Vince Auclair : le journaliste-poète
introduit par Jean S. Sahaï, illustré par Germain Mazarin
Journaliste
à l'œil
exercé, c'est en quatre cinq coups pinceau acéré
que Vince Auclair nous
croque les sujets du monde créole qu'il croise en Antilles
franco et
anglophones. Il livre pour la première fois à
Pyé les pastiches récents
de sa pointe. Parfois acerbe ou sans vergogne, ce style bref
laisse
cependant deviner un cœur à l'œil tendre, qui a plaisir à
nous observer, qui
nous décrie nos petits péchés avec une verve qu'on
partagerait
aisément... n'était-ce pas de nous-même qu'il
nous cause.
LUEUR
Tu m’as parlé de
Bush, de
l’Irak, du prophète Robert Nesta Marley, de Sainte Lucie. Ton
créole est
compréhensible, ton anglais impec’. Il te reste un je ne sais
quoi de
présentable, une lueur dans l’œil aussi.
Ils t’ont emmené
à l’hôpital
psy, t’ont drogué me dis-tu…parce que tu avais joué du
reggae dans un lycée.
N’empêche, tu es
là à errer dans
les rues de Castries, d’un pas défait, emporté,
embusqué derrière ton bouc mal
taillé.
Sainte
Lucie / Janvier 2007
TOTO
Montagnes
de la Dominique
Au bout
de la plage de Toto le pêcheur
Une demi
heure à bord de son canot,
225
bourrins au cul
La mer,
c’est sa mère,
Tout
pour lui,
Plus que
les femmes et les cases
Toto,
l’écaille ses chirurgiens
Avec sa
brosse maison,
Deux
capsules de bières
Clouées
au manche
Rigole,
l’Toto,
A
l’ombre
Sur le
sable fin.
Prend
l’vent,
Du
large.
Marie
Galante, 22/08/06.
DEVANT
CHEZ
LUI
Son boulot, c’est devant chez
lui, sur l’herbe, au soleil sous son chapeau large, à tailler de
fines tiges de
bambou. Dehors pour le gros œuvre, dedans pour le reste. Comme son
père,
concevoir des paniers tressés, vernis, jolis.
Des bambous de dix
centimètres
de diamètre et de cinq à six mètres de long,
ça en fait des allers-retours avec
son couteau noirci.
Il ne bouge
guère dans son bleu
pétant, José et sa jambe raide lui vaut une posture
solide et le bambou avance.
Il a appris au milieu de ses huit frères et sœurs, en regardant
son père.
Curieux de comprendre l’ordinaire.
Beaumanoir,
11/01/07.
D’UN
MERDIER A L’AUTRE
A 18 ans je me suis
engagé. Un
engagement. Trois ans en Algérie. Un départ. Pour des
raisons familiales…. je
pouvais plus rester chez moi. Constantine, Alger, Philippeville,
Sétif pour
finir. Dans un régiment d’infanterie de marine.
Démobilisé à 21 ans. On m’avait
proposé de continuer, fallait partir à Madagascar. Je
suis rentré en
Guadeloupe. J’ai regretté un peu après…J’aurais bien
essayé d’entrer dans la
gendarmerie ou la police.
J’me suis marié jeune,
après l’armée ; je pouvais
plus tenir chez moi. Un autre engagement. Mon père et l’alcool,
c’était
violent. Il frappait ma mère et voulait s’enprendre aussi
à moi. Mais je
n’acceptais pas. Sommes partis en région parisienne, quinze ans.
Un départ. Et
puis à mon retour, j’ai travaillé comme chauffeur
éboueur pour la mairie. Un
autre m…. Suis à la retraite depuis cinq ans. Mon pontage n’est
qu’un mauvais
souvenir. Je fais ma marche, je me baigne. Ce qui compte, c’est le
partage.
Morne à
l’Eau, 30/09/06.
L’INDIEN
DE
ZEVALLOS
J’ferais mieux de
raconter son histoire, à m’sieur Rozan.
L’indien de Zévallos. 38 ans, 14 ans de mariage plus six autres
années
auparavant, à la colle. Et deux fils, un au collège et
l’aîné en BEP de
soudeur. Et puis trois hectares de terre pour les salades, tomates,
concombres.
Maraîcher l’gars, avec deux employés. Mais, 3 hectares,
c’est beaucoup, « oui
beaucoup » dit-il.
Tous les jours
après le boulot, à six heures, il vient là,
se trempe dans l’Atlantique sur la plage de l’Autre bord, au Moule. Ca
brasse
un peu. Il ne sait pas nager. Il voudrait pourtant apprendre. Me
demande
comment positionner les mains pour le crawl. Mais l’eau, c’est plus que
ça, ça
masse, ça détend, « ça
purifie » conclut-il. C’est pour ça
qu’il est là, chaque soir au coucher du soleil l’indien. Je
repère l’origine
indienne dans son expressivité ; il parle comme s’il
taisait un chant
populaire du Rajasthan, rapide et saccadé, mystère
rythmique.
J’veux visiter son
exploitation. Il veut me donner des
légumes, « j’suis pas un mendiant ».
Il a d’la maladie sur ses
tomates.
Morne à
l’Eau, 24/09/06.