Sainte-Lucie : Vers un
regain de la langue créole ?
Par Rodolf Etienne
Ainsi, après
avoir été découverte
par les Arawaks aux environs de l’an 200, Sainte-Lucie fut conquise par
les
Caraïbes six siècles plus tard. Ils nommèrent
l’île Iguanaronia, « là
où se
trouve l’iguane », de sorte qu’ils rendirent compte de
la grande
abondance de ces reptiles.
Huit siècles
plus tard, durant la
colonisation européenne, l’île appartint successivement
aux Espagnols, aux
Hollandais et à tour de rôle, quatorze fois durant, aux
Anglais et aux
Français, qui se livraient une bataille sans merci pour sa
possession. C’est de
cette guerre de possession que lui viendrait son surnom
d’« Hélène des
Antilles », à l’instar d’Hélène, figure
de la mythologie grecque, fille de
Zeus et de Léda, réputée pour sa beauté et
qui aurait été la cause de la guerre
de Troie.
En 1765, c’est sous
gouvernorat
français que les premiers esclaves africains sont
importés. De 1793 à 1815, soit
en près de vingt ans, Sainte-Lucie passa alternativement, pas
moins de sept
fois, du gouvernorat français à anglais. La langue
française trouva de cette
manière un terreau fertile chez les esclaves et fut le relais de
l’implantation
du créole à base lexicale française. En 1814, le
Traité de Paris attribua
définitivement l’île aux Anglais, qui s’en servait alors
comme base stratégique
pour défendre leurs possessions du sud, la Barbade notamment. La
langue anglaise
remplaça rapidement le français dans l’administration, le
créole demeurant la
langue principale des esclaves.
1838 est
l’année de l’abolition
de l’esclavage dans toutes les colonies britanniques et marque
également le
début d’une importation massive de travailleurs indiens. La
langue créole se
maintint à côté de la langue anglaise qui, elle, se
développa de plus en plus.
L’esclavage étant aboli, l’ancienne population servile pouvait
librement avoir
accès à l’éducation, qui se faisait bien
évidemment en anglais.
Le XXème
siècle saint-lucien sera
marqué par de grands bouleversements politiques : en 1924,
une nouvelle
constitution permet à un nombre restreint de membres élus
d’intégrer le Conseil
législatif, qui était jusqu’alors intégralement
nommé via Londres ; en
1951, le suffrage universel est institué et, en 1956, un
gouvernement
ministériel est installé ; de 1967 à 1979,
l’île jouit du statut d’Etat
associé au Royaume Uni, pour enfin acquérir son
indépendance le 22 février
1979. John George Melvin Compton, dont les funérailles ont
été célébrées le 18
septembre dernier, a dirigé les affaires de l’île, comme
premier ministre, de son
statut d’Etat associé à son indépendance, de 1964
à 1979, puis de 1982 à 1996.
Après avoir quitté le pouvoir en 1996, il a
été réélu en décembre 2006, avant
de mourir le 7 septembre 2007. On le surnomme le
« père de la
nation ».
Le
contexte démographique et linguistique
Sainte-Lucie compte
environ
150 000 habitants, majoritairement créoles (75 %). De base
lexicale
française, le créole de Sainte-Lucie est appelé
« patwa » et jouit aujourd’hui
d’un statut très minoritaire dans les affaires du pays.
Néanmoins, la proximité
de l’île avec la Martinique et la Guadeloupe, toutes îles
françaises du nord, offre
à la langue créole une ouverture non négligeable.
A ce niveau, même les
échanges diplomatiques se font souvent en créole.
Cependant, force est de
constater le cloisonnement dont est victime la langue à
Sainte-Lucie. Dans les
grands centres urbains, son emploi a longtemps été
découragé au profit de la
langue anglaise, qui favorisait l’intégration au système
anglais dominant. Le
créole a ainsi été considéré comme
la langue des mornes, des villages, des
campagnes et, en l’occurrence, comme la « langue
du peuple ». La langue anglaise, elle, est
« la langue de
l’Etat », la langue des activités parlementaires, de
la rédaction et de la
promulgation des lois, des cours de justice et des services
gouvernementaux. Il
y a certes bilinguisme, mais largement en faveur de l’anglais, ancienne
langue
du colon, au détriment de la langue de l’esclave, le
créole, pourtant parlée
par la majorité de la population. Une diglossie
caractéristique des relations
qui unissent la langue créole aux langues dominantes de la
Caraïbe :
français, anglais ou espagnol.
Regain
véritable ou simple manifestation de contestation ?
Dans les îles
anglaises de
Sainte-Lucie et de la Dominique, encadrées par les îles
françaises de la
Martinique et de la Guadeloupe, la situation de la langue créole
a toujours été
particulière. Durant la colonisation, la Guadeloupe a servi de
base pour
l’implantation des français à la Dominique, tandis que la
Martinique jouait le
même rôle pour Sainte-Lucie. On mesure alors les atavismes
véhiculés par la
langue créole dans les îles anglaises.
Au temps de
l’esclavage, le
contexte est simple : le créole est majoritairement la
langue de l’esclave,
celui-ci engagé dans une résistance perpétuelle -
peu ou prou – contre le système
servile, contre la langue française
ou anglaise, celles des colons. Eux sont engagés dans une
volonté de domination
farouche et invariable. Tout autant que les hommes, et dans une
relation qui
s’apparente au mimétisme, les langues s’affrontent, au
bénéfice des dominant(e)s.
Dans le contexte esclavagiste, on le devine aisément, la
diglossie est à son
paroxysme. On retiendra cependant que la langue créole aura
été l’une des principales
langues de la lutte et de la libération, voire un instrument, un
outil de cette
lutte. Plus concrètement, on sait le rôle joué par
les esclaves marrons dans la
mise à mal du système servile, et on sait que, chez eux,
la langue créole était
presque exclusivement la seule employée.
Si je mets l’accent
sur cet
aspect de la langue, instrument de la lutte, de la revendication, de la
contestation, c’est parce qu’il me semble, qu’aujourd’hui encore, c’est
là l’un
des atavismes récurrents de son expression. La langue
créole est donc
incontestablement, et, assurément aujourd’hui encore, la langue
de la
revendication du peuple. Cet argument me permet d’introduire un autre,
plus
pertinent. Il me semble encore qu’aujourd’hui à Sainte-Lucie, la
langue créole
est employée dans un certain cadre comme un outil de la
revendication
populaire. L’ancien gouvernement, celui du docteur Kenny Anthony, qui
avait
« renversé » John Compton en 1996, a
souvent été décrié pendant ses deux
mandats. Le peuple semblait si mécontent qu’il a rappelé,
contre toute attente,
John Compton au pouvoir, en dépit de son grand âge (82
ans) et des faibles
espoirs que, légitimement, il pouvait placer dans sa
longévité. Il n’aura été à
la tête du pays que durant cinq mois, puisqu’au mois de mai
dernier il
subissait une première attaque cardio-vasculaire, puis une
autre, en août
dernier, qui lui aura été fatale. Ce rappel est
éloquent, à plus d’un titre.
J’ose
affirmer que
le
mécontentement du « peuple » se stigmatise
également dans une
pratique renforcée du créole au quotidien. Certains
pourraient prétendre là
pures allégations, mais j’assure que mes affirmations sont le
fruit d’une
expérience vécue. Jugeons plutôt sur un exemple
rapporté ! En 1996, j’avais
été frappé par l’omniprésence, je veux dire
à tous les niveaux de la vie
sociale, de la langue anglaise : dans les administrations, dans les
commerces,
dans la rue, dans les taxis collectifs. Ah ! les taxis collectifs,
tellement
impliqués dans la vie de nos régions, qu’ils peuvent
efficacement servir à
l’analyse, de surcroît succincte comme je l’ai affirmée en
préambule (n’en
déplaise aux ethnolinguistes patentés). C’est là,
peut-être plus qu’ailleurs,
dans les taxis collectifs, que le peuple se rencontre et
échange. Là, les
barrières tombent, les clivages s’estompent, les rapports et les
contacts se
nouent. Et où on entendait, il y a dix ans un « good
morning » ou un
« good afternoon », on entend maintenant un
« byen
bonjou ». Le taxi collectif représenté comme
laboratoire
ethno-linguistique, quel ineptie, quelle prétention, n’est-ce
pas ? Et
pourtant ! Je suis forcé de constater que dans ces fameux
taxis, aujourd’hui,
les discussions ne se font quasi exclusivement qu’en créole, en
patwa. Et que
la même situation se retrouve dans d’autres sphères de la
vie sociale, là où
naguère la langue anglaise régnait en maîtresse. Je
remarque par conséquent que
le créole se pratique, certes avec une certaine timidité
perceptible, dans les
commerces, les bureaux (plus rarement), lieux où il était
totalement exclu, en
tout cas, marginal. Un autre fait remarquable et remarqué,
l’emploi,
visiblement plus sûr, de la langue créole dans les
conversations entre
Saint-Luciens et Martiniquais. Pour l’avoir pratiqué, je sais
que les
Martiniquais, même quand ils possèdent suffisamment la
langue de Shakespeare,
aimaient à « défier » Saint-Luciens
et Dominicais en employant le
créole dans leurs échanges. De même que les
Saint-Luciens aimaient, pour leur
part, « défier » les Martiniquais en les
traitant de
« french » : « ou sé
fransé ? », nous
répétaient-ils, lorsque nous nous adressions à eux
en créole. Aujourd’hui, le
terme de « fransé » est plus timidement,
lui aussi, prononcé.
Alors, ce
changement radical, est-ce le
signe d’un regain véritable du créole ou une simple
manifestation capricieuse d’une
population qui, parce qu’elle estime avoir été
flouée par l’ancien gouvernement
travailliste, utilise la langue créole pour réaffirmer
son identité, pour se
faire re-connaître. Rappelons que l’anglais est
considéré comme la
« langue de l’Etat ». S’en détacher est
certainement une manière de
se détacher de l’entité qu’elle est sensée
représenter : L’Etat et son
gouvernement ! Mes conclusions n’ont rien de scientifiques, je le
mesure
pleinement. Elles seraient à prendre comme une invitation
à une réflexion plus
approfondie ou alors comme une base à développer. Mais
tout de même ! Notons
bien que la question est de savoir si ce mouvement en faveur de la
langue des
ancêtres, des esclaves, du « peuple » est
légitime et durable ou
simplement manifeste du mécontentement général et
si il diminuera d’intensité à
mesure que la colère du « peuple » passera.
Un
éclairage, de grâce un seul !
Lors
de la Table ronde sur l'enseignement
du créole dans la Caraïbe qui se déroulait à
Fort de France, en Martinique, en
mai 2005, Lindy Ann Alexander et Michael Gaspard, représentants
du Komité
Kréyol de Sainte-Lucie proposaient leurs conclusions aux
chercheurs rassemblés.
Ils débutaient leurs présentations par une affirmation
lourde de sens. « On
observe que le "kwéyòl" n'a jamais
bénéficié d'une pratique libre
dans autant de milieux qu'aujourd'hui. On ne s'étonne plus
d'entendre parler
créole ou de le voir utiliser dans les domaines publics
où il était jadis absent »,
débutaient-ils. Un renouveau qui, selon eux, a plusieurs
bases : les campagnes
de sensibilisation et de défense de la culture créole
menées par le Folk
Research Centre
de
Sainte-Lucie ; les initiatives de l’ancien gouvernement travailliste
(gouvernement
de Kenny Anthony, décrié par ailleurs !), comme par
exemple le lancement
d’un dictionnaire de créole sainte-lucien à la
portée de tous produit par le
"Summer Institute of Linguistics" (SIL) des Etats-Unis, avec la
participation de plusieurs Sainte-Luciens ; ou encore le
repositionnement
de la politique nationale qui fait reconnaître officieusement le
"Kwéyòl" comme une langue à part entière et
le bilinguisme de la
société sainte-lucienne ; au niveau des
médias, le Gouvernement (toujours
lui !) a franchi une étape significative au sein de son
service
d’information en lançant la chaîne nationale de
télévision NTN (National
Television Network) dont la programmation est entièrement
consacrée à la
culture locale, ce qui a bouleversé le panorama de la vie
nationale et a donné
un nouvel élan à la culture et aux traditions
créoles ; concernant les
stations de radio, elles offrent presque toutes des créneaux
horaires réguliers
d’émissions en créole et embauchent à plein temps
des animateurs qui travaillent
uniquement en créole. Des conclusions que Lindy Ann Alexander
réaffirmait en
Guadeloupe, en mars dernier, à l’occasion d’une table ronde
cette fois
consacrée à l’enseignement et à la recherche du
créole à la Guadeloupe :
« Avec le récent engouement pour la culture et la
langue kwéyòl à Sainte-
Lucie, après des campagnes de sensibilisation menées par
le Folk Research
Centre et la célébration du patrimoine culturel
créole pendant tout un mois
(dans le cadre des « jounen
kréyol » au mois d’octobre), le
public sainte-lucien, en général, est favorable à
l’idée d’apprendre à lire et
à écrire le kwéyòl »,
avançait-t-elle. Elle affirmait par ailleurs,
toujours avec la même verve : « Actuellement,
aucun projet national
ou officiel n’existe à Sainte-Lucie pour enseigner le
kwéyòl à l’école ou pour
l’utiliser comme langue d’enseignement. (…) Malgré plusieurs
recommandations
formulées par des chercheurs, l’administration de
l’éducation nationale n’est
pas prête à s’engager dans cette voie d'où
l'impression d'un dialogue de sourds ».
On s’en rend compte le problème de la langue créole
à Sainte-Lucie n’est pas
simple. Il n’y a pas vraiment de débat commun, même si, de
part et d’autre, on
semble prendre de plus en plus conscience de l’intérêt de
la langue créole et
de la valorisation de la culture créole. Dans ce marasme
fécond, bien heureux
celui qui pourrait anticiper. Pourtant les créolistes
saint-luciens se veulent
confiant comme le rappelait Lindy-Ann Alexander en Guadeloupe. Au terme
de sa
conclusion, et après une présentation qui suscita de vifs
débats, elle déclarait
en substance que s’il restait beaucoup à faire, les
avancées étaient réelles et
que les signes d’une avancée perceptible de la langue
créole dans la sphère
culturel sainte-lucienne étaient manifestes.
Conclusion
Restons
persuadé que le « réveil »
dont il est question
et attendu par beaucoup est bien vrai. Osons le croire, mettons notre
confiance
en ceux qui comme nous, sur le terrain, y fondent leurs espoirs.
Espérons que
cette foi dont il est question là, nous aidera à grandir,
à nous développer, à
développer notre culture caribéenne créole, pour
qu’enfin nous réalisions cette
chaîne d’union, qui finalement ne serait qu’une simple
manifestation de notre
identité propre, essentielle. Je reste un militant de la cause
de créole,
convaincu que pour nous, issus de ce creuset, c’est là la plus
digne de nos
expressions.