Les murs, par
Patrick Chamoiseau et Edouard
Glissant

Les deux
écrivains analysent le recul de
civilisation que signifie le ministère de l’Immigration, de
l’Intégration, de
l’Identité et du Codéveloppement. Ils montrent comment,
par cette initiative,
la France trahit son plus grand message historique, « lde la
liberté ». Ils appellent « toutes les
forces humaines » à
protester « par toutes les formes possibles »
contre la création du
« mur-ministère ».
Extraits(*)
Une des richesses les
plus fragiles de l’identité,
personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est
que, d’évidence,
elle se développe et se renforce de manière continue,
nulle part on ne
rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait
s’établir ni se
rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui
en fonderaient d’autorité la
nature. Le principe d’identité se réalise ou se
déréalise parfois dans des
phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de
pathologie (exaspération
d’un sentiment collectif de supériorité) dont les
diverses
« guérisons » ne relèvent pas,
elles non plus, de décisions préparées
et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.
Essayons d’approcher
cette multiplicité complexe,
jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous
appelons identité. Un
peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur
identité,
mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de
préceptes et de postulats.
On ne saurait gérer un ministère de l’identité.
Sinon la vie de la collectivité
deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu
infertile par des régies
fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que
l’identité est
d’abord un être dans le monde, ainsi que disent les philosophes,
un risque
avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec
l’autre
et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte du
rapport. Une telle
ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre
et, plus avant,
l’audace de changer.
Identité
nationale
En Occident et d’abord
en Europe, les collectivités
se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce
qu’on
appelait les valeurs de la communauté, de les défendre
contre toute agression
extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La
nation devient
alors un État-nation, dont le modèle peu à peu
s’impose et définit la nature
fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La
communauté
qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais
pouvoir le
figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour
laquelle elle exprime
cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle
prétend attribuer
une dimension « d’universel ». Une telle
organisation est au principe
des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses
valeurs et se
réclame d’une identité préservée de toute
atteinte extérieure et que nous
appellerons une identité racine unique. Même si toute
colonisation est d’abord
d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette
survalorisation
identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine
unique a donc
toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins
en essayant de
le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé à
l’origine des luttes
anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité
nationale,
héritée de l’exemple du colonisateur, que les
communautés dominées ont trouvé
la force de résister.
(…)
Faire-monde
Ainsi en plein XXIe
siècle, une grande démocratie,
une vieille République, terre dite des droits de l’homme,
rassemble, dans l’intitulé
d’un ministère appelé en premier lieu à la
répression, les termes :
immigration, intégration, identité nationale,
codéveloppement. Dans ce
précipité, les termes s’entrechoquent, s’annulent, se
condamnent, et ne
laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France
trahit par là une
part non codifiable de son identité, un des aspects
fondamentaux, l’autre en
est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la
liberté
pour tous.
C’est vrai que l’espace
démocratique est un champ
de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais
de tous les
systèmes demande une attention de tout instant, et comme une
vigilance de
guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné
l’idée d’une progression
rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et
avancée sont
comme indissociables : là où s’intensifie la
lumière, l’ombre s’affirme
tout autant. (…).
Mur et
relation
La tentation du mur
n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation
n’a pas réussi
à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à
penser l’autre en soi, ces raides
préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou
d’idéologies closes, se sont
élevées, effondrées, et nous reviennent encore
dans de nouvelles stridences.
Ces refus apeurés de l’autre, ces tentatives de neutraliser son
existence, même
de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes
législatifs,
l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard
d’une croyance
transmise par des médias qui, délaissant à leur
tour l’esprit de liberté, ne
souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des
pouvoirs et des forces
dominantes.
La notion même
d’identité a longtemps servi de muraille :
faire le compte de ce qui est à soi,
le distinguer de ce qui tient de l’autre, qu’on érige alors en
menace
illisible, empreinte de barbarie. Le mur
identitaire a donné les éternelles confrontations de
peuples, les empires, les
expansions coloniales, la traite des nègres, les
atrocités de l’esclavage
américain et tous les génocides. Le côté mur de
l’identité a existé, existe encore, dans toutes les
cultures, tous les peuples,
mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus
dévastateur sous
l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand
même fait
Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont
quand même
rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et
fécondés, souvent sans le
savoir.
La moindre invention,
la moindre trouvaille, s’est
toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse
étonnante. De la roue à
la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se
comprendre sans
admettre qu’il existe un côté dynamique de
l’identité, et qui est celui de la
relation. Là où le côté mur de l’identité
renferme, le côté relation ouvre tout autant, et si,
dès l’origine, ce côté
s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a
jamais été sur des
bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale
religieuse laïcisée.
C’était simplement une affaire de survie : ceux qui
duraient le mieux, qui
se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec
l’autre :
compenser le côté mur
par la rencontre du
donner recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet
échange où l’on se
change sans pour autant se perdre ni se dénaturer.
(…)
L’imaginaire libre .
Les murs qui se
construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme,
d’immigration sauvage ou
de dieu préférable) ne se dressent pas entre des
civilisations, des cultures ou
des identités, mais entre des pauvretés et des
surabondances, des ivresses
opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches.
Donc : entre des
réalités qu’une politique mondiale, dotée des
institutions adéquates, saurait
atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les
identités nationales, ce n’est pas
les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie
états-unienne sans partage,
c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est
la
marchandise divinisée, précipitée sur toutes les
innocences, c’est l’idée d’une
« essence occidentale », exempte des autres, ou
d’une civilisation
exempte de tout apport des autres, et qui serait par là
même devenue non
humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection
divine, de la prééminence, du
droit d’ingérence, en bref, c’est le mur
identitaire au coeur de l’unit,é diversité humaine.
(….)
Mondialité
La mondialité
(qui n’est pas le marché-monde) nous
exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une
diversité plus complexe
que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la
couleur de la
peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que
l’on
craint, le sol où l’on est né. L’identité
relationnelle ouvre à une diversité
qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires.
La multiplicité,
voire l’effervescence, des
imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de
cela que toutes
les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont
élaboré en ombres et en
merveilles, et qui constitue l’infinie matière des
humanités. La vraie
diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les
imaginaires : la façon de
se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser
ses
principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau
peut habiller
des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent
s’accommoder de
peaux, de langues et de dieux différents. Mme Condoleezza
Rice relève du
même imaginaire que M. George W. Bush, et n’a rien à
voir avec
M. Mandela ou avec Martin Luther King.
(…).
De la repentance
Face à de tels
bouleversements, il y a des
équilibres économiques, des aléas sociaux, des
exigences de politique
intérieure à inventer, maintenir ou réparer. Les
flux excessifs d’immigration,
des pays pauvres vers les pays riches, peuvent être
équilibrés par un grand
nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère
immédiat et
irrévocable : par exemple, l’entreprise
délibérée et proclamée d’une
stabilisation juste de l’économie mondiale, le
rétablissement des revenus des
matières premières des pays du Sud, le transfert
systématique des technologies,
partout où cela serait possible, l’établissement patient,
obstiné d’un réseau
Nord-Sud de commerce durable et équitable. Il y a là les
principes d’une grande
politique pour une nation, qui de les proclamer et de les
étudier et de
commencer à les mettre en pratique, se grandirait. C’est
à chacun de mesurer
son degré de prudence, l’éclat de son audace, la
hauteur de sa vue.
Mais la folie serait de croire inverser par des diktats
le mouvement des
immigrations. Dans le mot « immigration » il y a
comme un souffle
vivifiant. L’idée d’« intégration »
est une verticale orgueilleuse
qui réclame la désintégration préalable de
ce qui vient vers nous, et donc
l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer
les différences qui se
dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se
défait pas de sa
prétention altière.
(…).
L’appel
Les murs menacent
tout le monde, de l’un et
l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation
à l’autre (à tout l’autre,
dans ses présences animales, végétales,
environnementales, culturelles et
humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable,
la plus
enrichissante de nous-mêmes.
Nous demandons que
toutes les forces humaines,
d’Afrique, d’Asie, des
Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États,
tous les
« républicains », tous les tenants des
« droits de
l’homme », que tous
les artistes, toute
autorité citoyenne ou de
bonne volonté élèvent, par
toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous
accommoder au pire,
de nous habituer à l’insupportable, de nous faire
fréquenter, en silence,
jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.
Tout le contraire
de la beauté.
Toutes les
initiatives en rapport avec cet appel seront
répertoriées sur le
site de l’Institut du Tout-Monde.
www.tout-monde.com
(*) Le texte
intégral est à paraître
le 4 octobre chez Galaade Éditions.
(1) Prix Goncourt
pour Texaco, 1992
(2)
Prix
Renaudot pour la Lézarde, 1958