Controverse sur les effets des pesticides en Martinique

La
polémique sur les pesticides en Martinique s'amplifie :
savants, ministres, directeurs d'agences sanitaires et producteurs
montent au créneau.
OUI, les pesticides organochlorés, notamment le
chlordécone, ont fait l'objet d'une « utilisation intense
aux Antilles pour la culture de la banane », reconnaissait hier
dans un communiqué l'Institut national de veille sanitaire
(INVS). Il s'agissait alors de lutter contre Cosmopolites sordidum, le
charançon de la banane.
Partant hier pour la Martinique, Christian Estrosi, secrétaire
d'État à l'Outre-mer, martèle : « Dire que
le sol est contaminé est un non-événement, tout le
monde le savait. Aucun gouvernement ne peut être accusé
d'inertie depuis 1993. »
Dès le début des années 1980, l'Institut national
de la recherche agronomique a enquêté sur la contamination
de la faune sauvage de Guadeloupe par ce type de produit. Dès
les années 1990, le plan national de surveillance de la
pollution des eaux de boisson s'est étendu aux Antilles.
En septembre 1993, le chlordécone a été
définitivement interdit aux Antilles, en retard sur la
métropole. En 1999, il a été décidé
par les services décentralisés de l'État de
surveiller les polluants historiques : « C'est à cette
occasion que l'on a»redécouvert* les vieux pesticides
comme le chlordécone », précise Luc Multigner
(unité 625, Inserm). Des campagnes de dosage toxicologique ont
été faites sur les sols, l'eau, les aliments. Les
captages d'eaux contaminées ont été fermés
depuis 2001.
En 2004, puis en 2005, des études épidémiologiques
ont été lancées par des chercheurs français
et étrangers sur la fertilité masculine, les pathologies
de la reproduction et du développement des organes de la
sphère uro-génitale ; une autre est toujours en cours sur
les facteurs de risque environnementaux de survenue du cancer de la
prostate. Les résultats s'étaleront de 2008 à 2009.
Mais, contrairement aux affirmations du rapport de l'Artac,
signées par le Pr Dominique Belpomme, qui a
déclenché la polémique actuelle, « à
ce jour, aucun lien n'a été démontré entre
l'exposition aux pesticides aux Antilles et des effets sur la
santé », estime l'INVS. M. Belpomme a, dès la
mi-juillet, fait largement circuler les conclusions de son «
rapport d'expertise et d'audit externe » et annoncé sa
volonté de le rendre public en septembre pour la Journée
nationale de la prostate. Une réunion interministérielle
s'est d'ailleurs tenue à Paris le 30 août 2007,
organisée par le directeur général de la
santé, Didier Houssin.
« Affirmations mensongères »
Un courrier d'un chercheur de l'Inserm et de médecins du CHU de
Pointe-à-Pitre, mis en cause par M. Belpomme, avait, le 16
août 2007, été envoyé à M. Houssin.
Ils y précisaient que, contrairement à ce qu'affirme le
Pr Belpomme, c'était en « toute indépendance de
leur organisme de rattachement et des services de l'État »
qu'ils avaient travaillé. Ils dénoncent aussi dans le
rapport Belpomme « des approximations, des inexactitudes, des
incohérences et surtout des affirmations mensongères sur
les intentions des investigateurs ».
Pour Didier Houssin, comme pour Gilles Brucker (INVS), « le
document de l'Artac n'est pas un travail scientifique » et
« le problème a été identifié depuis
de nombreuses années ». Un exemple entre autres : à
propos de la responsabilité éventuelle du pesticide dans
le déclenchement du cancer de la prostate, les auteurs du
rapport Artac « négligent de mentionner le rôle
majeur et indiscutable de l'influence des caractéristiques
ethno-géographiques » des populations antillaises.
Traduction de Gilles Brucker : « L'incidence aux Antilles est le
double de celle en métropole. Mais c'est la même
différence entre les Blancs et les Noirs américains.
L'incidence aux États-Unis est de 161 pour 100 000 habitants
chez les Blancs, et de 255 pour 100 000 chez les Noirs. Et la
mortalité annuelle est de 25 pour 100 000 chez les Blancs contre
62 pour 100 000 chez les Noirs. » Ce qui ne veut pas dire que les
pesticides n'aient pas d'incidence, mais, à l'heure actuelle,
« on n'a pas la preuve d'un effet additif ! »
Jean Michel Bader