Projet de loi relatif
à l'immigration, à l'intégration et à
l'asile : Intervention de Serge Letchimy !!
Monsieur le Président
Monsieur le Ministre,
Chers Collègues,
Nous sommes quelques uns ici à porter, la souffrance, la
complexité et les bouleversements de l'humanité.
Comme de nombreux hommes de la minorité dites visible, je suis
aussi la résultante des processus migratoires,
accélérés et massifs, qui se son mis en œuvre sur
le continent américain avec la découverte du nouveau
monde, la Traite de nègres, la colonisation, et le les
déplacements de populations qui ont « compensé
» de nombreux génocides. Je viens de plusieurs continents
et chaque jour de ma vie, je suis en présence de plusieurs
cultures, de plusieurs langues, de plusieurs mémoires. Et,
autant que je m'en souvienne, toute mon enfance a été
habitée par plusieurs dieux qui s'accordaient entre eux pour
nous aider à combattre les misères. Cette identité
mosaïque structure mon imaginaire sans faire de moi un suspect,
à l'image de l'immigré. Elle me confère au
contraire une vision du monde souvent inconfortable, mais toujours
très riche, complexe et toujours très ouverte.
Et c'est parce que je suis de cette diaspora du monde que je porte sur
la France, sa République et ses urgences, le regard du citoyen
et la vision de l'étranger. Et c'est parce que je porte tout
cela
en moi que j'ai été triste, en apprenant l'appellation de
votre ministère ; je le suis encore plus en découvrant le
projet de loi que vous soumettez à notre approbation.
Je sais que le monde change. Je sais qu'une globalisation
libérale et financière met désormais en contact
tous les peuples, toutes les terres, toutes les langues et tous les
dieux, dans un marché aussi vaste qu'immoral. Je sais que
l'opulence des uns est désormais visible du plus profond de
toutes les misères et que les élans migratoires (qui ont
toujours accompagné la pulsion de survie de nos
humanités) ont repris force, et risquent de s'amplifier encore
sous les effets du réchauffement climatique. Les politiques
nationales des pays riches doivent donc tenir compte de ces
phénomènes et tenter de les traiter au mieux, je veux
dire : en se référant plus que jamais à leurs
valeurs fondatrices et non pas en les reniant.
Vous faîtes beaucoup référence aux valeurs de la
République, et c'est en vous arc-boutant sur ces valeurs que
vous prétendez mettre en œuvre des dispositifs de chasse ouverte
aux clandestins ; que vous restez sourd eux appels
désespérés et aux grèves de la faim ;, que
vous imposez à vos Préfets des objectifs d'expulsion
pré-chiffrés et qu'ils doivent exécuter sous peine
de sanction en dépit du contexte de leur département ou
des réalités humaines _ pour ne pas dire des
détresses_ auxquels ils se voient confrontés.
Ces valeurs auxquelles vous prétendez vous référer
je les connais et elles m'habitent.
Et c'est parce qu'elles m'habitent que je vois à quel point on
peut les bafouer voire les trahir.
Oui on peut les bafouer.
Quand on regarde le monde depuis la Caraïbe, on voit le
rayonnement de la France. On voit une présence nationales
singulière qui tranche sur toutes les autre, et qui lui
constitue une véritable identité liée à des
principes qui se sont révélés précieux pour
tous les peuples, toues les cultures Pas une élévation,
pas un combat libérateur, pas un désir de plus
d'humanité, ne s'est exprimé dans le monde, sans une
référence à la terre des libertés, à
la terre des « Droits de l'Homme », au lieu de la
laïcité, à la patrie d'une exigence sans faille pour
une humanisation de l'homme. Même quand il a fallu se battre
contre elle, ce fut le plus souvent avec des principes et des valeurs
que la France avait su porter et proposer à tous.
Et cette identité nationale-là, ne peut pas avoir peur du
monde.
Elle ne peut pas se sentir menacée par des vagues
d'immigrés qui viennent y chercher un emploi, un peu de
mieux-être, un rien de dignité.
Cette identité nationale-là ne peut pas s'administrer.
Elle ne peut pas se gérer comme une marchandise, se
réguler comme un quelconque précepte. Elle ne peut
surtout pas s'enfermer derrière des murs ou même dans ce
que Glissant et Chamoiseau ont appelé si justement un «
mur ministère ».
De l'identité, pas de ministère !
L'identité nationale française est une valeur vivante,
elle va au monde, elle va dans les imaginaires du monde, elle porte le
France depuis des siècles vers le monde, et je peux même
dire qu'elle habite et accompagne ceux qui s'élancent vers vous.
Et c'est justement au nom de cette identité que je ne peux
admettre l'idée que l'on puisse accueillir un être humain
sur son sol, lui donner le droit de séjourner et de fournir sa
force de travail, et que dans le même temps, on déploie je
ne sais combien d'obstacles pervers, de voies de garage insidieuses, de
pistes interminable, faux prétextes et autres chausse-trappes,
quand il vaut compenser sa solitude en faisant venir sa femme ou ses
enfants, ou simplement en voulant rapprocher de lui ceux qu'il aime et
qui lui sont proches.
Dans votre projet, monsieur le ministre, tout est fait pour qu'il
fournisse son énergie, s'épuise et s'en aille au plus
vite !
Seulement c'est à un homme que l'on a ouvert la porte ; pas
à une machine. On ne peut fouler au pied des principes de
dignité humaine au prétexte que quelques-uns tentent de
les pervertir ou d'en faire un trafic lamentable. L'existence du vice
ne doit pas faire renoncer à la vertu, bien au contraire.
L'esprit de dignité humaine et de liberté qui
caractérise la France ne doit pas renoncer à
lui-même face aux grouillements obscurs de la misère et de
la perversion.
Aucune langue ne peut vivre et s'enrichir dan un frottement constant
aux autres. Accueillir une langue ce n'est pas renoncer à la
sienne. L'imposer aux autres ce n'est pas la défendre, bien au
contraire. Et je préfère me battre pour que tous les
Etats de la caraïbe s'accordent pour un office commun des
immigrations, plutôt que de dresser un mu, ou de renoncer
à la plus petite part de ce principe.
Si « intégration » signifie «
désintégration préalable », je ne
vois-là qu'une alchimie d'appauvrissement. C'est ce qui
certainement explique l'échec du modèle
d'intégration et la persistance des discriminations raciales en
France. Si l'idée intéressante de «
co-développement » ne sert qu'à clamer la
susceptibilité de pays dont on humilie les ressortissants, je ne
vois-là aucune valeur républicaine, aucune valeur
humaine. Je vois au contraire l'arrogance orgueilleuse qui a
caractérisé l'esprit de colonisation ou les
idéologies de hiérarchisation des cultures et des races.
Les valeurs de la République sont avant tout des valeurs
humaines. Une république qui, au prétexte de se
défendre, renie des valeurs humaines renonce en fait à
elle-même. Le monde change et la conscience que nous avons de lui
change. Les désespérantes misères qui entourent
les pays riches sont presque toujours à l'origine de ces
richesses. Le monde est un tout et les équilibres qui se sont
installés ici se sont nourris de profonds
déséquilibres qui proviennent delà. Le
problème et les détresses des immigrations
contemporaines, les changements climatiques, demandent une grande
politique nationale qui vise à obtenir des régulations
européennes, des organisations mondiales, qui se
réfèrent sans faille à des valeurs humaines et qui
tentent de les exalter. La crispation nationale répressive est
en fait une absence de vision, un manque d'ouverture et d'audace, une
ignorance de la complexité du monde, clair : c'est une absence
de politique.
Alors, nous avons le devoir d'aborder cette douloureuse question sans
que la France renonce à elle-même, nous avons le devoir de
faire en sorte qu'une fois encore, par l'imagination, par l'audace, la
vision la plus large et une présence très
généreuse au monde, la France réaffirme, et de
belle manière, cette identité qui lui a
conféré ce si précieux visage.
C'est au nom de cette identité nationale-là, au nom de
cette beauté, que je ne voterai pas votre projet de loi.