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Lettre à mes chers
détracteurs
martiniquais
par Jacky Dahomay
Mes chers
détracteurs,
Dans
une déclaration circulant sur Internet, reprise dans la presse
martiniquaise et
intitulée « Les néocolonialistes
sévissant en Martinique ne nous feront pas
taire », vous êtes un
certain nombre d’intellectuels martiniquais, si je peux m’exprimer
ainsi, dont
entre autres Daniel Boukman et Gerry L’Etang, à faire clairement
référence à
moi comme à un « mercenaire, ‘intellectuel’
guadeloupéen, coutumier de
basses œuvres ». Vous, les signataires de cet écrit,
assurez Raphaël
Confiant de votre solidarité à « l’occasion de
cette campagne de diffamation
dont il est victime ». Selon vous, ce serait une machination
orchestrée
par « des petits blancs des dernières colonies
françaises » assumant
une « caldochisation des esprits » et qui se
seraient trouvé des
« affidés » comme moi pour réaliser
leur basse entreprise. Comme vous
allez fort, les gars !
L’accusation
est si grossière et si mensongère (personne en Martinique
ni en Guadeloupe ou
ailleurs ne me prend pour un agent d’un quelconque
néocolonialisme) et comme
aucun intellectuel martiniquais de renom n’a signé ce texte,
j’aurais pu faire
l’économie d’une réponse. Mais si je vous appelle mes chers détracteurs, c’est que vous me donnez
l’occasion d’opérer une
mise au point, notamment à partir de ce qu’il est convenu de
nommer désormais
« l’affaire Confiant » laquelle a un sens qui
dépasse la simple
personne de cet écrivain martiniquais. À
l’évidence, cette
« affaire » suscite un certain malaise chez des
intellectuels
martiniquais, et plus généralement, dans la
communauté intellectuelle
antillaise si je peux utiliser cette dernière expression,
désarmante de
nostalgie. C’est cet embarras que je voudrais interroger ici.
I
J’affirme,
en un premier temps, que Raphaël Confiant n’a que ce qu’il
mérite. Cet écrivain
jouissant d’une certaine renommée, a l’habitude des propos
violents dirigés
contre les uns ou les autres, sans que l’on comprenne à quelle
logique de haine
obéit l’intimité de son désir. Mais sa personne ne
nous intéresse pas.
Rappelons toutefois ses déclarations publiques violentes contre
Serge Bilé qui
ont beaucoup choqué et nombreux sont les Africains qui ont
très mal pris la
chose. De plus, au plan strictement moral, comment accepter qu’un
universitaire
comme Confiant, dans une logique de pouvoir administratif, puisse
tomber dans
la plus grande des bassesses en accusant un de ses pairs de
pédophilie ?
Serge Harpin a eu raison de lui intenter un procès qu’il a
gagné. Les procédés
immoraux de Confiant ne font honneur ni à la Martinique, ni aux
Antilles-Guyane
d’une manière générale et encore moins à
notre université. Cela n’enlève rien,
bien sûr, à ses qualités strictement
littéraires, mais l’histoire nous a appris
comment des écrivains ou philosophes bien plus
célèbres pouvaient sombrer dans
l’horreur. Ce fut le cas pour Céline, antisémite
militant, aussi pour Heidegger
et Carl Schmitt, l’un, le plus grand philosophe du
XX°siècle, l’autre
théoricien du droit très brillant. Tous deux ont
été des nazis convaincus.
Confiant
étant un écrivain connu, il était normal que son
texte « La faute (pardonnable) de
Dieudonné »,
adressé sur Internet à un groupe de personnes, fît
rapidement le tour des
Antilles, puis de la France hexagonale et voire de certaines
régions du monde.
Internet est devenu, à tort ou à raison, un lieu
d’expression publique et sans
doute cela peut-il enrichir la relation mondiale. Imaginons un instant
qu’un
Césaire ou qu’un Glissant puisse adresser des
propos similaires, même à un groupe
limité des personnes ! Cela eût
fait le tour du monde en moins d’une journée ! Confiant
n’est donc victime
de qui que ce soit si ce n’est de lui-même. D’ailleurs, il a eu
un droit de
réponse dans le journal Le Monde,
mais c’est sa propre réponse qui a contribué à son
enfoncement. Dire, comme il
le fait, qu’il ne s’adressait qu’à des Martiniquais, ne peut
être une excuse.
Cela nous fait penser au célèbre philosophe allemand
Fichte, dont certains
estiment que c’est lui le vrai père plutôt que Herder de
l’ultranationalisme
allemand. Dans ses Discours à la nation
allemande, il déclarait : « Je parle
à des Allemands, rien qu’à
des Allemands ». Ce genre de propos m’a toujours fait
frémir.
Bref !
Bien que n’étant pas martiniquais, lorsque j’eus connaissance du
texte de
Confiant, je fus littéralement bouleversé. Je l’adressai
tout de suite à
Edouard Glissant qui ne me répondit pas par mail, mais j’eus
l’occasion
d’obtenir sa réponse de vive voix à Paris. Il ne
m’appartient pas bien sûr de
communiquer cette réponse mais disons simplement que nous avons
été nombreux à
être consternés par les propos de l’écrivain que
vous défendez si malhonnêtement.
D’une part, on ne comprend pas qu’on puisse pardonner à
Dieudonné son
rapprochement avec le Front national, parti politique français
d’extrême
droite, plein de racistes anti-noirs, anti-arabes et anti-juifs.
Dieudonné fait
injure à tous ces jeunes Noirs et beurs des banlieues qui
étaient descendus
dans les rues de Paris pour protester contre le score qu’avait fait Le
Pen aux
dernières élections présidentielles. Qu’est-ce
donc qui a rapproché Dieudonné
et Le Pen ? Une seule chose : tous deux ont été
accusés
d’antisémitisme ! (c’est étrange comme
l’antisémitisme peut rassembler
ceux qui pensent leur appartenance communautaire sur le mode de
l’exclusion !). Chose inacceptable à tous
points de vue. Et voilà qu’un écrivain
antillais, censé être un homme de
progrès rêvant d’émancipation pour nos pays, se
propose de pardonner à
Dieudonné ! Cela est une première faute. D’autre
part, lorsqu’on analyse
objectivement le texte de Confiant, le sens est relativement clair.
L’écrivain
et universitaire martiniquais sait très bien qu’aucune loi
n’interdit de nommer
les Juifs. Ce n’est donc pas pour cela qu’il ne les nomme pas. Ensuite,
il sait
très bien aussi qu’en français, innommable
ne signifie pas simplement « ce que l’on ne peut pas
nommer » mais
veut dire « vil, dégoûtant ». Mais
puisqu’il sait tout cela, que veut-il exprimer
alors ? Il y a quelque
chose de génial dans cette
trouvaille : Innommable. Raphaël
Confiant n’est pas bon écrivain pour rien. On peut être
génial, même dans le
mal. « Innommable », c’est ce que j’ai entendu de
plus violent contre
les Juifs ces dernières décennies. Parions que cette
expression connaîtra une
certaine postérité chez tous les antisémites
présents ou à venir. Et même moi,
qu’on ne peut accuser d’antisémitisme, figurez-vous qu’Alexandre
Adler étant de
passage récemment en Guadeloupe, j’ai failli lui dire :
« Dis-moi,
Alexandre, toi qui es un Innommable, que penses-tu réellement de
Finkielkraut ? ». Heureusement que j’ai pu clore
rapidement ma
bouche, comme me l’avait appris ma grand-mère ! Les
antisémites français
et Le Pen pourront désormais désigner en toute
impunité les Juifs
d’ « innommables » et cela grâce
à qui ? grâce à notre
célèbre écrivain antillais dont la faute ici est
impardonnable.
Il
m’a semblé alors impératif que la critique de Confiant
vienne d’abord des
Antillais et non d’autres intellectuels français, Juifs ou non.
Pourquoi ?
II
Il
nous faut rompre avec un certain communautarisme antillais qui, dans un
réflexe
de protection collective, nous pousse à être
tolérants vis-à-vis de nos propres
errements. Ainsi, avons-nous tendance à relativiser la
xénophobie, l’homophobie
et le racisme lorsqu’ils viennent des Antillais eux-mêmes. Parce
que ce
« communautarisme » antillais favorise ce qu’un
Edouard Glissant
nomme une « identité close » qui a mon
sens peut être un frein
redoutable à notre développement dans ce monde qui va en
mondialisations
diverses. Dans Esthétique I,
Edouard Glissant écrit :
« Nos sociétés colonisées adoptent
pourtant sans aucune révision critique
la dimension close de l’identité que les divers colonisateurs
nous ont
inculquée. La plupart des anciennes luttes anticolonialistes
dans le monde ont
été menées selon ces approches d’une
identité absolue et s’en sont trouvées
catastrophiques, et quant à leurs conséquences, et dans
leurs prolongements,
sectarismes, égoïsmes nationaux, non rapport à
l’autre ». Concluons qu’il
faudrait repenser intégralement la revendication identitaire eu
égard à ces
quatre siècles d’expérience de la domination
tissée de ce côté-ci du monde par
nos sociétés dans la douleur sans doute, mais aussi dans
quelques percées ou
traces qui méritent d’être pensées. Et pour moi, le
nationalisme, idéologie
politique du lien social inventée en Europe, surtout dans sa
version excessive,
est ce qu’il ne faut pas reproduire ici. Etant clair que je ne confonds
pas
nation et nationalisme.
Ainsi,
la plus grande erreur que l’on pourrait commettre aux Antilles-Guyane
serait
d’embrasser la problématique antisémite. Erreur dans
laquelle sont tombés
certains groupes noirs-américains, Dieudonné, la Tribu
Ka, ainsi que de
nombreux jeunes Noirs, Antillais ou autres, dans les banlieues
parisiennes.
C’est cette erreur que les déclarations de Confiant sur les
Juifs viennent
conforter dangereusement. La critique
justifiée du sionisme peut cacher un certain
antisémitisme se donnant
l’apparence d’un anti-impérialisme. Je n’ai pas le temps
d’analyser, dans
l’espace restreint de ce texte qui n’est qu’une réponse à
mes chers
détracteurs, les raisons profondes de cet antisémitisme.
Pour aller très vite,
signalons quatre points qui méritent d’être
discutés, bien sûr : 1) Les
Juifs forment la communauté qui a connu exclusion et
extermination de façon la
plus constante depuis des millénaires. Est-ce parce que comme le
pensaient les
nationalistes allemands le judaïsme est une religion de la loi et
non du
sentiment ? Je ne sais pas. Est-ce parce que leur forme
d’identité
diasporique contredit les élaborations identitaires
nationalistes forgées en
Occident ? Peut-être. Une chose pourtant est
sûre : la formation de
l’identité juive, quelle que soit la variété de
ses aspects, a toujours suscité
la haine chez ceux qui sont confrontés à d’autres formes
de construction
identitaire. 2) Avec la Shoah, les Juifs ont
révélé à l’Occident ce que ce même
Occident, malgré les principes humanistes tant vantés,
pouvait commettre, ce
qui a conduit quelque sorte à la notion du crime contre
l’humanité. Certains
Juifs ayant tendance à penser le génocide juif comme
crime absolu, on peut s’attendre
à ce que d’autres peuples ou d’autres communautés ayant
connu des exclusions
tout aussi inhumaines, rentrent en concurrence victimaire avec les
Juifs.
Ainsi, dans La discorde, ouvrage
publié en collaboration avec Rony Brauman, Alain Finkielkraut
reproche à
Raphaël Confiant d’avoir dit, je cite « En tant
qu’Antillais, je me
considère comme une victime absolue ».
Rivalité dans
l’ « absoluïté »
dénoncée par Glissant ? En tous cas,
pour le poète, même si le bateau négrier fut un
« absolu de l’anéantissement »
il faut se méfier de toute indentification abusive voire
indécente, avec nos
ancêtres qui furent esclaves : « La
frontière entre ceux-là et nous,
qui soulevons le souvenir, reste marquée par cet absolu
irréparable du
vécu » (Esthétique 1) Je ne
sache
pas que nous, avec nos belles voitures et nos salaires de
fonctionnaires, ayons
le même vécu. 3) Après la création de l’Etat
d’Israël, Etat juif, il faut le
préciser, une bonne partie de l’identité juive s’est
transformée en
nationalisme, ce qui est à mon sens à l’origine du
sionisme, idéologie
politique tout à fait inacceptable même si nous
reconnaissons le droit à
l’existence de la nation israélienne. La politique
d’Israël, sous la poussée
des ultranationalistes, se fait le fer de lance de
l’impérialisme américain, ce
qui est tout aussi inacceptable. Le nationalisme arabe, tout aussi
excessif,
produit donc un conflit au Proche Orient dont pour ma modeste part je
ne vois
pas d’issue, les logiques étant aussi mortifères de part
et d’autre. 4) Enfin,
en France en particulier, la communauté juive a su
développer un
communautarisme puissant et efficace qui a entraîné des
logiques
communautaristes rivales, noires en particulier, ce qui est le signe
d’un
déclin de l’identité politique française
même si on peut comprendre le ras le
bol des citoyens français noirs qui sont victimes d’exclusions
de toutes
sortes.
Tout
cela est vite dit, j’en conviens, et il faudrait poursuivre le
débat. Mais
j’estime que nous devons avoir comme exigence éthique de
critiquer le sionisme
et toutes ses dérives sans que
jamais nous ne soyons suspectés
d’antisémitisme. N’en déplaise à André
Lucrèce qui dans son texte L’impudeur
nous accuse de critiquer Confiant sans avoir pris le temps de
dénoncer
Finkielkraut, je le cite « Qui, parmi les
donneurs de leçons de circonstance, a pris
sa plume pour répondre à Finkielkraut ? Qui, parmi
les grands névrosés de
la morale, a mobilisé les sommités philosophiques pour
rappeler à Finkielkraut
quelques valeurs enseignées par la philosophie ? Qui parmi
les Haut
comités (…) a élevé des protestations contre les
propos de
Finkielkraut ? », n’en déplaise à
l’inénarrable Dédé, j’affirme être
le premier, avant Confiant, à l’avoir fait dans un texte
largement diffusé aux
Antilles et dans la communauté philosophique en France et que Le Monde d’ailleurs avait cité. Dédé
Lucrèce le sait. Pourquoi ment-il alors ? C’est
incompréhensible !
Mais en aucun cas ma critique de Finkeilkraut peut être
taxée d’antisémitisme.
Remarquons, au passage, que même si nous ne l’avions pas fait, ce
n’est pas
parce que Finkielkraut parle de façon inadmissible des
« Antillais en
général » que Confiant est autorisé
à parler des « Juifs en
général ». En vérité et je l’ai
compris, Finkielkraut aime bien se
« chamailler » avec Confiant, car tous deux
parlent le même langage.
C’est un adversaire qui lui va si bien ! J’estime que c’est la
problématique Finkielkraut/Confiant qu’il nous faut
dépasser si nous voulons
aller de l’avant. C’est une logique de l’enfermement produite par
l’Occident.
Et si l’un des nôtres tombe dans un tel travers, il nous
appartient à tous de
le rappeler à l’ordre.
III
Mais
au-delà de l’affaire Confiant, ce qui me donne le plus à
penser dans les
Antilles-Guyane d’aujourd’hui, c’est la difficulté
d’établir un débat
intellectuel authentique et public. Je dis bien public
car dans des cercles privés, les discussions ne manquent
pas. Je constate cette peur de l’expression publique de ses opinions
aussi bien
en Guadeloupe qu’en Martinique. Soyons francs : de nombreux
intellectuels
martiniquais n’apprécient pas les pratiques ni les positions
d’un Raphaël
Confiant mais ont peur de l’exprimer publiquement tout comme en
Guadeloupe on a
peur aussi de faire une critique ouverte d’un syndicat comme
l’UGTG .
Pourquoi ? Parce que, de même que l’UGTG se
réfère à une certaine
guadeloupéanité et prétend à une
légitimité populaire, de même Raphaël Confiant
et son allié Jean Bernabé, en se fondant sur un certain
nationalisme, en
prétendant être les dépositaires d’une conscience
nationale martiniquaise,
créent le doute et la confusion chez leurs adversaires. Que
quelqu’un comme moi
puisse oser critiquer publiquement les propos inadmissibles de Confiant
et que,
de plus, cette critique soit publiée dans un quotidien parisien,
voilà qui est
jugé comme une trahison à la communauté
antillaise. Il est donc facile pour
vous, mes pauvres détracteurs, de me traiter d’agent du
néocolonialisme. Vous
savez bien que cela n’aura aucun effet sur moi, mais nombreux sont les
intellectuels antillais qui n’auraient pas aimé être
traités de la sorte. La
peur de beaucoup de nos intellectuels est double : d’une part,
peur d’être
hors de la communauté, d’autre part, peur de recevoir des
critiques acerbes
d’adversaires dont on sait bien qu’ils utiliseront sans vergogne tous
les
moyens pour faire taire. Serge Harpin en sait quelque chose !
Pinalie
aussi qu’on traite de façon lâche de « petit
blanc » !
L’étroitesse insulaire de nos espaces communs respectifs, le
fait que tout le
monde connaît tout le monde et qu’au fond, chacun peut avoir
quelque chose à se
reprocher ne serait-ce que dans sa vie privée, tout cela rend
difficile toute
critique positive.
On préfère
donc se taire pour avoir la paix. Un
tel silence est la honte de beaucoup d’universitaires antillais. Jean
Bernabé
(et je lui adresse ici franchement et publiquement cette critique) sait
très
bien jouer du pouvoir universitaire qu’il a su tisser patiemment au
cours de
ces trente dernière années. Confiant et lui on su
instrumentaliser la pensée
d’un Edouard Glissant pour avoir bien sûr une
légitimité et une créativité
littéraires (ce qui pour moi est tout à fait positif)
mais en dénaturant la
pensée du Maître, en la réduisant
à un
nationalisme étroit que je dénonçais
déjà en 1989 (voir mon article Habiter la
créolité..), en
essentialisant l’identité alors que l’œuvre de Glissant s’oppose
à toute
« identité racine », c’est-à-dire
quant au fond à toute identité
substantialiste ou essentialiste. Il y a là une
dénaturation platement
idéologique de la pensée de Glissant et tout cela dans
une médiocre logique de
pouvoir, universitaire d’abord, politique ensuite. Ce qu’il y a de
grand chez
Glissant, comme chez Césaire et chez Fanon, c’est une
pensée du monde à partir
de l’expérience antillaise. Jamais leur dénonciation des
oppressions subies par
nos peuples ne s’est coupée de ce que j’appelle une exigence
d’humanité. Comme
l’écrit Glissant « agis dans ton lieu, pense avec le
monde ». Sans
doute y a-t-il des divergences entre Glissant et moi par exemple, sur
la nature
de cette exigence d’humanité, Edouard m’ayant toujours
reproché mon
« universalisme ». Il y a là
matière à un débat constructif. Mais
quand je lis Glissant, je le compare aux grands écrivains de la Renaissance européenne, au
XVI° siècle.
Il y a en lui la grandeur d’un Montaigne. Cette époque, en
effet, est celle de
la première mondialisation, passage d’une Europe
médiévale à une Europe des
Temps Modernes. C’est bien sûr un passage
c’est-à-dire une période intermédiaire entre les
temps anciens et l’âge classique
du XVII° siècle où la domination de la Raison
(Foucault l’a montré) ira de pair
avec d’autres formes de domination nationales, impériales et
planétaires ou
autres logiques de l’enfermement. Les
écrivains du XVI° siècle, avant les rationalisations
abusives de l’âge
classique, perçoivent encore, dans l’imagination et même
dans l’éloge de la
folie, la part obscure et positive de l’homme dans cette période
de rencontre
entre des cultures plurielles. Critique juste de la raison même
si je ne
partage toutes les critiques de la raison faites par Nietzsche,
Heidegger,
Foucault et Deleuze. Nous vivons actuellement une seconde mondialisation plus totale que la première. Et si,
comme
toujours, la philosophie vient toujours trop tard, les tentatives de
rationalisation
du réel étant encore balbutiantes, il appartient au
poète de dire, au plan
esthétique, ce que la raison n’arrive pas encore à penser
dans cette nouvelle
expérience mondiale. C’est là toute la grandeur de
Glissant. Et c’est parce que
Chamoiseau est plus proche de Glissant que de Bernabé ou de
Confiant que sa
littérature est d’une autre hauteur ou l’inverse : c’est
parce qu’il est
un grand romancier qu’il ne peut que se méfier des
simplifications abusives de
son ami Confiant.
Mais
pardonnez-moi, chers détracteurs, je m’écarte du sujet.
C’est la tentation du
grand large ou l’appel des océans qui me saisit. Mais comprenez,
qu’en daignant
vous répondre, je puisse avoir besoin d’un peu d’oxygène.
Revenons donc à un
terrain plus terre à terre puisque c’est là qu’il m’est
donné de partir pour
élever le débat. Je parlais donc du pouvoir universitaire
élaboré par Bernabé.
Ce qui distingue les nationalistes guadeloupéens des
nationalistes
martiniquais, c’est que les premiers ont cru à
l’indépendance, même de façon
mythique et se sont engagés résolument dans des luttes
syndicales et politiques
où ils ont échoué car il n’y a plus grand monde
à revendiquer l’indépendance
aujourd’hui. Très tôt, des nationalistes martiniquais
comme Bernabé ont compris
qu’il fallait faire de l’entrisme dans les institutions, notamment
l’université
mais aussi dans des institutions politiques comme les assemblées
départementales ou les mairies. George L. Mosse a montré
dans Les racines intellectuelles du troisième
Reich, comment l’idéologie
völkisch en Allemagne a triomphé d’abord dans les
institutions, en particulier
dans l’enseignement, avant de se répandre dans le corps social.
Les
nationalistes guadeloupéens ont voulu rectifier le tir en
faisant alliance avec
Lucette Michaux-Chevry mais la chute de dame Lucette les a
littéralement
déboussolés. D’où leur haine pour Victorin Lurel
qu’ils passent leur temps à
traiter d’élu franco-français, d’assimilationiste ou de
que sais-je
encore ? Dans tous les cas, ce que j’appelle le
« néo-nationalisme
antillais », nationalisme qui ne veut pas réellement
de l’indépendance,
d’autant plus virulent que l’idée même
d’indépendance s’écarte de notre horizon
politique (du moins dans les temps actuels), repose sur une profonde
ruse : croire qu’on défend les intérêts
supérieurs de la Guadeloupe ou de
la Martinique, parler d’une souveraineté guadeloupéenne
ou martiniquaise qu’on
ne définit jamais, alors que comme dans beaucoup de
nationalismes, on masque
ses intérêts de classe et surtout, on dissimule ainsi
habilement ses logiques
de pouvoir. De surcroît, comme ce néo-nationalisme ne
débouche sur aucun projet
politique sérieux, il devient comme
« flottant » et là, il y a un
risque bien réel (on le voit en Guadeloupe) qu’il soit
récupéré par des groupes
fascistes exploitant la logique identitaire close du nationalisme pour
distiller la haine xénophobe, contre les Haïtiens
notamment. Sans doute les
nationalistes guadeloupéens n’ont-ils pas voulu cette
dérive mais le
nationalisme comporte toujours, inconsciemment ou en
dernière instance, ce que j’ai appelé une
« dialectique de
l’extermination » ce que, dans mon pays, des esprits, trop
simples
peut-être, n’ont pas compris.
Cette
logique de pouvoir, platement nationaliste, est le sens de la
déclaration de
Jean Bernabé sur le « patriotisme
universitaire », expression qui
n’est qu’un oxymore en vérité. Car si une
université est, quant au fond, au
service de la société, c’est d’une façon
différente de l’action politique.
L’université, comme son nom l’indique, est ouverture vers
l’universel et c’est
dans cette ouverture qu’elle aide la société à
progresser car la politique, en
réalité, tend toujours à une fermeture. Je me
demande comment un universitaire,
pour justifier les actes et propos de son ami Confiant, puisse affirmer
qu’on
ne peut qualifier un Noir qui maltraiterait un Blanc de
« raciste »
car dit Bernabé, « cela renverse les données
historiques en faisant de la
victime un bourreau ». J’en ai vraiment marre de ceux de mes
compatriotes
antillais qui sont toujours victimes mais jamais coupables, comme si le
mal ne
les habitait pas eux -aussi, comme tous les êtres humains. Je
condamne
sérieusement cette banalisation du mal qui a cours dans nos pays. Je ne supporte vraiment pas ceux
qui passent leur temps à pleurer sur le passé
esclavagiste dans le même temps
où, comme en Guadeloupe, ils tiennent des propos
xénophobes, homophobes ou
antisémites. Bernabé appelle les universitaires à
se mobiliser contre ceux qui
critiquent Confiant « téméraire
défenseur, avec la puissance du verbe qui
le caractérise, du seul pouvoir dont disposent encore les
colonisés de ce
pays : le pouvoir inntellectuel ». Sans doute
Bernabé fait-il
référence à la puissance du verbe qu’a eu
Raphaël Confiant en traitant
injustement un universitaire de pédophile et les Juifs
d’ « Innommables » et le
« pouvoir universitaire »
qu’il revendique est dirigé contre des enseignants, en
majorité d’origine
métropolitaine, que leur honneur et devoir d’universitaires
appelait à réagir
contre les propos de Confiant, leur collègue. Comme les
circonstances
universitaires font que les métropolitains sont majoritaires,
notamment dans le
département d’histoire, ils ont signé avec des
professeurs antillais notamment
avec les Guadeloupéens Frédéric Régent et
Jean-Pierre Sainton, une déclaration
condamnant Raphaël Confiant. C’est du pain béni pour
Bernabé qui voit là encore
une « complot » mené par des gens pour
« satisfaire des
fantasmes nostalgiques de ‘reconquista’ au sein même
du lieu emblématique qu’est notre
université ». Tout le monde comprend. L’heure est
grave ! À travers
les critiques adressées à Confiant, il faut voir un
« complot » ourdi
encore une fois par les « petits blancs », les
néocolonialistes qui
oeuvrent en s’aidant d’autres ‘intellectuels ‘
guadeloupéens pour prendre
le pouvoir à l’université. Vraiment,
de
qui se moque-t-on ?
Nous
sommes vraiment tombés très bas. Le pire, c’est que
Bernabé peut encore
convaincre certains universitaires martiniquais. En Guadeloupe, nous
avons eu
la chance d’expérimenter tous les travers du nationalisme, ce
qui nous rend
tout de même plus méfiants vis-à-vis de ce genre de
discours. Le terme de
« petit blanc » utilisé par Confiant et
Bernabé, ne vise pas du tout
de prétendus néocolonialistes. Mais tout simplement des
métropolitains qui nous
sont proches. C’est cette « proximité »
qui nous trouble. L’évolution
des Antilles dans l’ensemble français, le développement
de la mondialisation —
et là encore, Glissant le montre — rassemblent les cultures
même dans la
différence. De moins en moins de choses distinguent un jeune
antillais d’un
jeune américain ou d’un jeune
parisien.
Or, dit Glissant dans Esthétique 1,
« les calamités les plus pernicieuses de la
volonté raciste s’exercent
d’abord contre les nuances de la différence plutôt
qu’à l’encontre des
radicalités de l’altérité, de
l’altréité. Le ghetto nazi est plus résolu en ce
sens que les townships de l’apartheid. ». De moins en moins
de choses
distinguent au fond un Pinalie des intellectuels antillais. Pour ma
part, j’ai
toujours considéré Pinalie comme un martiniquais. C’est
parce que la différence
culturelle entre certains métropolitains et nous est devenue
plus trouble, plus
« nuancée » pour reprendre l’expression de
Glissant, que leur
présence auprès de nous suscite de la haine. Et nous
sommes dans la haine parce
que nous sommes incapables de penser une identité ouverte. Et
sans doute
avons-nous besoin de la référence
au « complot ». Ce faisant,
nous nous interdisons de penser à nouveaux frais l’avenir de nos
pays dans ce
monde devenu si riche mais si obscur. Et si les poètes, quand
ils sont grands,
nous indiquent quelques traces de pensées, une
esthétique, comme Glissant
l’avoue lui-même, ne pouvant tenir lieu de politique, il nous
appartient de
créer un espace public de rationalisation de nos pratiques et de
nos
réflexions.
Si
nos sociétés fonctionnent plus sur le mode de la
paranoïa que sur celui de la
culpabilité, comme l’ont montré certains psychanalystes,
c’est que nous avons
un rapport flou à la loi. En conséquence, nous
fréquentons l’espace public et
politique de manière flottante ou détournée
et quoi qu’on dise, notre rapport à la politique demeure
assimilationiste même
dans nos plus ferventes déclarations nationalistes. Tel a
été le sens de
l’investissement des nationalistes dans les élections du 7
décembre 2003, que
j’ai eu l’occasion de dénoncer d’ailleurs. C’est cette
fragilité de notre
espace public qui permet de comprendre que nous possédons
beaucoup d’écrivains
et de poètes mais très peu de philosophes. Finalement a
surtout régné dans nos
espaces publics respectifs ce qu’un Perse nommait « la
sauterelle verte du
sophisme ». La revendication identitaire
a bien produit positivement une identité
culturelle, la fierté d’être
Martiniquais ou Guadeloupéen, mais la transcription politique de
cette identité
reste encore balbutiante. Faut-il nécessairement
l’indépendance pour
cela ? Peut-on penser d’autres modes d’intégration ou
d’appartenance à la
république française. Ces questions restent
posées, surtout dans un monde actuel
où les appartenances nationales vacillent. Ce qu’il faut, c’est
les vivre positivement et patiemment comme
questions et dans une autre logique que celles des identités
nationalistes
fermées. Notre propre histoire réclame cette ouverture.
Ce qu’il faut développer,
comme me le dit souvent Jean-Pierre Sainton, c’est l’accès
à une claire
conscience politique de nous-mêmes, que nous passions de
peuples-culturels à
peuples-politique. Comme personne parmi nous n’a la réponse, il
faut un espace
public politique et non politicien nous permettant de penser notre
avenir.
IV

Voilà
pourquoi mes chers détracteurs, je réclame le
débat entre intellectuels
antillais. Et croyez bien que « je parle dans
l’estime ». Si je
reprends ici une expression célèbre de Saint-Jonh Perse,
ce n’est pas, ne vous
trompez pas, que j’ai pour vos pratiques une quelconque estime. Elles
me sont
odieuses car elles visent à fermer le débat par une
accumulation d’arguments ad hominem. L’estime, c’est
lorsque l’on
fait le point en mer en relevant des amers. Comme nous ne savons pas
très bien
où l’on va, dans cette estime, il nous faut parler et
communiquer. Au-delà de
vous, je m’adresse à mes amis martiniquais. J’aurais
préféré que vous soyez mes contradicteurs
plutôt que mes détracteurs car je ne peux
penser dans
l’absence de dialogue. La philosophie et la politique n’étant
pas une science,
nul ne détient la vérité en ce domaine, je peux me
tromper et voilà pourquoi je
veux échanger réellement. Mais nos pays n’ont pas une tradition d’espace public digne de ce
nom. L’injure, traditionnellement, remplace l’argument. Contre
Confiant, je
crois avoir argumenté, car n’étant ni écrivain ni
universitaire et ne vivant
pas en Martinique, je ne nourris nulle rivalité, nulle haine
envers cet
écrivain. Et quand je pense à l’inénarrable
Dédé Lucrèce, c’est avec une
certaine émotion. Cela me renvoie à quarante ans en
arrière, à Bordeaux, où
nous nous retrouvions un certain nombre d’étudiants antillais,
à constituer une
timide mais véritable communauté intellectuelle. Il y
avait Georges Mauvois,
dit Ti-jo, l’haïtien Bérard Cénatus, le plus
brillant de nous tous, André
Pierre-Louis dit « soup »
et plus tard, Monchoachi, René Achéen dit Renato, Serge
Harpin, venu plus tard,
d’autres que j’oublie mais aussi celui que j’appelais
déjà l’inénarrable Dédé
Lucrèce. Les logiques politiques de l’époque, notamment
celles de
l’AGEG on brisé un tel élan. C’est l’histoire. Un
étudiant m’ayant déclaré
à l’époque qu’il n’était pas normal que
j’étudie Spinoza alors que les paysans
guadeloupéens mourraient de faim, je rentrai en Guadeloupe
militer avec les
paysans de l’UTA. Je ne regrette rien non de rien.
Le
seule compassion que je peux avoir pour vous — ce qui fait et vous le
sentez
bien que je n’ai nulle haine pour vous — est due au fait que tous,
surtout les
gens de ma génération, nous partageons la même
désillusion, la même
interrogation. Comment se fait-il que nous soyons les seuls pays
anciennement
colonisés à n’avoir pas accédé à
l’indépendance nationale ? Je reste persuadé
que notre erreur est d’avoir repris des logiques identitaires les plus
pernicieuses, élaborées en Occident, notamment
l’ultra-nationalisme, au lieu de
penser une politique de la Relation
pour reprendre les termes de Glissant, qui ne serait pas qu’une
poétique.
Transformons donc notre expérience, unique dans le monde, de nos
pays antillais
pour penser de nouvelles formes d’identité et de
libération. La tâche est
lourde.
Quant
à moi, je suis prêt à intervenir sur les questions
du nationalisme, du
républicanisme, de l’identité culturelle et de
l’identité politique. Mon ami
Jean-Pierre Sainton qui ne partage pas du tout les mêmes
idées que moi, me
rejoint dans ce souci d’élever le débat entre antillais.
En ce qui vous
concerne, chers détracteurs, je ne vous crois pas capables
d’élever le débat
sinon vous n’auriez pas écrit le texte que vous avez
signé. Au-delà de vous,
c’est à d’autres que je parle. Pardonnez-moi de vous
instrumentaliser ainsi en
quelque sorte mais vous l’avez bien cherché. Vous allez
continuer, parions-le,
vos basses attaques. Je connais déjà la panoplie de
toutes ces attaques
possibles. Je vous conseille vivement, si vous voulez renouveler vos
insultes,
de vous référer au journal guadeloupéen Le Motphrasé dirigé par
Michel
Rovelas.
Là, il y en a de belles ! Vous apprendrez que je suis
à la recherche de
médailles (bien qu’ayant refusé les Palmes
académiques et à deux reprises, la
Légion d’honneur) que je suis un pleurnichard et bien d’autres
choses qui vous
raviront. La palme, pas du tout académique, revient au
dénommé Wonal Selbonne,
(dont je refuse d’analyser, comme pour Confiant, la logique intime du
désir),
lequel, dans un excellent article, après avoir fait une
brillante distinction
épistémologique entre masturbation et branlette,
considère que je pratique
l’art de la branlette intellectuelle. La masturbation en effet,
obéit à une
logique mécanique du corps sur l’âme, ce que les
cartésiens appelaient les
« esprits animaux » alors que la branlette, c’est
beaucoup plus
subtil. La chose vous plaira, j’en suis sûr. Très belle
analyse de Wonal, qui
reprend un souci très fort au XVII° siècle (pour
toutes les raisons que j’ai
mentionnées plus haut en me référant à
Foucault) concernant l’articulation de
l’âme et du corps. Pour Descartes, c’était la glande
pinéale le point de
connection, pour Malebranche, l’imagination, pour Freud, bien plus tard
le
désir inconscient, mais Wonal comprend que moi, qui suis un
grand danseur de
tango argentin devant l’Eternel, négocie constamment un
équilibre précaire
entre mon âme et mon corps. Lumineux !
Sur
ce, chers contradicteurs, je vous quitte. J’ai passé au fond un
très bon moment avec vous, que je
fais d’ailleurs
partager à d’autres. Mais l’affaire Confiant, du moins je le
souhaite, aura eu
le mérite de provoquer un débat salutaire chez nous tous.
Espérons qu’il pourra
se poursuivre dans la bonne humeur.
Bonne
année à tous.
Sainte-Anne, Martinique, le 30
décembre 2006
PS. J’ai écrit ce texte lors d’un
bref séjour de quatre jours en
Martinique. Je n’ai rencontré aucun intellectuel, je
n’étais pas venu pour
cela. J’ai été frappé par le fait que Sainte-Anne,
commune dirigée par des
indépendantistes, est très ouverte au tourisme. On s’y
sent bien au fond. Très
belle commune avec son cimetière sur le morne, donnant le dos
à la baie où
mouillent de nombreux voiliers venus des quatre coins du monde. Deux
visions
opposées de la quête d’éternité.
Félicitations pour sa municipalité. Je n’ai
voulu rencontrer que mes amis du tango argentin une manière pour
moi, tout à
fait esthétique, de participer à la beauté de la
totalité du monde.
Jacky Dahomay
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