Enfin un
dictionnaire du créole martiniquais !
Mandibèlè
(Daniel Dobat)
Les Martiniquais en
avaient fini
presque par en faire un complexe : ils étaient
jusqu’à cette année 2007,
le seul et unique peuple créolophone de la planète
à ne pas disposer d’un
dictionnaire pour son créole. Même des créoles
parlés par une petite
population, comme le marigalantais, ou en voie d’extinction comme le
louisianais,
en possédaient un et cela, depuis
des
décennies. Nous avions certes d’excellentes grammaires du
créole martiniquais
(Jean Bernabé, Robert Damoiseau etc…), de très bonnes
études d’anthropologie
créole (Gerry et Thierry L’Etang, Raymond Relouzat etc.),
d’innombrables
travaux sur la littérature créole et, depuis le
début des années 70 du siècle
dernier, un nombre conséquent de publications poétiques,
théâtrales ou
romanesques en langue créole, mais pas de dictionnaire.
Eh bien, voici que cet
« oubli » est désormais
réparé
grâce à Raphaël Confiant et aux éditions Ibis
Rouge ! Et le résultat est
plus
qu’impressionnant :
. plus de 1.470 pages en 2 volumes
. près de 20.000 entrées
. environ 15.000 citations d’auteurs
créolophones visant à
illustrer ces entrées à la manière du dictionnaire
Littré.
Ce
travail colossal, qui a duré près d’une quinzaine
d’années,
est le fruit du travail acharné et solitaire d’un seul
homme : Raphaël
Confiant. On notera d’emblée le caractère insolite de
l’entreprise car de nos
jours, et cela quelle que soit la langue, plus aucun dictionnaire ne
s’élabore
tout seul. Il y a toujours un maître d’œuvre épaulé
par toute une équipe de
collaborateurs. C’est dire que R. Confiant a travaillé à
l’ancienne, à la
manière des dictionnaristes du 19è siècle,
bénéficiant toutefois de ce
formidable outil qu’est l’ordinateur. La préface de l’ouvrage
nous éclaire
quelque peu sur la méthode mise en œuvre par l’auteur qui nous
apprend d’emblée
qu’il n’a pas fait d’études lexicographiques au sens propre du
terme à cause de
« la relation problématique qu’entretient le
Martiniquais avec son
vernaculaire ». En clair, il n’a pas procédé
comme le font tous les
lexicographes du monde, c’est-à-dire bâtir des
questionnaires et se rendre sur
le terrain pour interroger les locuteurs. Il a procédé
« de biais »,
comme il le dit lui-même, c’est-à-dire en profitant des
enquêtes
ethnographiques qu’il menait pour l’écriture de romans tels que
« Commandeur du Sucre » ou
« Régisseur du rhum ». Pendant
qu’il interrogeait tel vieux commandeur d’habitation sur son
métier, il en
profitait pour relever dans le même temps les mots liés
à la coupe de la canne
à sucre, par exemple.
D’autre part, R.
Confiant a aussi dépouillé presque tout ce qui
a été écrit en créole depuis que le
créole martiniquais s’écrit à savoir depuis
la publication du recueil de fables de la Fontaine traduites en
créole,
« Les Bambou » (1846), dues à la plume
d’un Béké dénommé
François-Achille Marbot jusqu’à l’actuelle rubrique
hebdomadaire (2007) de Jid,
« Kréolad », dans le magazine
« Antilla », en passant par
les œuvres de Gilbert Gratiant, Marie-Thérèse Lung-Fou,
Georges Mauvois,
Monchoachi, Joby Bernabé, Térez Léotin,
Georges-Henri Léotin, Jala, Serge
Restog, Jeff Florentiny, Vincent Placoly, Jean-François
Liénafa, Serge Restog,
Robert Nazaire, Marcel Lebielle, Daniel Boukman etc…On
s’aperçoit au passage,
en lisant les citations d’auteur qui accompagnent les entrées,
que la
littérature martiniquaise en langue créole est beaucoup
plus riche qu’on ne le
croit généralement. La raison de sa
semi-invisibilité est sans doute due à son
manque de médiatisation et surtout au fait que le créole
est finalement assez
peu enseigné à l’école, chose qui aurait permis au
plus grand nombre de
connaître lesdites œuvres.
En
explorant donc le
lexique du créole martiniquais sur près
d’un siècle et demi, l’auteur nous donne à lire une sorte
de dictionnaire
historique et non un simple dictionnaire de la langue telle qu’elle est
parlée
aujourd’hui. Les vieux mots (ou archaïsmes) tels que
« tondilié »
(tonnelier), « komotif » (locomotive) ou encore
« chaspann » (puisette) y côtoient les mots
nouveaux (ou néologismes)
tels que « kouchal » (en mauvais état) ou
« djonmpi » (SDF
drogué). Autre point intéressant : toutes les
variantes phonétiques sont
scrupuleusement notées comme pour
« lariviè »/ « lawviè »/ « layiviè »
(rivière). D’autre part, l’auteur
s’est
soucié de l’étymologie puisqu’on y apprend que
« kouliwou » vient du
caraïbe, « manawa » de l’anglais,
« katjopin » de
l’espagnol, « danma » (talisman) de l’africain ou
encore
« kolbou » du tamoul. Il va même
jusqu’à différencier les mots qui
viennent du français standard comme
« chimiz » (chemise) ou
« tranglé » (étrangler) de ceux qui
viennent du français régional (des
parlers d’oïl : normand, poitevin, picard etc…) comme
« razié »
(buisson) ou « zen » (hameçon), et
même de l’ancien français comme
« bwareng » (bréhaigne).
Poussant encore plus
loin son travail, R. Confiant traduit en
français chacune des citations d’auteur créolophone qui
illustrent les entrées,
chose qui séduira à n’en pas douter l’utilisateur
non-créolophone de son
ouvrage ou ceux qui sont en train d’apprendre la langue. Mieux, il
recense
aussi les expressions idiomatiques comme « ba lari
chenn » (errer),
les proverbes (« Chak betafé ka kléré
pou nanm-li ») et même les
titim (devinettes). Sans compter que l’auteur ne se contente pas de
donner la
signification de chaque entrée, il explique de quoi il s’agit
soit de lui-même
soit en citant un auteur qui a travaillé sur la question. Ainsi pour « tjenbwa »,
il ne se
contente pas de traduire par « sorcellerie », il
cite Eugène Revert,
Hélène Migerel, Franck Degoul etc…, ce qui donne un petit
côté encyclopédique à
son dictionnaire, chose qui, là encore, séduira
l’utilisateur non-créolophone.
Il s’agit donc, on s’en
rend compte, d’un travail colossal dont
on peut se demander comment un homme seul a pu en venir à bout,
même au terme
de quinze années d’un labeur que l’on devine acharné.
Quand on pose la question
à l’auteur, il répond par une boutade :
« Man
sé an chaben, pa
janmen bliyé sa ! » (Je suis un chabin, ne
l’oubliez jamais !)
On regrettera toutefois
que les mots ne soient pas catégorisés
grammaticalement. Il est vrai qu’en créole, un même mot
peut être tout à la
fois un nom, un verbe, un adjectif et un adverbe et que ces
catégorisations
d’essence latine ne peuvent guère s’appliquer à une
langue comme le créole,
mais on aurait tout de même apprécié qu’on nous
indique quand tel mot
fonctionne comme un nom et quand il fonctionne comme un verbe, un
adjectif ou
un adverbe. Heureusement que le plus souvent, les citations d’auteurs
créolophones et leurs traductions viennent
désambiguïser les choses.
En tout cas,
Raphaël Confiant nous donne là une œuvre majeure
pour notre culture non seulement martiniquaise, mais créole au
sens large du
terme, puisqu’il se garde d’oublier les mots qui, grâce à
l’intense circulation
entre les îles des Antilles et l’immigration, ont fini par
s’agréger au lexique
du créole martiniquais comme le saint-lucien
« kouchal », le
guadeloupéen « chokolaté »,
l’haïtien « kolokent » ou
le guyanais « kwata ».
Woulo-bravo,
chaben !