Courriel à un
vieil ami qui me
demande (outré), pourquoi je soutiens Raphaël Confiant

Très
cher,
Si
Confiant doit être abattu comme un vieux chien qui a
désormais la rage,
affection que d’aucuns lui prêtent, cela se fera seulement par ce
qui lui reste
d'amis, qui, la larme à l'oeil et dans un coin sombre de notre
beau pays,
accompagneront leur sacrifice d'une longue prière afin que son
âme révoltée
puisse gagner son lopin de Paradis.
Je
lui
conseillerai toutefois de ne pas s’installer trop près d'Allah,
car devant la vakabonajri qui aujourd'hui secoue notre
île, le Père peut être saisi, lui aussi, de bien
brusques colères.
Et pour
la sauvegarde de sa prochaine réincarnation, d’autres
l’imploreront d’adopter
enfin une conduite politiquement correcte.
Le
Tout-puissant dans son infinie sagesse, et comme pour garantir que son
esprit mové ne sème panique dans son bel
au-delà, le fera immanquablement lobotomiser par ses anges, puis
le dotera
d’une nouvelle, belle et bonne âme : celle d’un «petit
blanc» de sous-préfecture,
soupçonné par ses collègues d’être de gôche
pour avoir été plusieurs fois surpris à
photocopier (sur l’engin de service)
des souscriptions de 20 euros à expédier à
mère Thérésa.
Le chabin
s’allongera alors avec une bouteille de mabi frais qui l’aidera
à ingurgiter
sans piper mot, et de la toute bonne foi de sa nouvelle âme, la
farce et salade
qu’on s’apprête à nous servir juste après le
carnaval : Intégration nouvelle,
discrimination (+), vivre ensemble, ordre juste et
autres
friandises. Il y adhérera alors comme à une promesse de
téléthon, oubliant ses
«obsessions ethniques» et jusqu’au souvenir de ses
célèbres «innommables».
Il
demandera pardon à tous les bien-pensants, à tous ces
indignés quand un éclopé
ose (avec ou sans l’aide de Garcin) demander réparation sur une
partie de
l’argenterie léguée par des siècles de rapine et
dont ils jouissent
quotidiennement.
Un
étranger de talent, nègre de surcroît (avec dans le
regard un zest
d’illumination), se fera rosser sur un parking par d’autres allochtones
venus
régler des comptes. Notre nouvelle âme n’y reconnaissant
alors aucun Don de
Dieu, lui jettera du haut de son savant patois et avec une moue
condescendante : sé pa zafè tjou’w
non ! Il fera cette fois bien
attention de ne point choquer ces mêmes sensibles que
n’émeuvent plus les cris
des enfants qu’on massacre à coups de missiles tirés
depuis l’autre côté d’un
mur.
Mais bon,
sortons du Paradis.
Que
ce
chabin ait, au cours de décennies polémiques,
accumulé contre lui (dans et hors
ce pays) les opinions les plus diverses, est une chose certaine. Qu'il
foute le
fer là où ça fait mal, est passablement entendu.
Mais s’il lèse quelque
Majesté, qu'il soit alors convoqué en singulier cartel
par le froissé ou
l’irrité. La chose m’a toujours parue excellente, et comme
l'occasion d'une
franche rigolade ; une rupture passagère de l'ennui
saisissant mon île aux
sphincters de plus en plus cintrés.
Mais
qu'il tombe dans une embuscade tendue par maints ligués ou
affectés prétextant
antisémitisme et lésion des Droits de l'Homme pour lui
faire la peau, me semble
plus qu'une foutaise : une profitation.
Tu me
parles d’éthique. De quel élastique s'agit-il quand
l'héritage sacré de
Montésinos, Las Casas, Grégoire, Schoelcher,
Mandéla, de tant de Marrons et de
tant de sang versé, est ainsi instrumentalisé dans un
conflit ne tendant ni
plus ni moins qu’à déKaler une de nos meilleures plumes.
Que
l’on
m’explique à qui profite le crime. Es tu bien sûr, cher
ami, d’en connaître
tous les tenants ? Qui sont ces ligués porteurs d’une
morale nouvelle
prétendant (ici et maintenant) nous redéfinir le bien du
mal, nous ré-enseigner
Fanon, et pourquoi pas la Levrette ou le Missionnaire ?
Tu
m’assures que ce frère est malade et que qui amicalise avec lui
doit craindre
un jour son imprévisible morsure. Mais c’est justement ce qui me
plaît et me
paraît vertu chez ce qui nous reste de mové
chabins : leur toxicité. Certains se laissent dominer par
l'affect en passant
plus que de raison, de l'adulation ou l'envie patente à la haine
la plus
obscure. Tous prétendent alors à tenir le sabre
sacrificiel. Mal heur ! La lame
tranchant les vertèbres d’un bouc (émissaire ou non) ne
peut être manipulée par
une main qui tremble ; ça fait désordre et ça
éclabousse.
Et
s’il a
trop la rage (ce dont je doute), crois-moi ami, personne ne
l'assassinera avant
nous, qui le feront tendrement avec de belles obsèques et au
moins une gerbe
inscrite de ces mots : "A notre
vaillant chien-fer de Ralph, qui voyait et débusquait tous les
zombis".
Thierry
L’ETANG