Antilles: "Une bombe
à retardement"
photo Gaëlle Linfide
Le cancérologue
D.Belpomme estime que l'usage extensif de
pesticides dans les Antilles est "une bombe à retardement"
Il
s’inquiète également du nombre d’ores et
déjà
élevé de cancers de la prostate et du sein.
"C’est un désastre sanitaire et agricole, déjà
perceptible maintenant,
et une bombe à retardement pour l’avenir car le désastre
sanitaire est surtout
à venir", lance l’auteur d’un rapport alarmant
présenté mardi à
l’Assemblée nationale.
Cancer
de la prostate
Des
pesticides hautement
toxiques sont fortement rémanents, explique-t-il : "il
faut un
siècle pour que la moitié du chlordécone, qui
n’est plus sur le marché,
disparaisse des sols". Et en matière de pollution, "les
îles
sont plus fragiles que les continents". "La Martinique a la
deuxième
incidence de cancer de la prostate dans le monde après les
Etats-Unis",
remarque le biochimiste Philippe Irigaray, co-auteur du rapport.
Or, assure-t-il, cette
augmentation ne s’observe pas chez
d’autres populations noires qui présentent a priori la
même susceptibilité,
plus importante, de développer ce cancer. "On peut
prévoir qu’un homme
sur deux fera un cancer de la prostate dans les années qui
viennent",
avance le Dr Belpomme.
Pourtant, selon le spécialiste, « Il n’est pas
prouvé qu’il existe un
lien entre le chlorédécone et le cancer de la prostate
(...) Par contre, il
faut certainement faire des études de biologie
moléculaire, c’est à dire
étudier chez les malades atteints du cancer de la prostate les
différents types
de pesticides qu’on pense être impliqués dans la
genèse de ces cancers. C’est
ce que nous pensons faire dans les mois à venir avec nos
collègues urologues et
cancérologues de l’île (...) Il faut mettre en place des
solutions dans le
cadre d’un plan de sauvetage en cinq points. »
Intoxication chronique
"Nous
voulons faire
des études toxicologiques",
rechercher les causes à l’origine de l’augmentation d’incidence
des cancers de
la prostate et du sein, dit-il. Car, selon lui, les études
épidémiologiques
actuelles ne sont pas adaptées pour une intoxication chronique
et répétée. Il
faudrait, par exemple ne pas se contenter d’une simple prise de sang,
mais
aussi étudier des prélèvements de graisses,
susceptibles de stocker les
polluants, note d’ailleurs son rapport.
Le chlordécone,
pesticide autorisé jusqu’en 1993, est
probablement "l’arbre qui cache la forêt", estime ce texte, car
"la Martinique est polluée par plus de cent pesticides".
L’analyse
des problèmes de pollution des sols et de santé doit
prendre en compte ces
"cocktails". "Pourquoi s’être fixé sur le
chlordécone comme
seule cause possible de cancer de la prostate, alors que la pollution
par ce
pesticide est très forte dans le Nord-est de l’île et
l’incidence (nouveaux
cas) élevée des cancers de la prostate est surtout
décelée dans le
Sud ?", demande le cancérologue.
Le chlordécone,
pesticide autorisé jusqu’en 1993, est
probablement "l’arbre qui cache la forêt", estime ce texte, car
"la Martinique est polluée par plus de cent pesticides".
L’analyse
des problèmes de pollution des sols et de santé doit
prendre en compte ces
"cocktails". "Pourquoi s’être fixé sur le
chlordécone comme
seule cause possible de cancer de la prostate, alors que la pollution
par ce
pesticide est très forte dans le Nord-est de l’île et
l’incidence (nouveaux
cas) élevée des cancers de la prostate est surtout
décelée dans le
Sud ?", demande le cancérologue.
Problèmes de fertilité
Son
rapport soulève aussi des
problèmes de fertilité et de malformations à
éclaircir. Le Dr Belpomme pointe
aussi une "association" cancer-pesticide : "un taux de
myélome (cancer) largement au dessus de ce qu’on peut attendre
dans une zone,
une des plus contaminées par le chlordécone". Le
rapport dénonce le
manque d’information des médecins qui se trouvent de ce fait "dans
l’impossibilité de mettre en oeuvre des mesures de
prévention auprès de leurs
patients" en Martinique.
Cela fait 30 ans que le
premier rapport concernant la
contamination par les pesticides aux Antilles est sorti. Depuis, il y a
eu sept
rapports successifs. « On connaît depuis 30 ans
l’ampleur de cette
catastrophe à travers les rapports et l’Etat était
parfaitement informé.
Certains ministères n’ont pas reçu les parlementaires qui
désiraient en savoir
plus. Ce problème des pesticides est l’équivalent du
scandale du sang contaminé
ou du scandale de l’amiante. », a expliqué
Victorin Lurel, président
de la Région Guadeloupe, au micro de RFO
Cinq mesures pour sauver les Antilles
Le Pr Belpomme
propose cinq mesures
concrètes pour éviter aux Antilles ce qu’il qualifie de
« désastre
sanitaire » !
-
étudier la biologie des sols, en vue de
développer une agriculture de qualité "dans les
territoires non pollués et
dont la fertilité est préservée".
- rechercher les causes à l’origine de
l’augmentation
d’incidence des cancers de la prostate et du sein. Il réclame
des études
épidémiologiques adaptées à la Martinique.
- interdire le paraquat, un herbicide "encore plus
toxique
que le chlordécone".
- sensibiliser la métropole aux problèmes
des Antilles, "reconvertir
l’agriculture" et la rendre moins polluante, "assurer la
pérennité du
tourisme".
L'Etat pour la transparence
Le secrétaire
d’Etat à l’Outre-mer, Christian Estrosi, a
déclaré vouloir "une transparence totale" sur
le sujet et
s’est dit favorable à la mise en place d’une commission
d’enquête
parlementaire. "Je ne jouerai pas avec la santé des
citoyens même si
c’est au détriment de l’économie", a t-il
précisé. Christian Estrosi
s’est également engagé à transférer le
laboratoire de Chalon-sur-Saône, chargé
de l’analyse des échantillons antillais, sur place aux Antilles
où il se rendra
mercredi 19 septembre.
La justice va enquêter
Le 02
août, la cour d’appel de
la Martinique a déclaré recevable une plainte pour
empoisonnement et complicité
d’empoisonnement avec mise en danger de la vie d’autrui,
déposée par
l’Association de sauvegarde du patrimoine martiniquais et l’Union des
Producteurs Agricoles de la Guadeloupe. Désormais, la justice va
donc enquêter
sur l’utilisation du chlordécone.
Déjà, en
mars 2007, les Martiniquais Raphaël Confiant et
Louis Boutrin avaient publié à l’Harmattan "Chronique
d’un
empoisonnement annoncé. Le scandale du chlordécone aux
Antilles françaises
(1972-2002)". Ce livre-enquête sur l’utilisation de ce
pesticide
utilisé durant près de trente ans avait permis aux
auteurs de pousser un cri
d’alarme et d’interpeller les candidats à la
présidentielle ainsi que l’opinion
publique.
Aujourd’hui, ce travail de fond réalisé par les
élus locaux et les acteurs
associatifs semble payer puisque les initiatives en faveur de la
vérité
concernant l’utilisation des pesticides se multiplient.
Les réactions
Intervenant
après le rapport du cancérologue
Dominique Belpomme, le directeur général de l'Institut de
veille sanitaire
(InVS), Gilles Brücker, a indiqué de son coté,
mardi, qu'il n'y avait
"pas de catastrophe sanitaire" aujourd'hui aux Antilles.
"Il y a une exposition de la population" aux pesticides, avec
des "conséquences à suivre et à mesurer", a
déclaré le Pr
Brücker au cours d'une conférence de presse, mais
"aucune catastrophe
sanitaire pour l'instant".
Le Pr Brücker a également estimé que le rapport du
cancérologue Dominique
Belpomme "n'est pas un rapport scientifique". "Il y a des
questions, il faut y répondre", a-t-il
ajouté, soulignant qu'"il
n'y a aujourd'hui aucune preuve scientifique sur l'impact
sanitaire".
La ministre de la Santé Roselyne Bachelot estimait
également lundi
qu'aucun "lien scientifique" n'avait été établi
par le médecin mais a
néanmoins appelé la population locale à prendre
certaines précautions.
Extraits du rapport Belpomme
Pollution et
endommagement chimiques des sols
" La pollution des sols
est un problème que n’a pas
envisagé de façon explicite le rapport d’information de
l‘Assemblée nationale.
Or, avec celle de l’eau, la question posée d’une possible
stérilisation des
sols par les pesticides est l’une des plus préoccupantes. La
plupart des
pesticides sont en effet rémanents, c’est-à-dire qu’ils
se fixent de façon
souvent très stable au niveau des argiles des sols (ou de leurs
équivalents) et
cela pendant de très nombreuses années.
Tel est le cas du chlordécone, une molécule
organique très fortement
chlorée (la molécule contient 10 atomes de chlore),
très peu soluble dans l’eau
et dont la demi-vie de fixation dans les sols est de l’ordre d’un
siècle !
Tel est aussi le cas du paraquat, utilisé aujourd’hui en
tant qu’herbicide
dans les bananeraies, à l’inverse très soluble dans l’eau
et qui est en outre
un herbicide redoutable en raison de sa très forte
rémanence dans les sols.
Compte tenu des
nombreux pesticides utilisés
antérieurement, il est donc probable que les sols de la
Martinique et de la
Guadeloupe soient très gravement endommagés.
(...)
La pollution des sols de
la Martinique par le chlordécone et le HCH Béta
apparaît très étendue. Elle
concernait 90 % des 5 285 hectares de bananeraies et 10 % des 17 400
hectares
de cultures autres que la banane. La cartographie, établie
à partir des
qualités rétentielles en eau des sols, des
antécédents de culture de banane et
de la pression parasitaire, indique que la région la plus
fortement contaminée
correspond à la partie Nord-Est de l’île où les
taux quantifiables (TQ) de
contamination des sols y attendraient en moyenne plus de 1000
µg/kg.
(...)
Les essais de dépollution
par différentes techniques, basées sur la
biodégradation (dégradation
microbiologique) ou sur la phytoremédiation (extraction des
polluants par les
plantes) s’avèrent être extrêmement difficiles, si
ce n’est impossibles, compte
tenu des données de la littérature scientifique. Les
recherches sont donc à
poursuivre de toute urgence dans ce domaine. A noter que la mise en
jachère des
sols ne constitue pas une solution."
Endommagement
biologique
et baisse de fertilité des sols
"Les
études précédentes
concernent la chimie des sols. Elles ne concernent pas sa biologie. Or
il est
clair que les pesticides qui ont été utilisés
pendant de nombreuses années -
rappelons qu’il s’agit de biocides - ont probablement
détruit ou tout au
moins modifié les organismes vivants qui y sont présents
(bactéries,
champignons, insectes, nématodes). Par conséquent, en
raison de la destruction
des écosystèmes des sols, il est fortement probable que
ces pesticides ont
gravement endommagé leur fertilité."
Pollution
du littoral et
disparition des réserves halieutiques
"Les
réserves halieutiques
de l’île, en raison de la pollution du littoral par les eaux de
surface, sont
en extrême danger. La contamination de l’ensemble de la flore et
de la faune
(coraux, poissons, langoustes, mollusques) est à
considérer. Concernant le
chlordécone, les taux y sont très élevés,
atteignant 100 fois la Limite Maximale
provisoire (LMp) dans certains produits de mer. La contamination
des
poissons de l’estuaire de la Lézarde semble
particulièrement élevée, ce qui a
entraîné l’interdiction de pêche.
(...) Il est clair qu’un travail considérable de recherche et de
sauvegarde de
la flore et de la faune marines est à faire d’extrême
urgence, si on veut
sauver ce qui est encore sauvable, et au plan économique,
préserver le tourisme
dans l’île."
Risques
sanitaires
"Les
Antilles françaises
et plus particulièrement la Martinique sont l’objet de trois
types de problèmes
de santé publique : (1) l’augmentation du nombre de cancers
de la prostate
et du sein, (2) une baisse de la fécondité et (3) la
possibilité d’une
augmentation d’incidence des malformations congénitales et de
troubles du
développement chez les enfants.
Comme le souligne l’Appel de Paris, ces trois types de problèmes
relèvent de
maladies que nous avons appelées CMR, car causées
majoritairement par des
substances Cancérigènes, Mutagènes et/ou
Reprotoxiques (CMR), liées à la
pollution chimique.
(...)
L’une des critiques majeures, nous l’avons souligné, est en
effet que le
chlordécone est probablement « l’arbre qui cache la
forêt ».
Autrement dit, compte tenu de l’importance de la pollution dans les
deux îles
par les pesticides depuis de nombreuses années, il est fortement
probable que
le chlordécone ne soit pas le seul pesticide à l’origine
des maladies
actuelles, et qu’il faudrait sans aucun doute se poser la question du
rôle des
« cocktails » de pesticides utilisés, dans
le cadre de recherches
prospectives à visée cognitive et surtout envisager
l’avenir en tenant compte
d’une logique de précaution et de prévention
vis-à-vis des pesticides toujours
utilisés, ce qui n’est à l’évidence pas le cas
aujourd’hui."