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« Un vrai désastre
sanitaire »
Propos
recueillis par Jean-Marc Plantade
CANCÉROLOGUE
réputé à l'hôpital Georges-Pompidou,
le professeur Dominique Belpomme a conduit récemment une mission
scientifique
en Martinique et en Guadeloupe pour mesurer les conséquences de
l'usage massif
des pesticides par l'agriculture antillaise. Le constat - il
n'hésite pas à
parler d'îles « empoisonnées » - que ce
scientifique très engagé dans la cause
écologique livre en exclusivité à notre journal
est accablant.
Vous avez enquêté en avril-mai dernier sur
la pollution par les pesticides
aux Antilles. Quel constat faites-vous ?
Dominique Belpomme. La situation y est
extrêmement grave ! Les
expertises scientifiques que nous avons menées sur les
pesticides conduisent au
constat d'un désastre sanitaire aux Antilles. Le mot n'est pas
trop fort : il
s'agit d'un véritable empoisonnement de la Martinique et de la
Guadeloupe.
Empoisonnement ?
Oui, par les pesticides. Il y a le chlordécone, le paraquat
(interdit très
récemment) et plusieurs dizaines d'autres pesticides
utilisés dans des
conditions plus qu'opaques. Lors de mon séjour aux Antilles, je
n'ai d'ailleurs
pu avoir aucun renseignement sur ces pesticides... souvent
largués par avion.
Mais qu'est-ce qui est empoisonné au juste ?
L'empoisonnement concerne le sol et l'eau. Le chlordécone, par
exemple, se fixe
dans les argiles du sol de façon quasi indélébile
puisque sa durée de fixation
est de l'ordre du siècle. Résultat : la chaîne
alimentaire est touchée et au
premier plan l'eau. En Martinique, la plupart des sources sont
polluées. Les
fruits et les légumes-racines sont contaminés par les
pesticides, certaines
viandes également.
Pourtant, les producteurs de bananes affirment que leurs
fruits sont
sains...
C'est exact car la contamination s'arrête au niveau de la peau.
« Malformations congénitales, troubles
de la reproduction »
Alors quelles sont les conséquences sur les
populations ?
Je pense que cette affaire se révèle être beaucoup
plus grave que celle du sang
contaminé. Cette fois, c'est toute une population qui a
été empoisonnée : celle
qui vit aujourd'hui, mais aussi les générations futures.
Du fait de leurs
molécules CMR
(cancérigène-mutagène-reprotoxique), les
pesticides sont
impliqués dans la genèse de certains cancers. Ces
molécules sont également
responsables de malformations congénitales, de troubles de la
reproduction. Ce
sont là des données toxicologiques de base...
Mais qu'avez-vous précisément
constaté aux Antilles ?
Le taux de cancers de la prostate y est majeur : les Antilles sont au
deuxième
rang mondial. Les extrapolations montrent que pratiquement un homme sur
deux
aura dans sa vie un risque de développer un cancer de la
prostate. En outre, le
taux des malformations congénitales augmente dans les
îles. Enfin, les femmes
ont beaucoup moins d'enfants aux Antilles qu'il y a quinze ans. La
thèse
classique veut que cela soit lié à la pilule. Je pense
pour ma part que c'est
aussi lié aux pesticides.
Avez-vous découvert autre chose ?
Oui ! En Guadeloupe, on a pu démontrer que toutes les femmes
enceintes et que
tous les enfants qui naissaient étaient contaminés au
chlordécone. On le
retrouve dans le cordon ombilical. Cela constitue une véritable
bombe à
retardement : outre un risque de cancer, ces enfants peuvent aussi
devenir
stériles.
Vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
Tout cela est scientifiquement établi, mais nous n'avons pas
encore la preuve
épidémiologique que les cancers de la prostate sont
liés au chlordécone. Je
vais donc lancer cette étude. Je retournerai en décembre
aux Antilles pour
doser scientifiquement les pesticides que l'on pense être
responsables des
cancers de la prostate.
On est donc bien loin du principe de précaution
sans cesse mis en avant en
métropole, non ?
Je le répète : c'est une crise sanitaire majeure. Cela
n'a rien à voir avec le
principe de précaution. D'autant que si on est à peu
près certains que des
cancers sont liés aux pesticides, il y a une maladie dont on
sait qu'elle est
causée par le chlordécone. Ce sont les myélomes.
Plusieurs dizaines de patients
sont actuellement victimes de cette espèce de leucémie
des os, ils ont tous été
empoisonnés par le chlordécone. Certains sont même
décédés.
Des morts à cause du chlordécone ?
Nous sommes certains de sa responsabilité. Depuis 1979, on sait
au niveau
international que ce pesticide est un produit excessivement toxique.
Bizarrement, c'est en France qu'on l'a utilisé le plus
longtemps.
Pourquoi ?
Il y a eu au bas mot une insuffisance des pouvoirs publics dans la
prise en
compte des risques sanitaires liés à l'utilisation des
pesticides. La France a
interdit le chlordécone en 1990 sur tout son territoire sauf...
aux Antilles.
Pourquoi ? Je rappelle au passage que le ministère de
l'Agriculture n'a pas
tenu compte de l'avis de sa propre commission de toxicologie qui
demandait
depuis longtemps l'interdiction du paraquat. Or, ce dernier est au
moins aussi
redoutable que le chlordécone. Une autre bombe à
retardement !
17/09/07
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