En
Haïti, l'adoption ressemble souvent à du trafic d'enfants
Caroline
Stevan
MALAISE:
Hier encore,
l'Organisation internationale pour les migrations, à
Genève, annonçait qu'une
semaine après le sauvetage de 47 enfants d'une crèche
clandestine en Haïti, une
centaine d'autres enfants sont toujours retenus dans
l'établissement. Sur ceux
qui ont pu être retirés de la crèche, dix sont
toujours hospitalisés. Ils
souffrent de malnutrition et de maladies de peau contagieuses. Ces
photos ont
été prises à Port-au-Prince, dans la Maison de
l'Espérance, une crèche tenue
par une Suissesse, Cécile Gabathuler.PORT-AU-PRINCE, JUILLET
2007
Certains
hôtels sont connus pour
accueillir des diplomates, d'autres hébergent les humanitaires
ou les malfrats!
Le Kinam, sur les hauteurs de Port-au-Prince, s'est fait une
spécialité des
parents adoptifs. Invariablement, à l'heure du dîner et du
déjeuner, les tables
se parent de toutes nouvelles familles.
Sortir de la
misère
Sous l'œil attendri
de son mari, Karine
étouffe Jonah de baisers sonores, comme s'il fallait rattraper
le temps perdu.
«On ne l'a que depuis hier», explique la jeune
Française. A côté, Sylvie,
célibataire, tente vainement de décrisper le petit Kesny:
«C'est normal qu'il
soit impressionné, je suis allée le chercher il y a une
heure. Ça ira mieux
demain.» Tous se félicitent de leur démarche: tirer
un gamin de la misère.
Dans les bureaux de
l'Unicef, accrochés à
une autre colline de la capitale, on ne tient pas le même
discours.
«Auparavant, il s'agissait de trouver des parents à un
enfant, aujourd'hui il
faut trouver un petit pour des parents. Ne manque que le
catalogue!» déplore
Njanja Fassu, responsable du Département de la protection de
l'enfance.
Joséphine
dirige une crèche près de
l'Hôtel Kinam. Elle lève un instant les yeux de sa
télé, une minuscule gamine
posée à côté d'elle: «Vous voulez
quoi? Fille, garçon, 6 mois, 1 an? Vous
demandez, et on cherche ce qui correspond.»
Aux yeux de l'agence
onusienne, la
frontière entre trafic et adoption est pour le moins poreuse.
Certains
«orphelinats» vont jusqu'à racoler dans les
villages. D'autres se contentent de
laisser croire aux mères biologiques qu'elles reverront leur
petit. «La plupart
des bébés ne sont pas abandonnés, mais
amenés par leurs mamans. Elles
reviennent souvent prendre des nouvelles. Beaucoup espèrent
recevoir de
l'argent de cet enfant placé à l'étranger»,
argue Cécile Gabathuler, Suissesse
qui tient une crèche dans la capitale haïtienne depuis dix
ans.
Procédure
plénière
Si Haïti ne
reconnaît que l'adoption
simple, les pays européens imposent une procédure
plénière. L'enfant bénéficie
des mêmes droits qu'un fils ou une fille biologique, mais coupe
tout lien
officiel avec son pays et ses parents d'origine. «On fait signer
une décharge
aux familles, mais la plupart des gens sont analphabètes, je
doute qu'ils
soient conscients de ce qu'ils paraphent», déplore
Léon Saint-Louis, ancien
avocat spécialisé dans les adoptions.
5000
à 10'000 dollars
Outre la violation
des textes
internationaux, nombre d'affiliations sont en contradiction avec la loi
locale,
estampillée de 1974 et qui stipule que les adoptants doivent
être âgés de 35
ans, mariés depuis dix ans et ne pas avoir d'enfants
biologiques. Entre cinq et
douze Haïtiens gagnent pourtant la Suisse chaque année
(lire encadré).
«Tout le monde
est complice de ce système,
dénonce encore Njanja Fassu: les crèches, les avocats,
l'administration et les
gouvernements des adoptants, qui constituent un lobby puissant. Quand
on sait
que 2000 à 2500 enfants sortent d'Haïti tous les ans – la
moitié pour la France
– et qu'une adoption rapporte entre 5000 et 10?000 dollars, on voit
bien que
beaucoup ont intérêt à ce que ça
continue.»
«Nous n’avons
pas vraiment les moyens de
lutter, plaide Edwine Casseus, directeur du service social à
l’Institut du
bien-être social et de recherche qui valide les adoptions en
Haïti. Nous
intervenons en bout de chaîne, une fois que tout a
été réglé par les crèches et
les avocats.»
«Plus
de 6 ans» exclus
Dans la cour de la
garderie tenue par
Cécile Gabathuler, quelque 150 minots s’accrochent aux jambes
des visiteurs en
psalmodiant: «Maman, prends-moi avec toi!» La supplique
s’adresse aux femmes
comme aux hommes.
Port-au-Prince
regorge de ces pouponnières
aux noms évocateurs: Horizon de l’Espoir, Coin des Cieux, Cœur
de Lumière… Et
si quelques-unes ont pour vocation de recueillir et élever les
petits nécessiteux,
beaucoup ne font que du commerce. Celles-ci n’abritent jamais les
gosses
malingres, mal nourris ou malades. Ni ceux qui ont plus de 6 ans. Elles
ont
souvent des sites internet dégoulinant de bonnes intentions et
de poignants
couplets sur la terrible misère des gamins des Caraïbes. On
y trouve encore des
photos et une grille tarifaire. Certaines proposent même de
«livrer» les bébés
à l’aéroport le plus proche de votre domicile.
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