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Antilles: "Un problème, pas un drame"

eric de lucy

Propos recueillis par Marianne ENAULT

 
La Martinique et la Guadeloupe sont "empoisonnées" affirme lundi le professeur Belpomme, auteur d'un rapport sur l'utilisation des pesticides aux Antilles. Des propos qui provoquent la colère des producteurs de bananes antillais. Interrogé par leJDD.fr, leur président, Eric de Lucy, minimise l'étendue des dégâts et dénonce une "forme de médecine populiste".

Le professeur Belpomme évoque un "désastre sanitaire aux Antilles" en raison de l'utilisation du chlordécone par les agriculteurs. Quelle est votre réaction ?
Il y a ceux qui pensent que le professeur Belpomme a raison de porter ces accusations et les autres. De nombreux médecins et scientifiques pensent qu'il n'y a aucune preuve de contamination générale par le chlordécone. Il s'agit d'une immense exagération. Avec ce tapage médiatique, on croit qu'aux Antilles tout est pollué, qu'on ne peut plus manger de fruits et de légumes, que tout le monde a le cancer. Existe-il quelque chose de plus grave que de dire ‘vous êtes tous sous le coup d'une épidémie de cancers' ? Le professeur joue avec l'inquiétude et la sensibilité des gens. C'est une forme de médecine populiste qui me choque énormément.

Ce produit a été interdit aux Etats-Unis dès 1976. Il a ensuite été interdit en métropole en 1991 et seulement en 1993 aux Antilles. Pourquoi ?
En 1991, les producteurs antillais ont demandé une dérogation qu'ils ont obtenue. Les Antilles ont une spécificité par rapport à la métropole : la production de bananes. Les producteurs avaient besoin du chlordécone pour détruire le charançon. De plus, il faut se remettre dans le contexte. A l'époque, le chlordécone n'était pas considéré comme un produit aussi polluant pour le sol qu'aujourd'hui. Tout le monde a été soigné il y a 20 ou 30 ans par des médicaments qui ont depuis été retirés de la vente. C'est comme ça. Le problème est qu'aujourd'hui, on fait comme si en 1993 on avait les connaissances scientifiques de 2007. Ce n'est pas vrai. Le passé, c'est le passé. Ce qu'on faisait il y a 15 ans, ne se fait plus aujourd'hui. Ce qui se fait aujourd'hui ne se fera plus demain.

Les Antilles respectent la même chaîne alimentaire soumise aux mêmes règles sanitaires qu'en métropole. C'est faux de dire le contraire, de laisser penser que les populations antillaises n'ont pas droit à la même qualité que les Français de métropole. Quant à la différence entre les Etats-Unis et la France, chaque pays a ses propres règles phytosanitaires. Il existe aujourd'hui une longue liste de produits interdits en Europe et autorisés aux Etats-Unis.

On lit ici ou là que des producteurs antillais ont continué à utiliser ce pesticide jusqu'en 2002, et ce, de manière illégale. Qu'en pensez-vous ?
Ce sont des accusations sans fondement.

Quelle est la réalité de la pollution aujourd'hui ?
Le produit a été utilisé jusqu'en 1993. Il reste des traces dans les sols martiniquais et guadeloupéens. Environ 15 à 20% des sols sont contaminés. Ce n'est donc pas toute la nappe phréatique des Antilles qui est polluée. Selon la plupart des scientifiques, ces traces mettront entre 30 et 50 ans à disparaître. C'est le chiffre qu'il faut retenir et non ceux du professeur Belpomme, qui parle de deux siècles ou de certains journalistes, qui évoquent 7 000 ans ! C'est une pollution qu'il ne faut pas minimiser. Il y a un problème mais ce n'est pas la crise énorme dont parle toute la presse. La situation est préoccupante mais les propos tenus par le professeur Belpomme sont graves. Parler d'une épidémie, c'est effrayant. Cela crée une vague d'inquiétude chez les consommateurs.

Quel est le risque pour les consommateurs aujourd'hui ?
Le consommateur antillais, comme le consommateur de métropole, doit savoir que consommer la banane antillaise ne comporte absolument aucun risque. Cela ne représente aucun danger pour la santé. La majorité des fruits et légumes antillais ne sont pas contaminés. Toutefois, certains légumes produit dans des zones polluées peuvent être contaminés, notamment les racines locales (patate douce, l'igname, etc.). On y trouve des traces de chlordécone au-dessus des normes autorisées par l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). Il faut donc faire attention pour que ces légumes ne se retrouvent pas sur le marché. C'est ce que font les autorités et les producteurs. Le tout est d'informer les gens sans semer la panique. Il y a un problème chlordécone mais il n'y a pas un drame chlordécone. J'en veux beaucoup au professeur Belpomme car il est entré dans le sensationnel et le médiatique. Il veut avoir le dernier mot mais je ne suis pas certain qu'il ait les preuves scientifiques de ce qu'il avance.

Quelle est la solution aujourd'hui ?
Depuis dix ans, l'utilisation des pesticides dans l'agriculture évolue dans le bon sens. L'agriculture telle que nous la pratiquons aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était il y a 15 ans. La prise de conscience écologique est beaucoup plus forte aujourd'hui. On utilise 60 % de pesticides en moins dans la banane qu'en 1998. Nous progressons d'année en année. Nous surveillons de très près la qualité des produits que nous mettons sur le marché.

Et pour répondre à la demande de qualité croissante des consommateurs et aux préoccupations écologiques, nous essayons de mettre au point une variété de banane qui n'aura plus autant besoin de pesticide. Attention, il ne s'agit pas d'une banane OGM mais d'une banane plus résistante. Le zéro pesticide est un objectif que nous nous sommes fixés à cinq, six ou sept ans. A marche forcée, nous allons vers une agriculture beaucoup plus propre. La banane des Antilles est d'ores et déjà la filière de production de bananes la plus propre au monde mais on peut encore mieux faire. Et pour cela, nous sommes tout le temps en train de chercher.

Eric de Lucy est le président de l'Union des producteurs de bananes de Martinique et de Guadeloupe.