L'innommable
Raphaël
Confiant ?, par Jacky Dahomay
L'écrivain
martiniquais Raphaël Confiant est-il un théoricien de la "créolité",
un critique comme Edouard Glissant des théories simplistes de
l'identité "racine",
ou, au contraire, un néo-nationaliste antillais concevant
l'identité de façon
substantialiste avec tout ce que cela implique d'exclusion et de haine
de
l'autre ? Serait-il le prêtre d'une nouvelle
judéophobie noire ? On
ne peut le dire, mais il est difficile de nommer son texte La Faute
(pardonnable) de Dieudonné, qu'il fait circuler sur Internet
et qui suscite
un émoi certain aux Antilles.
Réagissant
à une critique faite à Dieudonné
(notamment concernant sa présence à la fête du
Front national) par un de ses
anciens amis, professeur métropolitain blanc, installé en
Martinique depuis de
nombreuses années et membre par ailleurs de la Ligue des droits
de l'homme,
Raphaël Confiant écrit ceci : "Quand un
Euro-Américain me fait une
leçon de démocratie, de tolérance et de droits de
l'homme, j'ai deux réactions
: d'abord, je suis admiratif devant un culot aussi monstre.
Après avoir
génocidé les Amérindiens, esclavagisé les
Nègres, chambre-à-gazé les
Innommables, gégènisé les Algériens,
napalmisé les Vietnamiens et j'en passe,
voici que ça se pose en modèle de vertu ! Chapeau
les mecs. Par contre,
quand un Innommable, après tout ce qu'il a subi de l'Occident,
vient me tenir
le même discours et se pose à moi en civilisé et en
Occidental, là je n'ai plus
qu'une seule réaction. Comme Dieudonné, je me fâche
tout net."
Si
on comprend bien, tout Blanc ou tout
Euro-Aaméricain qui défend l'idée des droits de
l'homme est, pour Raphaël
Confiant, éminemment suspect. Il porterait comme dans ses
gènes les fautes
commises par ses aïeux. L'Europe et l'Occident étant
réduits au mal, leur
histoire ne comporte nulle grandeur, nulle
générosité. Schoelcher, Marx,
Lénine, les anti-esclavagistes européens, les
anticolonialistes français, Jean
Moulin et les résistants, la littérature et la
philosophie européennes, tous
suspects car participant du même mal posé par Confiant
comme substantiel à on
ne sait quelle essence même de l'"Occident". Chapeau,
Confiant, pour une telle somme d'inepties !
Mais
le plus obscur donc qu'on a du mal à
nommer chez cet écrivain martiniquais, c'est la colère
qu'il exprime contre les
Innommables, colère qui le porte à justifier le
rapprochement de Dieudonné avec
le Front national et sans doute – on a du mal à le comprendre –
sa volonté de
pardonner à l'humoriste certains de ses propos jugés
antisémites. Mais qui sont
ces Innommables ? Les Juifs, bien sûr. Mais pourquoi
l'écrivain ne les
nomme-t-il pas ? C'est là que tout devient subtil.
Confiant, professeur de
lettres, universitaire, écrivain, sait bien que "Innommable",
pour le Petit Larousse par exemple, est : "Trop vil, trop
dégoûtant
pour être nommé, injustifiable". S'il traitait les
Juifs de cette
façon, il n'aurait rien à envier aux nazis, pour qui les
Juifs étaient de la "vermine".
L'écrivain antillais ne veut point tomber sous le coup de la loi
et il précise
donc qu'il parle d'individus "dont la loi interdit de nommer et la
nationalité et la religion". Et il ajoute : "dans ce
papier,
je les désignerais donc sous le nom d'Innommables". Le
problème de
Confiant est celui de savoir comment obéir à la loi
juridique tout en
désobéissant à la loi morale qui dicte le devoir
comme exigence d'humanité.
Cette exigence étant au fondement même des droits de
l'homme, on ne voit pas
pourquoi on la respecterait si les droits de l'homme ne sont que les
droits de
l'homme blanc occidental.
Les
nazis, eux aussi, détestaient l'idée des
droits de l'homme. Pour eux, il n'y avait que les droits de la culture
(et
encore de la culture allemande), du Volkgeist, de l'esprit d'un
peuple.
Voilà pourquoi ils réduisaient la politique, comme Carl
Schmitt, à la
distinction amis-ennemis. Le nationalisme allemand, parce que
nationaliste –
donc contenant potentiellement une dialectique de l'extermination,
comme tout
nationalisme, fût-il antillais –, s'est accompli dans
l'extrême haine de
l'autre que fut le nazisme, contredisant ainsi ce que l'Occident avait
tenté de
penser comme l'Humanisme, quelles que soient les faiblesses d'ailleurs
de cet
humanisme. Comme l'a fait remarquer Hannah Arendt, avant d'envoyer les
Juifs à
la mort, il fallait d'abord les soustraire de l'humanité et, en
leur enlevant
la citoyenneté, on les rendait ainsi tuables parce que pour les
nazis,
l'identité politique (la citoyenneté) se réduisait
à l'identité culturelle. Les
idéologues nationalistes antillais ont du mal aussi à
penser la distinction
identité politique/identité culturelle. On pourrait se
demander si,
aujourd'hui, traiter les Juifs d'Innommables ce n'est pas une
façon d'affirmer
qu'ils sont donc hors du langage, de la signification et du sens, donc
de la
culture tout court. Une autre façon plus subtile de leur
dénier leur
appartenance à l'humanité. Nous ne disons pas que c'est
là la volonté de
Confiant car la loi nous interdit de nommer nazis ou pronazis les
propos tenus
par l'écrivain. Affirmons tout simplement que le comportement de
Raphaël
Confiant, écrivain responsable de ses actes et de ses
écrits, est absolument
innommable, c'est-à-dire injustifiable. Nous ne disons pas que
sa personne est
innommable car ce serait vouloir le rayer de l'humanité. C'est
seulement son
comportement qui nous donne le haut-le-cœur.
Mais
on ne peut en rester à cette
indignation spontanée. Il faut comprendre. Comment expliquer
qu'un
intellectuel, dans les Antilles d'aujourd'hui, puisse en arriver
là ? On
peut critiquer les dérives de certains intellectuels juifs comme
Finkielkraut.
Nous l'avons fait. On peut condamner tout ce qui, dans l'histoire dudit
Occident, relève de la mise en esclavage, d'exterminations de
toutes sortes. On
peut même suspecter un certain républicanisme
français, celui de Jules Ferry
par exemple, ou un démocrate comme Tocqueville, pour leur
nationalisme, leur
volonté impérialiste, voire leur racisme. Cela aussi,
nous l'avons fait. On
peut aussi dénoncer ce qui aux Antilles-Guyane reste de
pratiques
colonialistes. C'est vrai. On peut surtout essayer de penser pour les
DOM un
autre avenir plus conforme à leur histoire. C'est notre souci.
Mais d'avoir
subi le colonialisme et le racisme ne nous donne absolument aucun droit
d'être
racistes. Ce que disait Fanon : "Je n'ai pas le droit, moi, homme
de
couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une
culpabilité envers
le passé de ma race. Je n'ai ni le droit ni le devoir d'exiger
réparations pour
mes ancêtres domestiqués (…). Je ne suis pas
esclave de l'esclavage qui
déshumanisa mes pères."
La
faute impardonnable de Raphaël Confiant
est de vouloir réduire tout être humain à une
identité par lui substantialisée,
ce que Sartre nommait la "chosification" de l'autre lorsqu'il
pensait à la question juive. Il ne comprend pas que l'histoire
du peuple juif
est partie intégrante de l'Occident tout comme une bonne partie
de l'histoire
des Antilles, d'ailleurs. En ce sens, Confiant n'est pas moins "occidental"
que Finkielkraut, ne serait-ce que pour ses théories de la
nation, très "allemandes",
élaborées en Occident. Il a du mal à comprendre
qu'il n'y a pas un être-juif,
immuable et éternel, ni non plus un "être-martiniquais".
Qu'il
y a des Juifs critiques de la politique d'Israël, des Juifs ayant
combattu
contre le colonialisme et le racisme tout comme des Français
blancs aussi. Si
tous les Blancs sont suspects, on comprend la douleur d'exister pour
des
mulâtres comme Dieudonné et Confiant. Ce dernier l'avoue
lui-même : "Je
crois déceler une double souffrance chez l'humoriste [il
s'agit de
Dieudonné, précisons] : l'une est liée
à sa personne, à son être métis (père
africain, mère blanche) ; l'autre, liée à ces
gens qu'il est interdit de
nommer (il a été partenaire de scène de l'un d'eux
pendant une quinzaine
d'années) (…) bien que de mère blanche, gauloise,
camembert, tout ce
qu'on voudra, Dieudonné sait que les gens comme lui demeureront
à jamais dans
la société raciste hexagonale un nègre et rien
qu'un nègre."
Il
y aurait donc chez Dieudonné une
souffrance ontologique, liée à son être même.
Son malheur est d'être métis.
Notons que le père est qualifié d'africain et non de noir
et que la mère n'est
pas nommée française (car Confiant est de
nationalité française et bien payé
par l'Etat français) mais blanche (référence
à la race), gauloise (référence à
une ethnie supposée être originaire), camembert
(référence à une chose ayant partie
liée avec la fermentation) et "tout ce que l'on voudra"
précise Confiant, encourageant (involontairement
peut-être ?) notre
imagination à vagabonder vers des choses plus glauques, de la
fermentation à la
putréfaction ! On ne sait pas si Dieudonné
appréciera que l'on parle de sa
mère en ces termes mais si un membre du Front national traitait
son père d'"Ibo,
cirage et tout ce que l'on voudra", on crierait à juste
titre au
racisme. Dans cet innommable écrit, l'écrivain
martiniquais pose la mère de
Dieudonné comme portant en elle, parce que blanche, la faute de
ses ancêtres
car le mal est pensé ici comme héréditaire. Chose
qui avait été déjà tentée
d'être pensée par Malebranche dans De la recherche de
la vérité. Comment
comprendre que nous soyons encore responsable du péché
d'Adam ? Pour le
philosophe cartésien, c'est la mère qui retransmet la
faute originelle à
l'enfant et cela, grâce à l'imagination, depuis la nuit
des temps. La deuxième
faute de Dieudonné est d'avoir fréquenté trop
longtemps un Innommable,
c'est-à-dire un Juif. Car il est évident pour
Raphaël Confiant que cette
catégorie d'humains ne peut être fréquentable.
Au
total, ces propos sont graves, très
graves. A l'heure où des groupes de Noirs ou d'Antillais sont
tentés en France
de faire la chasse aux Juifs dans le même temps où un
gendarme d'origine
martiniquaise se fait presque lyncher avec un jeune Juif, alors que
nombre de
Français noirs ou métis se posent la question de leur
intégration à la
République française et que des gens en France, au Haut
Conseil à l'intégration
ou ailleurs, s'évertuent à trouver des solutions à
ce douloureux problème, pour
Raphaël Confiant, il n'y a pas de solution car jamais un Noir ni
un métis ne
pourront être intégrés dans une France hexagonale
raciste, ontologiquement
raciste. Que reste-t-il alors ? La violence, le désespoir,
la haine de
l'autre ? Ou tout simplement la solution de l'extrême droite
:
chassez-les, pourchassez-les, foutez-les dehors ! Les
dérives d'un
Dieudonné, cela commençait déjà à
bien faire. Mais qu'il obtienne le soutien
idéologique d'un écrivain antillais quelque peu
célèbre, la chose est
absolument condamnable !
Car,
quoi qu'en dise Raphaël Confiant, le
mal est bien radical, car inscrit dans la liberté même de
l'homme. C'est la
bête qui nous habite, universellement. Il y a des Noirs racistes,
comme des
Blancs ou des Juifs racistes. D'être descendants d'esclaves ne
nous dispense
pas de notre responsabilité. L'extermination de l'autre n'est
pas le propre de
l'Occident même si celui-ci, grâce à la domination
technique, lui a donné
l'ampleur que l'on sait. Tout homme, comme tout peuple et toute
culture, porte
en lui la tentation de l'extermination. Le Rwanda, ce n'est pas que la
faute
aux Blancs, cessons de nous raconter des histoires. Arrêtons de
mettre nos
faiblesses et nos impasses historiques sur le seul compte du
colonialisme
français. Ressaisissons-nous nous-mêmes ! En tout
cas, la lutte est
désormais ouverte aux Antilles entre, d'une part, ceux qui
veulent faire
évoluer nos sociétés dans des
problématiques identitaires fermées, haineuses et
obscurantistes et ceux qui, d'autre part, comme nous, pensent
sincèrement que
la question de l'identité ne pourra jamais se poser positivement
en dehors du
respect des droits fondamentaux de la personne humaine. Car, comme
disait le
célèbre Martiniquais Frantz Fanon, qui ne manquait pas
d'humanisme, il s'agit
de "lâcher l'homme", tous les hommes y compris,
généreusement,
Raphaël Confiant.
Jacky
Dahomay
est professeur de
philosophie au lycée de Baimbridge (Guadeloupe) et membre du
Haut Conseil à
l'intégration.