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Antilles : réorienter les cultures après le passage de l'ouragan Dean

bananeraie à Macouba dans le nord de la Martinique
photo Gaëlle Linfide


La culture de la banane a pollué les terres de la Martinique et de la Guadeloupe pendant plus de 20 ans. Après le passage de l'ouragan Dean, les associations de défense de l'environnement veulent profiter de la destruction des bananeraies pour réorienter l'agriculture antillaise et soulager les terres.

Là où Dean est passé, il ne reste rien. Premières touchées, les plantations de bananes de la Martinique et de la Guadeloupe, que l'ouragan a détruites dans leur quasi intégralité. Le gouvernement a été prompt à apaiser les exploitants, et à leur promettre des subventions d'un montant de 115 à 130 millions d'euros, ainsi qu'un dispositif exceptionnel d'indemnisation du chômage partiel. Rapide également, la mise en place d'un plan de reconstruction des bananeraies, pour redresser la filière. Ce plan en 4 étapes prend effet immédiatement, prévoit une remise en état des parcelles en 15 jours et une première récolte d'ici quelques mois. Trop rapide au goût de nombreuses ONG et associations de défense de l'environnement. La destruction des cultures serait en effet l'occasion idéale pour tenter de soulager les parcelles polluées depuis des dizaines d'années par des pesticides persistants, le chlordécone en tête de liste.

Entre 1973 et 1993, le chlordécone, un insecticide organochloré puissant, est abondamment utilisé dans les Antilles, sous le nom de Képone puis Curlone. Ce produit permet de débarrasser les bananiers de leur plus grand prédateur, le charançon noir. Soupçonné dès 1977 d'être toxique, il s'avèrera ensuite être cancérogène pour le rongeur et potentiellement mortel pour l'homme. Dès 1984, l'OMS en déconseille l'utilisation, sauf dans le cas où il ne peut être remplacé par aucune autre substance. Interdit à la vente en France en 1990, il continuera cependant d'être utilisé aux Antilles plusieurs années après. Christian Choupin, directeur général de l'Union des groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et Martinique (UGPBAN), insiste sur le fait que le chlordécone n'a jamais été utilisé en dehors de la législation française. Quoi qu'il en soit, l'innocuité du produit n'a pas encore été démontrée. Plusieurs études sont en cours.

Le chlordécone, toxique et dangereux, mais très utilisé

De son côté, le Comité d'étude des Nations Unies a bien confirmé, en 2006 dans un rapport, que le chlordécone peut s'avérer dangereux pour la santé de l'homme et son environnement. La molécule touche notamment le système nerveux central et le système endocrinien, et peut entraîner des malformations fœtales ainsi que des diminutions de la fertilité chez le mâle. Par ailleurs, si seulement 9% des sols de Guadeloupe et 8% des sols de Martinique sont très pollués, le chlordécone se retrouve cependant dans de nombreux aliments. Le lait des vaches, les cucurbitacées, ainsi que de nombreuses espèces marines sont ainsi contaminées. Enfin, la réglementation sur les limites maximales de résidus, pas assez stricte, n'a pas permis d'éviter la contamination de la population antillaise. " Les exigences actuelles concernant les concentrations de chlordécone sont trop laxistes, explique Pierre Stengel, directeur scientifique de l'unité "Environnement, écosystèmes cultivés et naturels" de l'INRA. De très petites quantités peuvent déjà être dangereuses pour l'homme. " Les populations les plus touchées seraient celles qui consomment les produits de leurs jardins.

Des coûts exorbitants pour dépolluer les parcelles

La pollution des terres est donc réelle, et problématique car insolvable. Aujourd'hui, il n'existe pas de technique qu'on puisse raisonnablement appliquer pour dépolluer les parcelles martiniquaises et guadeloupéennes. " On peut envisager de décaper les sols, puis de nettoyer la terre en la calcinant ou en utilisant des solvants, mais les coûts seraient faramineux " explique Pierre Stengel. Reste l'alternative de la reconversion des terres contaminées, notamment vers la culture de produits non alimentaires (biocarburants, bois, fibres...). Encouragé par le ministère de l'Agriculture et de la Pêche, qui versera une aide spécifique de 4 millions d'euros aux exploitants en diversification, ce choix est loin d'être facile. " La diversification, c'est facile à dire, mais moins à faire, déclare Eric de Lucy, président de l'UGPBAN. Nous ne sommes pas compétitifs dans tous les domaines. " Daniel Diser, président de Banalliance, un groupement de producteurs martiniquais, donne en exemple sa propre expérience : " J'ai voulu planter des goyaves, mais au bout de quelques mois, j'ai eu des nématodes [de petits vers qui ravagent les plantations, ndlr]. J'ai préféré arrêter l'expérience. "

Sensibiliser les populations et contrôler les productions

Alors que les experts ainsi qu'un décret préconisent l'analyse systématique des sols avant toute culture de plantes "sensibles" et déconseillent la culture en cas de pollution, ces dispositions seront-elles appliquées ? Le fait est que l'analyse des parcelles sera longue et coûteuse. En outre, le plan de reconstruction annoncé par Christian Estrosi dès le lendemain de la catastrophe prévoit une reprise des exportations de bananes d'ici février 2008. Pas de repos donc pour ces terres contaminées.

L'enjeu n'est, en effet, pas seulement environnemental. Ne pas replanter, c'est mettre au chômage technique les 18.500 employés des 700 producteurs de la filière, premier employeur privé des Antilles, avec un chiffre d'affaires de 125 millions d'euros. C'est priver également l'Europe de 251.000 tonnes de bananes, soit 10% de sa consommation annuelle. Difficile, alors, pour les planteurs, d'accepter autant de pertes à très court terme, pour un bénéfice global à très long terme (certains spécialistes estiment qu'il faudra plusieurs siècles pour nettoyer l'ensemble des terres).

En attendant une solution miracle pour dépolluer, les planteurs s'engagent. " Depuis une dizaine d'années, nous avons démarré un plan d'arrêt des pesticides, " explique Sébastien Zanoletti, directeur qualité et développement de l'UGPBAN. Outre une diminution de 70% de l'utilisation des phytosanitaires, plusieurs stratégies sont adoptées. On met les terres en jachère, ce qui n'est habituellement pas le cas pour les cultures pérennes, pour permettre aux sols de se purifier naturellement. Et surtout, on sensibilise les planteurs et l'ensemble de la population. L'UGPBAN se donne pour objectif 100% de production certifiée "agriculture raisonnée" d'ici à 2012, preuve d'une " rupture " dans le mode de fonctionnement de la filière, d'après Eric de Lucy. " Une crise comme celle du chlordécone ne pourrait plus arriver aujourd'hui " ajoute-t-il. Espérons qu'il dise vrai, quelques semaines à peine après le retrait du marché du paraquat, un herbicide également soupçonné d'être dangereux.



Rouba Naaman
07/09/07