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L'île aux poisons

ouassous

Marie Vaton


Au début, ça ne l'a pas inquiété. Les maux de tête, tout le monde en souffre dans les bananeraies. La faute à un travail pénible, aux heures passées le dos courbé, sous une chaleur de plomb. Un soir, Moïse Chérubin est pris de vomissements. Bientôt, la situation empire. Au début, il ne se plaint pas. Il n'ose pas. Pourtant, il ressent des douleurs atroces, qui lui tordent les boyaux, lui vident le ventre, le réveillent la nuit. Un matin, il se décide à consulter. Parce qu'il pisse du sang. Quand on lui diagnostique un cancer de la prostate, Moïse Chérubin ne fait pas le lien tout de suite avec son boulot.

Un jour, au cours de l'année 2002, il apprend dans «France-Antilles», le quotidien martiniquais, que les rivières, les nappes phréatiques et même l'eau potable sont polluées par un «cocktail de pesticides», à des doses telles que dix-huit sources de l'île sont fermées. Principal responsable ? Le chlordécone, un insecticide classé parmi les «douze salopards», douze polluants organiques persistants gravement toxiques pour l'homme et l'environnement. Un véritable poison, interdit aux Etats-Unis depuis 1976, mais utilisé jusqu'en 1993 en Martinique et en Guadeloupe pour éliminer le charançon, un coléoptère friand de bananiers (voir encadré p. 99). En Martinique, la révélation traumatise la population. En métropole, personne ne pipe mot... Cinq ans de silence. Il faut attendre le 18 septembre 2007 pour que Paris s'empare du dossier : un «rapport d'expertise» sur la pollution par les pesticides est présenté à l'Assemblée nationale par un célèbre cancérologue, le professeur Dominique Belpomme. Ses conclusions, qui reprennent les chiffres officiels du Service de la Protection des Végétaux, sont alarmantes : 40% des sols martiniquais, 99,8% de l'eau du robinet et toute la chaîne alimentaire sont contaminés pour des siècles : fruits, légumes, viandes, poissons, crustacés, à des taux parfois mille fois supérieurs au seuil maximal autorisé. Des analyses révèlent même des traces du pesticide chez les femmes enceintes, dans le placenta, le cordon ombilical et le lait maternel. Le professeur parle d'« empoisonnement», de «désastre sanitaire». Le jour même, Michel Barnier, Roselyne Bachelot et Christian Estrosi s'emparent du dossier : ils promettent un plan de dépollution des sols et la création d'un laboratoire d'analyses en Martinique. Le Parti socialiste réclame une commission d'enquête. Le dossier «pesticides» devient une affaire d'Etat. Autour du fameux rapport, la polémique enfle : le chlordécone a-t-il un lien, comme le suggère Belpomme, avec le taux anormal de cancers de la prostate aux Antilles, le plus haut par habitant après les Etats- Unis, avec plus de 240 nouveaux cas par an ?

Dans son village de Saint-Esprit, Moïse Chérubin en est persuadé : comme tous les ouvriers agricoles, il a manipulé des pesticides pendant des années, à pleines mains, sans combinaison, sans gants, sans masque; des produits aux noms étranges, Ruby, Counter, Vidat; et du Curlone, nom commercial du chlordécone. Aujourd'hui, il se bat pour qu'on reconnaisse son cancer comme maladie professionnelle et, conjointement avec l'association Non au Chlordécone, il poursuit l'Etat pour empoisonnement.

Victime collatérale des pesticides, Moïse Chérubin ? Difficile de l'affirmer. En l'absence d'études épidémiologiques, les effets du chlordécone sont mal connus sur l'homme. Mais chez le rat, les conséquences sont inquiétantes : baisse de la fertilité, cancer du foie, malformations congénitales, troubles hépatiques (voir encadré p. 98)... Sur l'île, la psychose gagne : on évoque la baisse de la fertilité, les maladies d'Alzheimer, de Parkinson... Les rumeurs les plus folles circulent : la dépression, l'anxiété ? Le chlordécone. L'impuissance, l'homosexualité ? Toujours le chlordécone. Un artiste en fait même une chanson, diffusée sur toutes les ondes : «Chlordécone c'est poison, chlordécone c'est pas bon.»

La région la plus exposée ? Le nord de l'île. Là-bas, les collines sont couvertes de bananiers sur des milliers d'hectares. Pas un centimètre de terre n'a été épargné par l'insecticide à tête de mort. Du haut de sa colline, Renaud Sylvestre, instituteur au Lorrain, vitupère les hélicoptères qui larguent des pesticides par tonnes sur les plantations. Avec la pluie, la terre dégorge son poison dans les rivières. Les vents, les ouragans se chargent de disperser le reste. Ici, 100% des nappes phréatiques et des cours d'eau sont pollués. L'usine de production d'eau potable du Vivet, qui assure 60% des besoins hydrauliques de toute l'île, est elle aussi contaminée. Aujourd'hui, elle est filtrée avec du charbon actif. Les sources sont fermées au public et la pêche est interdite dans certaines zones. Mais le doute subsiste : «J'ai bu de cette eau pendant cinquante ans, martèle Renaud Sylvestre. J'ai respiré cet air, mangé les légumes de la région.» Lui aussi a porté plainte. Lui aussi veut savoir. «Tout le monde s'inquiète, soupire Jean-Michel Macni, médecin homéopathe au Lorrain. C'est une vraie «phobie collective».»

Premières victimes de cette paranoïa ? Les agriculteurs et petits maraîchers. Au Morne- Rouge, Lucienne Page, énergique petite femme, n'arrive plus à vendre ses légumes. «Mes ventes ont chuté de plus de moitié en un an», se désole-t-elle. Tous les soirs, elle doit jeter des cageots entiers de patates douces, de tomates et d'ignames invendus. En novembre 2006, elle a fondé l'association Défense des Intérêts des Petits Agriculteurs et réclame des aides de l'Etat afin de créer un label de produits garantis «100% sans chlordécone». Pour l'instant, elle ne voit rien venir.

«De tous les agriculteurs, pollueurs comme pollués, personne n'a reçu un centime de dédommagement pour cette pollution», rugit Romain Bellay, le président de l'Organisation patriotique des Agriculteurs martiniquais (Opam). Le chlordécone, il en a utilisé pendant dix ans sur ses bananeraies, sans savoir que ses terrains en garderaient la trace pendant des siècles et contamineraient toutes ses autres cultures. «Pourquoi ne nous a-t-on rien dit ? Pourquoi a-t-on autorisé ce produit jusqu'en 1993 alors qu'il était interdit aux Etats-Unis ?», accuse-t-il. En 2003, à la demande de la préfecture, il doit faire analyser ses sols. Verdict : les trois quarts sont pollués. Il ne peut plus vendre ses ignames ni ses patates douces, qui dépassent le seuil de chlordécone autorisé. Aujourd'hui, Romain Bellay est amer. L'ouragan Dean a ravagé ce qu'il restait de ses maigres récoltes et il n'a plus un sou pour racheter des terres «propres». Pourtant, il refuse de se plaindre : «Je ne suis pas malade, j'ai fini de payer ma maison et ma voiture.»

D'autres n'ont pas sa chance. A cause du chlordécone, certains sont ruinés. Victimes d'une pollution qui n'est pas de leur fait, de la brutalité des procédures, de l'opacité des informations. Jocelyn Louise est de ceux-là. Il avait mis toutes ses économies dans un élevage d'écrevisses, le conseil régional était prêt à l'aider. Un matin, la Direction des Services vétérinaires lui annonce que ses écrevisses sont contaminées à 2 300 mg/kg. Bilan : 5 000 bêtes perdues, 6 000 euros de pertes. Et son projet, avorté pour toujours. «Je ne suis pas le pollueur, je suis le pollué !», s'écrie-t-il. Il avait pourtant obtenu de l'Etat l'autorisation d'exploiter l'eau de la rivière pour ses bassins. L'eau était contaminée... La famille Alsena elle aussi a tout perdu. Us vivent à huit dans un taudis, au bord d'un chemin boueux et tortueux, isolés de tout. Il y a les grands-parents, leur fils handicapé, leur fille Karine, son mari et leurs trois enfants. Un beau matin, quatre inspecteurs de la répression des fraudes débarquent chez eux et leur dressent un procès-verbal pour vente de patates douces contaminées au chlordécone. Du jour au lendemain, leur production est brûlée, ils doivent quitter leur terre, s'endetter pour en racheter une autre. A l'époque, ils étaient en «colonat» chez un grand planteur de bananiers, un système de prêt sans bail hérité du temps où la Martinique était encore une colonie. Bien sûr, Karine ignorait que les terres prêtées étaient gorgées de poison. Les Alsena ont dû payer. Le planteur béké, lui, s'en est tiré : le chlordécone ne passe pas à travers la peau de la banane...

«Tout ça, c'est la faute aux békés ! s'exclame une maraîchère. Ce sont eux les pollueurs, ce sont eux qui doivent payer !» Les békés, encore les békés. Pour certains, une caste, une mafia, un lobby très habile qui a toujours su protéger ses intérêts. Ce sont eux, les Hayot, les Despointes, les Fabre, les De Meillac, les De Lucy, ces descendants des premiers colons français installés aux Antilles au XVIIe siècle, qui détiennent tous les cordons de la bourse aux Caraïbes : ils possèdent les deux tiers des terres, 40% de la grande distribution, les trois quarts de l'industrie. Et 70% de la filière d'exportation de la banane. Pour Louis Boutrin, directeur de l'hebdomadaire «la Tribune des Antilles», les békés ont une large part de responsabilité : comment expliquer que le chlordécone, interdit aux Etats-Unis depuis 1976, ait pu être utilisé sans vergogne jusqu'en 1993 dans les bananeraies antillaises ? «Ils ont déversé pendant vingt ans plus de 6 000 tonnes de pesticides sur les terres martiniquaises alors que les effets du chlordécone étaient connus !», accuse-t-il. Dans un livre à charge, «Chronique d'un empoisonnement annoncé» (1), il tire à boulets rouges sur tous les responsables de ce «scandale» : l'Etat, coupable d'avoir «empoisonné» les Antillais pour «protéger les intérêts des békés en république bananière», et le ministère de l'Agriculture, coupable de négligences graves, ensuite les compagnies des eaux, les importateurs de pesticides, la Ddass et les maires, eux aussi coupables. Par leur silence. Très médiatisé, le livre a sapé la confiance des Martiniquais dans l'administration, ravivé les plaies de l'esclavage et exacerbé un peu plus les tensions entre riches békés d'un côté et Noirs de l'autre.

L'ouragan Dean a fait le reste. L'île tout entière garde les stigmates de son passage : en quelques heures, il a ravagé les plantations de bananes, couché les cocotiers, tordu les troncs des mangroves et des bois-canon. Il a aussi arraché les toits des maisons et mis à découvert les grandes demeures coloniales des békés : ici, l'ouragan a tracé une large tranchée dans une palmeraie, laissant entrevoir la très belle propriété de Bernard Hayot, l'homme le plus riche de l'île et l'une des plus grandes fortunes de France. Après la catastrophe, une délégation de gros planteurs s'est rendue en métropole pour réclamer des aides. Une fois de plus, l'Etat a débloqué des fonds : 110 millions d'euros pour remettre sur pied les bananeraies ravagées et réparer les dégâts. «Cette fois, c'en est trop ! peste un agriculteur. Cette petite communauté blanche bénéficie depuis les années 1990 de larges subventions européennes pour faire face à la concurrence mondiale de la banane. Il est temps aujourd'hui de rétablir l'équilibre et d'indemniser les autres.»

Florent Grabin, président de l'association Pour une Martinique Autrement, refuse de chercher un bouc émissaire : «Le chlordécone, c'est un combat où il y a beaucoup de victimes, mais pas d'adversaire», plaide-t-il. Cet écologiste engagé se bat contre les récupérations politiques de «l'affaire chlordécone». «On se trompe de combat et on se trompe d'armes», dit- il. Il souhaite que l'Etat reconnaisse ses torts, dépollue les sols et indemnise les agriculteurs pollués. Il rêve d'une Martinique plus autonome, d'une agriculture plus respectueuse de l'environnement. «Ici, tout est possible : pourquoi ne pas se lancer dans les agrocarburants ou la biomasse sur les sols pollués ?», propose-t-il. Chez les békés, on l'écoute, on hoche la tête. On sait bien, au fond, que la banane est menacée, qu'elle est en sursis depuis dix ans et que, si elle a résisté à Dean, elle ne résistera pas au chlordécone. Discrètement, à l'insu des écologistes, certains ont pris les devants et ont vendu une partie de leurs terres polluées à des promoteurs immobiliers. Cà et là, immeubles et lotissements poussent comme des champignons. Le béton, l'avenir de la banane antillaise ?

(1)Editions L'Harmattan (2007).