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Regards sur Haïti — Reste avec moi

patrick

Jean-Claude Brien*

Coopérant au programme de coopération volontaire d'appui à la gouvernance en Haïti (PCV) et directeur de l'école Primevères-Jouvence de Ste-Foy

Patrick a 12 ans, il travaille a... je reprends... Patrick a 12 ans, il est installé dans le stationnement de la boulangerie pour surveiller les voitures des touristes contre le vandalisme. Il fait partie de la grande famille des «Restavec». Ces enfants d'Haïti abandonnés par leurs parents, des orphelins, des enfants du Sida, des enfants dont personne ne veut et qui sont laissés à eux-mêmes. Patrick dort derrière le stationnement en compagnie de ses copains et mange ce qu'il peut trouver.

Il vit là depuis un an à mendier, à nettoyer des pare-brises en échange de quelques pièces de monnaie..

Il pourrait s'installer ailleurs, me dit-il dans un français douteux, comme au carrefour routier près de la rue Delmas, juste à côté des feux de circulation. Mais trop dangereux, trop de voitures, et puis la place est déjà prise...

Il y a deux ans, ses parents l'ont placé en domesticité chez des gens de la ville. Trop pauvres pour l'envoyer à l'école, ses parents l'ont prêté comme domestique afin qu'il puisse avoir un meilleur environnement. Mais après avoir fait le ménage, le lavage, chercher de l'eau et travailler toute la matinée, Patrick était trop fatigué pour aller à l'école et s'est enfuit. On ne peut blâmer ses parents. Quand on a rien, il reste toujours l'espoir d'avoir quelque chose pour soi ou pour ceux qu'on aime.

Les riches propriétaires de la place, eux, n'ont aucun scrupule à employer ces jeunes.

Depuis l'arrivée de la MINUSTAH (Mission des Nations unis pour la stabilisation en Haïti), le prix des loyers a décuplé. Il en coûte actuellement 2000$ US par mois pour un logement de 4 pièces, 5000$ pour une maison, mais heureusement, à ce prix-là, l'électricité est fournie.

Dès que les propriétaires voient arriver l'homme blanc, les prix montent en flèche. Dans leur livre de comptabilité, il n'y a que des colonnes de revenus, pas de colonnes de dépenses. Ils engagent des gens à des salaires dérisoire, les font travailler 12 à 14 heures par jour, mais heureusement, à la fin de la journée, il y a un lit simple pour 4.

Cette augmentation du prix des loyers a un effet énorme sur la vie quotidienne des gens. On se regroupe davantage dans les appartements. On invite cousins, cousines, parents. On partage nourriture, vêtements, maladies... Et lorsqu'il y a trop de monde, on les abandonne ou on les prête en leur souhaitant un meilleur environnement.

Il y a beaucoup de Patrick ici. Les statistiques n'en parlent pas, parce qu'il n'y en a pas. Ce ne serait pas séduisant pour un pays d'étaler le nombre d'enfants abandonnés sur son territoire. Pourtant c'est une réalité qui fait peur, on en parle à mots couverts, en cachette.

Patrick est là à côté de moi. Je le regarde en pensant que je termine bientôt une mission de cinq mois durant laquelle j'ai pris connaissance de la «bizness» de la coopération internationale, de la rapacité des propriétaires véreux de l'ile, des ressortissants illégaux qui achètent des numéros d'assurance sociale rue St-Denis à Montréal, des agents du FBI qui s'infiltrent dans les réseaux de drogue, du système médical accessible aux riches, du monde scolaire et de ces enfants qu'on appelle les «Restavec», ces enfants laissés-pour-compte. Je pense aussi à mon fiston qui a presque le même âge et qui n'aura jamais à me dire «reste avec moi papa, ne m'abandonne pas». C'est un âge où les portes s'ouvrent sur la vie mais peuvent aussi parfois se refermer en arrière d'une boulangerie...

*Il est en mission en Haïti pour cinq mois afin d'appuyer le milieu scolaire.