recouvrir la terre entière, moins tous ceux qu'il hait.

Et puis qui sont ces « gens qui [...] n'ont cessé de massacrer l'homme [...] » ? Mais voyons : ce sont les blancs, bien entendu. Pas juste les blancs qui ont effectivement colonisé ou opprimé d'autres peuples, non : tous les blancs. Y compris les juifs, bien sûr. Si vous êtes blanc, vous avez nécessairement « massacré l'homme partout où vous le rencontrez ». Peu importe que vous n'ayiez, de votre côté, jamais massacré personne, ni vous ni personne de votre famille ; peu importe que vous vous soyiez distingué des années durant dans diverses luttes contre l'impérialisme et le préjugé racial, de quelque bord qu'il vienne. Vous êtes blanc, vous faites donc partie d'un tout fusionnel, d'une essence collective qui massacre les hommes.

Dans le monde de Raphaël Confiant, l'individu n'est pas déterminé par ce qu'il dit ou par ce qu'il fait, il est pré-déterminé par l'appartenance inaliénable, génétiquement définie, à un camp ou à un autre parmi les deux camps que compte l'humanité : les blancs et les non-blancs. Et qu'importe si cette division en deux camps n'est fondée sur aucune réalité physique ! Il suffit à Raphaël Confiant d'évoquer le fait que Gobineau - célèbre raciste - était un blanc, pour faire oublier qu'il partage exactement les mêmes vues que lui.

Un peu plus loin, il écrit encore : « Quand un Euro-américain me fait une leçon de démocratie, de tolérance et de droits de l'homme, j'ai deux réactions : d'abord, je suis admiratif devant un culot aussi monstre. Après avoir génocidé les Amérindiens, esclavagisé les Nègres, chambres-à-gazé les Innommables, gègènisé les Algériens, napalmisé les Vietnamiens et j'en passe, voici que ça se pose en modèle de vertu ! ». Essayons de disséquer cette phrase. Le sujet du début de la phrase (un Euro-américain ...) désigne un individu vivant et s'exprimant en 2006 (cela vise vraisemblablement Pierre Pinalie, dernier bouc-émissaire en date de Raphaël Confiant). Puis, insensiblement, sans changement de sujet syntaxique, il désigne (repris dans la seconde phrase par un complément circonstanciel en « Après avoir ... », puis par le pronom « ça »), quelqu'un qui a génocidé les Arméniens, esclavagisé les Nègres, etc. Réfléchissons un peu à ce discours. Est-ce que, concrètement, Pierre Pinalie a génocidé des Arméniens et esclavagisé des Nègres ? Non, bien entendu. Alors pourquoi le lui reproche-t-on ? Mais parce que « c'est un des leurs », bien sûr ! Raphaël Confiant n'éprouve même pas le besoin de justifier plus loin cette inférence, tellement elle doit lui paraître évidente. À une époque de l'histoire, des Européens ont esclavagisé des Nègres. Donc tout Européen, par essence, a esclavagisé les Nègres. Voilà le raisonnement implicite de Raphaël Confiant.

Tout homme raisonnable s'accorde à dire que l'on ne peut reprocher à l'enfant les crimes de ses parents. Viendrait-il à l'esprit de quiconque d'aller reprocher à un Allemand de trente ans, vivant aujourd'hui, d'avoir massacré des juifs ? Même si son grand-père était un SS ? Non, bien sûr. Raphaël Confiant va beaucoup plus loin que reprocher à un enfant les crimes de ses parents. Il reproche à chaque individu d'origine européenne tous les crimes commis à une époque ou une autre de l'histoire par des gens d'origine européenne. Si encore Pierre Pinalie était l'héritier d'une grande famille de banquiers nantais ayant constitué sa fortune familiale à l'époque de la traite, on pourrait discuter, non pas l'imputation de crimes à sa personne, mais peut-être, à la rigueur, de son absence de réticence à profiter de l'héritage de biens mal acquis. Mais ce n'est même pas le cas. Les ancêtres de Pierre Pinalie (comme ceux de presque tous les Européens que vous pouvez croiser aujourd'hui) n'ont jamais esclavagisé personne. À l'époque de la traite négrière, ils s'occupaient de leur lopin de terre quelque part dans une boueuse province française. Quant à Pierre Pinalie lui-même, non seulement il n'a jamais esclavagisé personne, mais il s'est impliqué personnellement, pendant plusieurs décennies, dans le combat anti-impérialiste et dans la défense des identités méprisées. Il a été, pendant dix ans, le « compagnon d'armes » de Raphaël Confiant dans ce creuset de la défense et de l'illustration de la langue et de la culture créole qu'a été, à une époque, le GEREC, équipe d'universitaires de Schœlcher. Pourtant rien de tout cela ne compte pour Raphaël Confiant. L'ancienne amitié, l'implication pluri-décennale dans le combat pour la fierté et l'identité martiniquaise, rien de tout cela n'est compté au crédit de Pierre Pinalie ... puisqu'il est blanc. Et que ce simple fait fait de lui, par essence, un esclavagiste.

Voilà qui devrait faire réfléchir les intellectuels européens qui ont la naïveté de s'enorgueillir de l'amitié de cet « intellectuel » antillais iconoclaste, « un peu grande gueule mais au fond bien sympathique », qu'est Raphaël Confiant. Il est temps qu'ils comprennent que les seules personnes qui n'ont pas (encore) eu droit à ses insultes sont soit ceux auxquels il a présenté une fausse personnalité depuis des années, soit ceux qui n'ont jamais trouvé le courage (pourtant élémentaire) de démonter ses discours.

Ainsi donc tout blanc est criminel, par une sorte de péché originel, de tous les crimes commis par d'autres blancs. On peut se demander par quel miracle de naïveté on peut écrire, en 2006, des énormités pareilles. La triste vérité est que Raphaël Confiant est malade. Il est déchiré par une haine implacable qui l'empêche de voir le monde autrement qu'à travers un filtre polarisant.

La triste vérité est qu'il n'y a pas de compte à régler, contrairement à ce que Raphaël Confiant essaye de laisser entendre à chacune de ses invectives, entre ses ancêtres et les ancêtres de Pierre Pinalie ou de tout autre individu à qui il s'attaque. Il y a des comptes à régler, dans la tête de Raphaël Confiant, entre tous ses ancêtres à lui. Car parmi ses différents ancêtres, en effet, il y a des chances qu'il se trouve réellement des esclavagistes et des esclavagisés. Comme pour la majorité des Antillais. Ces déchirures du passé, la plupart des autres vivent avec, car ils ont intégré, digéré, cette diversité cruelle qui a donné naissance à leur peuple ; ils ont compris que l'histoire des Antilles et de l'esclavage, dans sa violence et sa cruauté, est le creuset qui les a engendrés. Mais dans la tête d'un petit nombre d'individus, dont Raphaël Confiant, les comptes ne sont pas réglés, et les ancêtres continuent de se battre entre eux, fantasmes de morceaux de personnalités disloquées. Et comme cela fait trop de bruit dans une seule tête, et que c'est difficile à supporter, on projette ce conflit sur le monde actuel : en faisant de tous les blancs d'aujourd'hui les représentants expiatoires des esclavagistes d'hier, et de tous les non-blancs d'aujourd'hui les représentants symboliques des esclaves d'hier. En détruisant à l'avance tout espoir de pouvoir un jour faire de ce monde un endroit vivable pour tous les êtres humains.

La triste vérité enfin, la plus triste de toutes, est la tragique trahison que Raphaël Confiant fait subir à Frantz Fanon. Bien entendu, Frantz Fanon a condamné avec une virulence rare, et méritée, le colonialisme européen. Inutile de sortir une citation pour le rappeler, tout le monde le sait. Frantz Fanon a appelé les peuples à s'unir pour éradiquer de la planète des êtres humains, dans les faits comme dans les têtes, les derniers vestiges d'un système qui hiérarchisait les races et les individus. Frantz Fanon a combattu le colonialisme et la guerre d'Algérie, comme l'a fait par ailleurs, par exemple, Jean-Paul Sartre (un génocideur esclavagiste, sans doute, puisqu'il était blanc).

Mais Frantz Fanon a surtout été le premier à dire que l'on ne serait sorti du colonialisme que le jour où il n'y aurait plus de Blancs (se prenant pour des Blancs) ni de Noirs (se prenant pour des Noirs). Que la racine la plus profonde du mal était l'enfermement dans les catégories héritées du racisme, et que cet enfermement était volontaire, et réciproque. Que la fracture entre Blancs et Noirs n'existait que dans les têtes de ceux qui voulaient bien s'y reconnaître, soit par complexe de supériorité, soit par complexe d'infériorité. En citant l'auteur de Peau Noire, Masques Blancs pour justifier une vision du monde qui le conduit à rejeter un homme dans une catégorie de gens haïssables a priori du simple fait de la couleur, Raphaël Confiant fait subir à Frantz Fanon la pire des insultes intellectuelles posthumes.

Que notre auteur à la haine à fleur de peau, au psychisme torturé, et à l'incohérence intellectuelle caricaturale, soit par ailleurs enseignant dans une université, où il occupe un rôle dans lequel il est supposé guider de jeunes Antillo-Guyanais vers la culture, l'esprit de réflexion, de critique, et de compréhension universaliste, voilà qui ne laisse pas d'inquiéter. Qu'il se pose, en d'autres contextes (dans les émissions de télévision et de radio que viennent lui consacrer complaisamment les chaînes hexagonales) comme le héraut d'une créolité moderne, tolérante et ouverte, voilà qui serait presque risible si ce n'était pas aussi malhonnête.

On a assez écrit sur ce sujet ; il serait inutile d'en écrire plus, car ceux qui pouvaient être convaincus des problèmes éthiques et intellectuels que pose à notre société la parole de Raphaël Confiant le sont déjà. Quant à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas être convaincus, à savoir Raphaël Confiant lui-même et le tout petit cercle de ses amis, aucun discours raisonnable ne les atteindra. Lorsque Raphaël Confiant répond à un discours argumenté, il n'y répond pas par un autre discours argumenté. Il y répond par des attaques ad hominem, en tentant de disqualifier l'interlocuteur sur la base de ce qu'il est, et pas de ce qu'il dit. Dans le cas de Pierre Pinalie, il lui a suffi de dire : « tu n'as pas droit à la parole parce que tu es blanc ». Mais il ne suffit pas de ne pas être blanc pour être épargné par les insultes, car Raphaël Confiant a des insultes en réserve pour tout le monde : si vous n'êtes pas blanc, mais que vous n'êtes pas d'accord avec lui, vous êtes un « nègre à blancs ».
Bref, lorsque Raphaël Confiant répond à un discours argumenté, il y répond en essayant de traîner le débat dans la fange, car c'est le seul endroit où il se sent bien. Et c'est naturellement le seul endroit, pour un homme honnête, où le débat ne peut plus avoir lieu. Il est donc clos d'avance.


Pascal Vaillant

Linguiste à l'université des Antilles et de la Guyane
Ancien membre du GEREC