Y
a-t-il un antisémitisme nègre ?

Il y a quelques années de cela, des milliers de Martiniquais
s’étaient
mobilisés afin d’occuper l’aéroport international du
Lamentin, le seul de
l’île, afin de s’opposer à l’atterrissage de l’avion d’Air
France qui
transportait un passager qui n’était pas le bienvenu :
Jean-Marie Le Pen.
Après 8h de vol à travers l’Atlantique, cet avion fut
contraint de rebrousser
chemin après une brève escale technique en Guadeloupe. Il
y a quelques mois de
cela, des milliers de Martiniquais se sont à nouveau
mobilisés devant le Palais
de Justice de Fort-de-France pour soutenir Dieudonné qui avait
été agressé aux
abords de son hôtel par deux jeunes Israélites.
L’humoriste était, en effet,
venu donner un spectacle dans l’île. Aujourd’hui, la
télévision nous renvoie
l’image de Le Pen, Bruno Golnish et Dieudonné hilares, se
serrant les pinces
dans les allées de la fête
« Bleu-Blanc-Rouge » du Front National.
Le ciel tombait sur la tête des supporters martiniquais de
Dieudonné.
Pas sur la mienne. Je n’ai, en effet, participé à aucune
des deux grandes
mobilisations susmentionnées. S’agissant de la première,
je considère que dans
une colonie, il n’y a pas lieu de faire de distinguo entre les
dirigeants de la
métropole car quand l’heure de la négociation sera venue,
il faudra bien que
nous discutions avec quel que soit le président ou le
régime que les Français
auront choisi. Les nationalistes martiniquais refuseraient-ils de
s’asseoir à
la même table qu’un président français
d’extrême-droite démocratiquement élu ?
Remettraient-ils leurs revendications indépendantistees aux
calendes
grecques ? Impensable. D’autre part, l’extrême-droite
n’était pas que je
sache au pouvoir en France lors des guerres d’Indochine et
d’Algérie, ni lors
du massacre de 90.000 Malgaches en moins d’un mois lors de la grande
révolte de
1947, ni de celui de 20.000 Algériens à Oran le 8 mai
1945. Et ce n’est pas
elle qui a envoyé le GIGN massacrer les indépendantistes
kanaks dans la grotte
d’Ouvéa. Donc empêcher Le Pen d’atterrir en Martinique, et
pas Chirac, Sarkozy,
Bayrou ou Hollande, n’a aucun sens du strict point de vue de la
revendication
nationaliste. Réflexion qui, à l’époque, m’avait
valu bien entendu l’ire des
grands défenseurs de « la nation
martiniquaise ». Mais passons…Je
n’ai pas non plus soutenu Dieudonné lors de son agression parce
que je trouvais
qu’au-delà de cet incident inadmissible, tant l’humoriste que
ses supporters
martiniquais s’instrumentalisaient les uns les autres. Du
côté de Dieudonné
parce qu’il devenait l’espace d’un procès une sorte de
« héros du peuple
noir » à bon compte ; du côté de
ses supporters parce qu’ils avaient
le sentiment d’accomplir là une grande action anticolonialiste
(sans en payer
les frais). J’ajoute que Dieudonné a donné trois ou
quatre spectacles à la
Martinique et que je n’ai assisté à aucun d’eux.
Désorientés, les Martiniquais cherchent donc à
comprendre le sens de la visite
de Dieudonné à la fête du Front National. La
plupart n’ont aucune explication à
ce qui leur apparaît être un non-sens. Ils sont donc bien
obligés de se tourner
vers la presse hexagonale qui, elle, possède, à
l’entendre, la clef du
mystère : Dieudonné serait le grand-prêtre
d’une toute nouvelle secte,
celle des antisémites nègres. Son rapprochement avec Le
Pen s’expliquerait donc
par une commune détestation des Juifs. Bref, la France serait
gangrenée,
surtout dans ses banlieues, par un inquiétant
phénomène de résurgence
antisémite, non plus gaulois cette fois, mais arabe et
nègre. Et nos grands
analystes d’ajouter que si à la rigueur, l’antisémitisme
arabe pouvait avoir
quelque explication (le sort inacceptable fait aux Palestiniens), celui
des
Nègres, par contre, était totalement
incompréhensible et infondé. Or, qu’en
est-il exactement ? Les Nègres seraient-ils devenus
subitement antisémites
et si oui, pourquoi ? Je ne peux bien entendu répondre
qu’à mon seul
niveau et je me garderai bien de parler au nom de Dieudonné ou
de qui que ce
soit. Je vois en fait un phénomène qui se décline
en trois étapes : le
malaise, la stupéfaction et la colère. Malaise d’abord
quand au nom d’un
prétendu « crime contre
l’humanité », on veut me faire endosser
l’Inquisition, les pogroms, la rafle du Vel d’Hiv’ et la Shoah. La
notion de
crime contre l’humanité relève, à mon sens, de
l’escroquerie intellectuelle,
escroquerie qui a deux objectifs très précis :
1. dissimuler le nom du coupable et du même coup le
dédouaner.
2. pousser tous les peuples du monde, quels qu’ils soient, à se
sentir
coupables dudit crime.
Car si l’on admet cette notion, pourquoi ne pas alors parler de
« crime
contre la société » quand on a affaire
à un tueur en série ? A ce
compte-là, tout le monde devrait se sentir coupable des
assassinats de vieilles
dames commis par Guy Georges par exemple : le boulanger du coin,
l’instituteur,
l’infirmière, vous, moi. Soyons sérieux ! De
même qu’au niveau de la
société, un tueur en série est à juste
titre tenu pour responsable de ses
forfaits (et c’est bien pour cela qu’il passe devant les
assises !), au
niveau des nations, ceux qui ont génocidé,
esclavagisé ou chambre-à-gazé
doivent être eux aussi désignés nommément.
Je compatis devant la souffrance
juive, je trouve que la Shoah est une abomination, mais,
désolé, je ne m’en
sens ni responsable ni coupable. Et dans le même ordre
d’idée, les Indiens ne
sont pas responsables de l’esclavage des Nègres ni les Chinois
du génocide des
Amérindiens. Donc, oui, il y a en tout premier lieu un
énorme malaise lié à
cette notion fallacieuse de « crime contre
l’humanité » qu’on cherche
à nous faire gober par tous les moyens.
Vient ensuite la stupéfaction. Quand j’entends le
président du CRIJF déclarer
au journal de FR3 que « le monde civilisé doit se
mobiliser contre l’
Iran » ou tel ministre israélien des affaires
étrangères énoncer bravement
« Nous autres, Occidentaux, nous ne pourrons jamais nous
entendre avec les
Palestiniens à cause de la mentalité arabe »,
je ne peux m’empêcher de
sursauter. Je ne suis ni Perse ni Arabe, mais je sais très bien,
avec ce genre
de déclarations, dans quelle catégorie quelqu’un comme
moi se retrouve
classé : dans celle des non-civilisés. Et moi de me
dire : mais
comment un peuple qui a été martyrisé pendant
près d’un millénaire par les
Occidentaux jusqu’à ce que ces derniers, de guerre lasse si l’on
peut dire, invente
« la solution finale », comment donc un tel
peuple peut-il
aujourd’hui se réclamer de la…civilisation et de
l’Occident ? Comment
est-ce possible après Dachau et Auschwitz ? Car
l’antisémitisme européen
n’a-t-il pas fini par éradiquer toute vie juive digne de ce nom
en Europe
jusqu’à faire du yiddish une langue morte ? N’a-t-il pas
obligé les Juifs
à fuir l’Europe pour se créer un « foyer
national » d’abord, puis un
Etat dans lequel ils pourraient enfin vivre tranquilles, loin des
Inquisitions,
pogroms, rafle du Vel d’Hiv’ et autres chambres à gaz ? Car
pour autant
que je sache l’idéologie sioniste n’est pas née dans les
communautés juives du
Maroc, du Yémen ou d’Irak !
Malaise d’abord donc, stupéfaction ensuite. Vient
nécessairement le temps de la
colère. Colère devant les images de centaines d’enfants
et de femmes froidement
abattus, depuis 1948, à Gaza et en Cisjordanie. Colère
devant les maisons
dynamitées, les assassinats ciblés de militants,
l’emprisonnement de dirigeants
palestiniens dûment élus par leur peuple. Colère
devant le soutien irréfragable
de l’Occident à Israël, quels que soient les crimes
perpétrés par ce
dernier. Après avoir « massacré l’homme
partout où elle l’a
rencontré », selon l’expression de Frantz Fanon dans
« Les Damnés de
la terre », voici qu’aujourd’hui l’Europe et son rejeton
étasunien se
drapent dans la toge de l’antiracisme et du
philosémitisme ! Il y aurait
de quoi sourire de cette posture si elle n’était pas tout
à la fois
outrecuidante et scandaleuse. C’est comme si Guy Georges,
libéré avant terme,
cherchait à faire la morale à l’épicier du
coin !
Enfin, je ne peux terminer sans évoquer l’aspect
martinico-martiniquais de
cette polémique : il y a une vingtaine d’années,
Aimé Césaire avait
inventé la notion de « génocide par
substitution » pour décrire la
situation de la Martinique. Le chantre de la Négritude
dénonçait par là le
remplacement de la population autochtone martiniquaise par des
populations
venues d’ailleurs, cela avec la complicité active de l’Etat
français.
Aujourd’hui, la prédiction de Césaire est en passe de se
réaliser : tous
les domaines de la vie martiniquaise sont désormais entre les
mains de
non-Martiniquais (administration, justice, médias,
économie etc.). Le seul et
unique domaine qui ne l’est pas encore est celui de l’art, de la
culture et de
l’intellectualité en général. D’où
l’offensive que mène actuellement une bande
de néo-colons pour faire tomber cet ultime bastion en cherchant
à
décrédibiliser ceux qui, comme moi, refusent d’être
génocidés en douceur. Et
quelles meilleures armes pour terrasser ces
« refuzniks » que de les
accuser d’être racistes et antisémites ! Les dix
générations d’esclaves
arrachés à l’Afrique qui m’ont
précédé doivent se retourner dans leur tombe.
(Et enfin, à la question posée dans le titre de cet
article à savoir « Y
a-t-il un antisémitisme nègre ? », je
réponds qu’il y a en réalité un
mélange de malaise, de stupéfaction et de colère.
Qu’on appelle ça comme on
veut, ce n’est pas mon problème !)