L’IMPUDEUR
Je suis comme Raphaël
CONFIANT.
Je n’aime pas qu’on s’en prenne à mon peuple. Nourri à
l’humanisme de mon grand-père, l’historien Jules LUCRECE, et aux
valeurs morales transmises par mon père, toute injustice, contre
une personne ou contre quelque peuple que ce soit, blesse ma conscience
et me projette comme frère de cette personne ou de ce peuple.
Or, disons-le tout net, le lynchage médiatique
que subit depuis quelques temps l’écrivain Raphaël CONFIANT
est injuste et inacceptable. Et cette lapidation fait, pour moi, de lui
un frère.
Les diatribes injustes et caricaturales qui le visent,
bien entendu, n’abordent pas non plus les problèmes de fond.
Elles sont d’ailleurs le reflet de petits intégrismes, qui ont
bien compris comment fonctionne le système médiatique de
ce pays et qui en font un usage immodéré et impudique.
La crise de la conscience occidentale aujourd’hui.
Le problème qui se manifeste, en toile de fond
de cette polémique, est bien la crise de la conscience
occidentale, et singulièrement européenne, aujourd’hui.
Cette crise, faite tout à la fois d’immobilisme,
de grande tolérance et de complicité avec un racisme et
un antisémitisme, qui s’engraissent de jour en jour en occident,
est flagrante.
On peut en effet distinguer :
-
un racisme populaire qui se manifeste par des cris de
singes sur les terrains d’Europe, par la structuration mentale et
spatiale, par exemple, d’un stade comme le Parc des princes à
Paris ou du Stade de Rome, qui depuis longtemps fertilisent un
antisémitisme et un racisme contre lequel on n’a quasiment rien
fait
-
un racisme ordinaire avec des obstacles dressés
contre nègres et maghrébins s’agissant de l’accès
à l’emploi, de l’accès au logement ou de l’accès
aux boites de nuit
-
un racisme médiatique, certes plus sournois,
mais indiscutable, il suffit pour s’en convaincre de lire la presse ou
de regarder la télévision française,
l’accès à ces media, même pour l’expression de nos
points de vue ou de nos créations, étant quasiment
fermé
-
un racisme institutionnel qui s’est traduit par la
tentative d’instaurer en France la fameuse loi vantant les bienfaits de
la colonisation
-
un racisme intellectualo-mondain dont FINKIELKRAUT
n’est que le portefaix et le faquin, lui qui exerce son mépris
envers les Antillais et les jeunes de banlieue dont la révolte
est selon lui « une révolte à caractère
ethnico-religieux. ».
Et on aurait tord de croire que FINKIELKRAUT est un cas
isolé quand on voit les justifications et les soutiens
portés par BRUCKNER et FERRY (oui ! l’ancien ministre de
l’éducation nationale !) à FINKIELKRAUT.
Donc, au lieu de voir le XXIe siècle s’ouvrir en
Occident sur une pensée résolument
« décoloniale », on voit resurgir au
contraire les concepts de race et de choc des cultures qui trahissent
la volonté de l’Occident d’imposer au monde son
idéologie, sa façon de vivre et de penser.
Je plains en particulier cette Europe - qui pourtant
dans ses discours a laissé percevoir de grands espoirs - si elle
doit se construire sur une telle inconscience de son ethnocentrisme,
car elle risque de pousser des communautés au repli sur soi et
aux extrêmes.
Je lui rappelle le prémonitoire point de vue de
SARTRE : « Nous voilà finis, nos victoires, le
ventre en l’air, laissent voir leurs entrailles, notre défaite
secrète. » (…) « Nous ne pouvons plus
compter sur le privilège de notre couleur, de notre race, de nos
techniques… »
La conscience occidentale ne s’est malheureusement pas
imprégnée de la conscience sartrienne.
L’impudeur des donneurs de leçons
Des questions d’abord.
Qui, parmi les donneurs de leçons de
circonstance, a pris sa plume pour répondre à
FINKIELKRAUT ? Qui, parmi les grands névrosés de la
morale, a mobilisé les sommités philosophiques pour
rappeler à FINKIELKRAUT quelques valeurs enseignées
par la philosophie ? Qui, parmi les grands spécialistes des
Hauts comités, des Comités de réflexions, des
Comités pour la mémoire, les grands spécialistes
des missions, lesquels montrés par la télévision
s’esbaudissaient pitoyablement à l’Elysée et à
Matignon, a élevé des protestations contre les propos de
FINKIELKRAUT ?
Tous muets et infructueux.
Or, ce que disait FINKIELKRAUT n’était pas rien.
-
Les Antillais sont des assistés.
-
Les Antilles filent un mauvais coton idéologique.
-
« …on nous dit que l’équipe de France
est adorée par tous parce qu’elle est "black blanc beur", en
fait aujourd’hui elle est "black black black" ce qui fait ricaner toute
l’Europe. »
Il y a surtout le fait que FINKIELKRAUT oppose les
souffrances et les hiérarchise : « …je n’ai rien
à redire, dit-il, à l’enseignement de l’esclavage et de
la colonisation. Mais cela n’a rien à voir avec l’extermination
des Juifs par les nazis. C’est tout autre chose. » (Propos
tenus le 6 mars 2005, entre 18h30 et 19h30, sur Radio Shalom).
Et même quand, devant les protestations,
FINKIELKRAUT cherche à se dédouaner, il se ridiculise par
son ignorance des Antilles et son inculture : « J’ai
lu, dit-il, avec enthousiasme les (sic) Cahiers (sic) du (sic) retour
au pays natal d’Aimé Césaire ».
Faut-il rappeler que les propos de FINKIELKRAUT l’ont
conduit devant les tribunaux à l’initiative du COFFAD (Collectif
des Filles et des Fils d’Africains Déportés) dont
l’avocat précisait « C’est très important
d’obtenir une condamnation car Alain FINKIELKRAUT est
considéré comme un intellectuel, philosophe qui plus est,
et qu’il est très médiatique, il a de l’influence, on le
voit partout. Il est invité sur tous les plateaux de
télévision et également à la
radio. »
Qui donc, parmi les donneurs de leçons, s’est
joint à ces protestations ? Quand Raphaël CONFIANT,
lui, a répondu à FINKIELKRAUT.
C’est cette impudeur qui me choque, cette absence de retenue quand on
n’a pas pris soin de balayer devant sa porte.
Et puis alors, quand bien même on aurait des
divergences de vue avec Raphaël CONFIANT (et il m’arrive d’en
avoir), pourquoi ne pas lui appliquer, au contraire de l’impudeur
agressive, le principe de la conscience calme qui est la mienne en
toutes circonstances : la discussion de ses points de vue dans un
esprit de fraternité ?
Qu’est-ce que c’est, dans un pays de 1000 km2 et de
400 000 habitants, que cette pratique intégriste qui
consiste à lancer des condamnations depuis son quartier
général ? Cette pratique, je l’avais analysée
dans mon livre Souffrance et jouissance aux Antilles et
caractérisée comme étant L’insupportabilité,
c’est-à-dire cette tension qui, devant le point de vue de
l’autre, produit quelque chose d’insociable qui va de l’agacement
à la rage.
Pourquoi, dans un pays comme le nôtre, multiplier
les tribus et les nations sur la base de simples divergences de
vue et chercher à diaboliser l’autre ?
Comme cette chose énoncée aussi
irresponsable que grave : « Raphaël CONFIANT
antisémite ». Cela me rappelle les attaques contre
Nietzsche accusé de fascisme, lui Nietzsche qui disait
« Ne fréquenter personne qui soit mêlée
à cette fumisterie éhontée des races. »
Ce qui fait qu’en face de moi, je n’ai toujours
qu’un
Homme, et c’est fraternellement immense. Pas un Juif, pas un
Nègre, pas un Hindou, pas quelqu’un défini par son
origine ou sa religion. Toujours un Homme.
André LUCRECE, Ecrivain