CHLORDECONE : L’ETAT
BOTTE EN TOUCHE

Raphaël
Confiant
Après avoir fait
le mort pendant
des mois, suite à la publication de « Chronique d’un
empoisonnement
annoncé », publié par Louis Boutrin et
moi-même en février dernier, après
avoir, par le biais de ses services déconcentrés en
Martinique, tenté de monter
les agriculteurs et les marchandes contre nous (où est
passée d’ailleurs,
l’association-bidon, Machann Foyal, censée rassembler
les revendeuses du
marché des Floralies ?), après avoir
essayé de déstabiliser Me
Durimel, avocat guadeloupéen, responsable des
« Verts-Guadeloupe »,
qui est à la tête du mouvement anti-chlordécone
dans l’île-sœur, après divers
chantages fiscaux et autres contre tout ce monde-là,
voilà que l’Etat français,
empoisonneur en chef de nos deux peuples, devant le battage
médiatique provoqué
par le scandale du chlordécone, choisit une autre
stratégie. La plus misérable,
la plus lâche : botter en touche.
Cela a commencé
il y a quinze jours, à Paris, par une
conférence de presse tenue par un Béké,
représentant les gros planteurs, qui
déclara froidement :
« Le
problème du chlordécone, c’est du
passé ! »
Cela a continué
avec l’interview télévisée récente du
nouveau préfet de la Martinique par des gens qui se proclament
journalistes,
mais qui ne sont que des lèches-bottes, l’émission ayant
été préparée à
l’avance et les questions complètement
téléguidées. Là encore, le discours est
à peu près le même :
« Il ne faut
pas se focaliser sur le chlordécone et
le paraquat, mais sur la question générale des
pesticides…De toutes façons,
s’agissant de ces deux produits, ils ne sont plus utilisés
depuis
longtemps. »
Aucun des journalistes
français, lors de la conférence de
presse parisienne, pas plus qu’aucun de leurs confrères
martiniquais lors de
cette fameuse émission télé, n’a eu le courage de
poser la question de la
« rémanence » du chlordécone et du
paraquat ! Rémanence, pour
ceux qui ne le sauraient pas encore, signifie durée de vie de
ces poisons dans
nos sols, nos rivières, nos nappes phréatiques et nos
rivages. Or, les
scientifiques sont d’accord pour dire qu’elle est de 80 ans pour le
paraquat et
de 150 ans pour le chlordécone. Le professeur Dominique
Belpomme, l’éminent
cancérologue français que Jacques Chirac avait
nommé à la tête du « Plan
Cancer », l’a répété à nouveau
lors de sa visite dans notre île il y a
deux mois. Affirmer donc que « le chlordécone
et le paraquat, c’est
du passé » revient carrément à se
foutre de la gueule des Nègres !
Est-ce du passé
quand des études scientifiques,
commanditées par les services de l’Etat eux-mêmes, ont
montré que le
chlordécone est présent dans le sang de 90% des femmes
enceintes ? Est-ce
du passé quand chaque mois des agriculteurs et des aquaculteurs
ont contraints
d’arrêter toute exploitation parce que les résultats du
fameux laboratoire de
la Drôme chargé d’identifier le chlordécone sont
positifs ? Est-ce du
passé quand 12 des 14 sources que comptent la Martinique sont
interdites
d’usage pour cause de contamination, celle de Bod Lanmè,
à Basse-Pointe,
contenant 44 fois le taux de chlordécone jugé acceptable
par l’organisme
humain ? Est-ce du passé quand le taux de cancers, de la
prostate
notamment, explose dans nos deux îles, la Martinique étant
même classée 2è, au
niveau mondial, juste après les USA, pour le cancer de la
prostate ? etc…etc…On
pourrait multiplier à l’envi les exemples qui montrent que la
question du
chlordécone et du paraquat ne relèvent absolument pas du
passé, mais bel et
bien du présent. Et du présent le plus
immédiat ! Si on peut
comprendre que la presse française se fiche un peu du
problème, il est tout
simplement honteux que des journalistes martiniquais se fassent les
complices
de ce qui n’est autre qu’une vaste entreprise de désinformation
visant à
endormir les peuples martiniquais et guadeloupéen.
Mais, fort
heureusement, il reste quand même des pans de
la justice française qui possèdent un minimum
d’indépendance et d’honnêteté.
C’est ce qui explique que le 2 août dernier, la Cour d’appel de
Fort-de-France
ait déclaré recevable une plainte pour
« empoisonnement et complicité
d’empoisonnement avec mise en danger de la vie
d’autrui » déposée
par l’ASSAUPAMAR (Association pour la Protection de l’Environnement de
la
Martinique). Un intitulé très fort, très fort
puisqu’il n’avait pas été
retenu dans l’affaire du sang contaminé !!! On peut
supposer que les
magistrats en question ne sont pas de dangereux gauchistes et qu’ils
ont jugé
sur la foi des pièces accablantes fournies par les
écologistes. Le problème est
de savoir si la justice pourra suivre son cours jusqu’au bout
c’est-à-dire
arriver à une identification des coupables et à leur mise
en examen, puis à
leur poursuite devant les tribunaux. Malgré le bla-bla-bla sur
l’indépendance
de la justice française, il est permis d’en douter.
Rappelons les
chiffres :
. 12.000 hectares sont
contaminés au
chlordécone en Martinique
. 5.000 en Guadeloupe
Aucune processus de
traçabilité des productions
agricoles n’a été mis en branle par l’Etat. Aucun
début de commencement d’indemnisation des petits et
moyens agriculteurs n’a été
mis en route. Aucune étude quant
à la faisabilité d’une décontamination des
sols, notamment à l’aide des
procédés de phytoremédiation mis au point au
Canada, n’a encore été envisagée.
Aucune étude épidémologique à grande
échelle n’a été lancée dans nos
deux îles pour mesurer l’impact de l’emploi, pendant plus de 30
ans, de ces
deux pesticides sur nos populations. Et évidemment, aucune
enquête
judiciaro-policière n’est en cours pour tenter d’identifier
les coupables de
cet empoisonnement.
Et malgré tout
cela, nos chers journalistes martiniquais
trouvent le moyen d’abonder dans le sens du représentant de
l’Etat qui déclare
carrément que la question est close !
Quant à nos
élus, s’ils se heurtent à un mur quand ils
tentent de faire prendre conscience de la gravité de la
situation à l’Etat
français, qu’est-ce qui les empêchent de s’adresser
à l’Organisation des Etats
de la Caraïbes, à l’Organisation des Etats
américains, à l’Union Africaine et à
la Ligue Arabe ?
Car, il est
désormais clair que seule une internationalisation
de la question de l’empoisonnement des populations martiniquaise et
guadeloupéenne par le chlordécone et le paraquat
sera en mesure de
débloquer la situation.