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Après Osaka, le seppuku ?

 osa

Harry P. Mephon (sociologue)[1]


Le rideau des 11ème championnats du monde d’athlétisme s’est baissé à Osaka et nous laisse un goût amer et des questionnements. On est loin de l’euphorie de Paris Saint-Denis 2003 (8 médailles) et d’Helsinki 2005 (7 médailles). Le bilan désastreux de l’équipe de France, 20ème au classement des nations avec 2 médailles loin derrière les 26 des Etats-Unis. Le contrôle positif de Naman Keita (champion du monde de relais 4X400m en 2003 et médaille de bronze aux Jeux Olympiques d’Athènes au 400m haies) aggrave l’étendue des dommages collatéraux et révèle l’état de notre culture athlétique. La mise en scène médiatique de notre équipe nationale reposait sur des élites faibles en nombre (4 des 7 médailles d’Helsinki ont été remportées par 2 athlètes). Ces piètres performances ont des raisons «complexes» explique le président de la fédération française Bernard Amsalem. Pouvait-on anticiper ce désastre ?

Plus que l’échec des athlètes, Osaka marque surtout l’échec d’un système sur des choix stratégiques qui refusent toute remise en cause dans les conceptions, les méthodes d’entraînement, du management du haut niveau et la fragilité des actions contre le dopage en dépit des discours très moralisateurs martelés dans les médias : «les dopés c’est les autres !» habile manière de se dédouaner de notre faible compétitivité. La discipline avait retrouvé un lustre à partir des années 60 et plus tard dans les années 80 avec de nombreux podiums olympiques.

Si notre équipe nationale de Rugby a un fort accent du sud-ouest incontestable, l’identité de l’athlétisme français reposait fortement depuis années 60 sur les athlètes venus des départements d’outre mer, la Guadeloupe et la Martinique notamment depuis Roger Bambuck, Marlène Canguio. Jean Poczobut, l’actuel trésorier honoraire de l’IAAF avait bien perçu les choses. Dans les années 70, quand il était aux commandes de l’athlétisme national, il avait crée une inter-région Antilles Guyane performante en donnant des moyens permettant aux athlètes antillais de s’entraîner localement. Les Jeux de la Guadeloupe et Marrie Perrine étaient des compétitions internationales de sélection du sprint national. Cette dynamique avec trois filles entraînées aux Antilles a permis la première médaille française de relais 4 x 100m féminin aux championnats d’Europe d’Athènes en 1982 au couloir 1, sous la pluie, entraînée par Antoine Chérubin. L’efficacité de cette politique réaliste et ambitieuse mis en place aux Antilles il y a 30 ans a rendu possible l’émergence des derniers grands talents internationaux à l’exemple des trois titres olympiques de Marie José Pérec.

Qu’a-t-on fait depuis ?

Au niveau local, le développement de l’athlétisme antillais a été freiné et cassé dans son élan par l’immobilisme et l’absence de vigilance des acteurs locaux; aucune continuité des actions, aucun projet de développement d’envergure n’est formulé dans une perspective globale. Des voix s’élèvent, prêchent dans le désert sont marginalisées, diabolisées. Au niveau national, s’ajoute la diminution des crédits déjà faible des pouvoirs publics; le refus d’améliorer les infrastructures sportives de transférer les moyens existant en métropole. Une absence d’ambition pour ces terres ensoleillées. Un centre médico sportif essaye de voir le jour en Guadeloupe dans les pires difficultés. Les stades se détruisent en silence, les équipements manquent de finition. Ils sont obsolètes, vétustes, les formations des cadres sont pensées à minima sans déranger les consciences.

Les compétences locales non consultées se découragent. La politique mise en place installe et renforce l’idéologie «de l’impossibilité de penser l’excellence et la préparation aux Antilles». Les talents, sont récupérés, aiguillés de manière systématique en métropole sur des projets hasardeux, sans réussite sportive et professionnelle. La dernière décennie a vu une hécatombe d’athlètes talentueux attirés par le chant des sirènes métropolitaines. Après l’aventure, la désillusion. Un grand nombre de sportifs retourne aux Antilles sans formation, à charge des régions de traiter ces drames sociaux. Après avoir déshabillé Paul pour habiller Jacques au lieu de renforcer ce qui marchait, l’ensemble de la structure s’est ébranlée.

Osaka confirme à quel point nos voisins de la Caraïbe restent performants dans la haute compétition. Ces athlètes ne se contentent pas de justifier pourquoi ils ont été éliminés par les effets de la chaleur ou encore du décalage horaire. La Jamaïque, 2,7 millions habitants 10 médailles, Bahamas, 325 000 habitants, 3 médailles, Cuba, 2 millions d’habitants 3 médailles, Panama 2 millions 1 médaille; ces «petits pays» attestent les possibilités entraîner les talents dans la Caraïbe. Chez nos voisins, cette élite se renouvelle de manière permanente. Les compétitions locales à l’exemple des Carifta Games, montrent chaque année la vitalité d’une discipline. Les performances de ce système se déroulent à nos portes sans qu’on en tire des inspirations.

Le président de l’IAAF Lamine Diack explique les raisons des succès d’une nation « Ceux qui sortent des athlètes comme des champignons, l’Amérique et les pays des Caraïbes, le font parce que leur système scolaire est bon. Dans les écoles, il y a une équipe d’athlétisme et des entraîneurs, pas de professeur d’éducation physique ; des compétitions en permanence aussi. Dans leur système on fait du sport.» l’efficacité de ce jugement doit s’analyser à deux niveaux dans l’hexagone :

Le premier, sur les visions et les concurrences grandissantes entre les enseignants et les entraîneurs Si les pays anglo-saxons croient de manière pragmatique aux vertus éducatives du sport, le scepticisme règne en France.Le système scolaire transmet une faible culture athlétique. Les programmes scolaires d’athlétisme sont très loin des réalités de l’athlétisme pratiqué en club qui vise à produire l’élite. Le second, sur les déclarations du président de la République, adepte de la culture du résultat, qui demande d’augmenter la place du sport à l’école sans préciser la nature et l’efficience du sport envisagée alors que les syndicats demandent plus de moyens. Les récents rapports[2] montrent bien que si le cross-country est la première pratique du sport scolaire, cette masse a peu d’effets sur les résultats de l’élite de notre demi-fond. Les sports collectifs (43,89% des pratiquants) et le badminton devancent de loin l’athlétisme. Ce sport, reconnu par certains comme sport de base facteur de santé et de bien être peine pour s’imposer dans les pratiques culturelles françaises.

De l’expérience des mondiaux d’Osaka, espérons que « nos touristes » ont appris du Japon pour préparer les Jeux de Pékin. Dans la culture japonaise, le seppuku (hara kiri) suivait des défaites au combat, manière des samouraïs de retrouver l’honneur,  racheter ses fautes, de se laver d’un échec personnel. Dans d’autres contrées suite à de telles catastrophes l’Allemand démissionne, l’anglophone est jeté en prison, en France on se maintient et on se justifie lors de grandes tables rondes


[1]  Voir Harry P. Mephon, Corps et Société en Guadeloupe, Sociologie des pratiques de compétition, Presses universitaires de Rennes, 2007 400 p.

[2] Voir le sport scolaire dans le premier et le second degré. Rapport au Premier ministre après consultation sur le sport scolaire IGEN 2001