Cyclone
Dean, la longue nuit de la Martinique

photo Germain
Mazarin
BILAN . Un peu plus
d’une semaine après le passage du
cyclone Dean sur la Martinique, la situation reste toujours critique
pour les
habitants de l’île.
Que ce soit les
habitants enchâssés au
fond d’une vallée ou perchés au sommet des monts de
Rivière-Pilote, ceux de
Saint-Esprit, de Ducos, du Diamant, du François, ou encore ceux
du Robert, de
Trinité ou de Saint-Anne, la même incompréhension
perçait dans leurs
voix : « On n’avait jamais vu
ça ! » Les mots ne suffisent
pas pour raconter la nuit passée à grelotter de peur pour
certains, et à prier
pour que le cyclone Dean décide de s’en aller voir ailleurs pour
d’autres, qui
dès les premiers coups de vents, savaient que le réveil
serait douloureux pour
la Martinique. Qui raconte le cas d’un couple au Robert, obligé,
au plus fort
de la tempête, de fuir leur maison située au bord de la
mer, pour se réfugier
chez des voisins à une centaine de mètres. Qui ne se
remet pas, à
Rivière-Salée, du manguier tombé sur la maison et
qui, pour un peu, stoppait là
une vie par une nuit cyclonique dont la férocité
n’était nulle part mentionnée.
Et monsieur B. de Fort-de-France, échappé de justesse
à la noyade mais dont les
maigres biens avaient été
« salopés » et détruits dans
l’inondation
de sa maison. Pour les Martiniquais la nuit du 17 août
était celle d’une
« apocalypse » qui reléguait tous les
Edith, Beulah, David, Allen… au
rayon des accessoires. Aucune dépression, qu’elle soit
qualifiée de cyclone, de
tempête ou d’ouragan, n’avait autant sinistré le pays. Au
point que sur les
trente-quatre communes de la Martinique, la longue liste des
dévastations,
communiquée par les mairies, ne peut que conforter
l’idée, que l’on avait déjà,
d’un cyclone à nul autre pareil. Dans cette affaire, le miracle
est venu
d’Ajoupa Bouillon où, selon sa municipalité, aucun
dégât ne serait à déplorer.
Ce qui paraît assez étonnant même pour une commune
située dans le nord de la
Martinique, endroit le plus épargné de l’île, face
à l’ampleur des destructions
ailleurs. À l’inverse, des communes du centre ou du sud de la
Martinique ont
été particulièrement marquées par le
courroux de Dean. Comme Le François, avec
plus de 450 maisons endommagées dont 250 qui ont perdu leur
toiture ;
Rivière-Pilote avec une cinquantaine de maisons détruites
et plus de 150
endommagées ; ou encore Saint-Anne, bien connue pour sa
plage des Salines
habituellement très fréquentée par les touristes,
aussi bien que par les gens
de l’île, proprement défigurée après le
passage de Dean.
La
Martinique n’en finit plus de
panser ses plaies.
Venu une
semaine après la nuit terrible au chevet de la malade, le
premier ministre,
François Fillon, accompagné du ministre de l’Outre-Mer,
Christian Estrosi, a
fait une tournée au pas de charge pour décider de la
médecine à appliquer à
l’île sinistrée. Une chose est sûre : les aides
risquent de ne pas être à
la hauteur des espérances des Martiniquais, qui, dans cette
catastrophe, ont
beaucoup perdu. La leçon donnée par la station de la
direction régionale de
Météo France, au Morne-Desaix, au premier ministre veut
que les pointes de vent
les plus violentes de Dean, n’ayant pas soufflé de
manière homogène sur l’ensemble
du pays, « ne rentrent pas dans le cadre défini par
les textes des
assurances pour établir l’état de catastrophe naturelle
sur toute l’île ».
Dans ces conditions, l’indemnisation des sinistrés devrait
obéir à une sorte de
ségrégation entre les différentes communes.
François Fillon, qui s’est dit
« impressionné » par la violence de Dean,
a toutefois assuré que tous
les sinistrés seraient rapidement indemnisés. Dont acte.
Il n’empêche que
divers cas risquent de se retrouver exposés aux regards des lois
et passer par
des règlements qui, d’une façon ou d’une autre, se feront
en défaveur des
sinistrés. Les plus probables sont les constructions ne
respectant pas les 50
pas géométriques. Au Robert comme dans certaines autres
communes, les maisons
envahies par la mer se retrouvent le plus souvent dans ce cas. Les
parents de
Jocelyne et Jean-Claude habitent à Pointe-Fort, au Robert. Ils
ont vu l’eau
pénétrer dans leur maison, construite pas très
loin de la mer, l’entourer,
jusqu’à les obliger grâce à une aide
extérieure, à se sauver devant la montée
de la mer. Dans la maison après la décrue, tout
n’était plus bon qu’à être
jeté. « Quand je suis arrivée au petit matin,
après avoir piaffé
d’impatience et d’inquiétude pour mes parents, que j’ai vu l’eau
tout alentour,
je me suis tenu la tête », explique Jocelyne. Les
traces
l’attestent : l’eau était montée de près d’un
mètre à l’intérieur de la
maison qui « n’est pas assurée car elle est
construite trop près de la
mer. Nous avons fait une déclaration de sinistre à la
mairie et nous attendons
la suite », ajoute-t-elle, confiante malgré tout.
« Si tout semble
présentable aujourd’hui, c’est grâce à la
solidarité. Il faut dire que nous
sommes une grande famille. »
Le long des
routes, tout ce qui
est végétal est comme froissé,
chiffonné et décapité. Comme si elles avaient
été soumises aux effets
dévastateurs d’une soufflerie géante. Des branches, des
troncs, ainsi que des
fils entremêlés de téléphone et
d’électricité pendent un peu partout ou sont
étalés. À tel point que les voitures sont
obligées de slalomer pour les éviter,
ou de se débrouiller pour passer proprement sur ceux qui se
trouvent à terre.
Des manœuvres qui n’empêchent pas de ressentir une petite pointe
dans l’estomac
à la seule pensée que ces fils sur et sous lesquels
passent les voitures
pourraient être toujours alimentés en
électricité.
Où que porte
le regard, des feuilles de
tôles, miraculeusement préservées ou
déformées par la force du vent traînent
dans la nature. Le plus lourd tribut semble avoir été
payé par les panneaux
publicitaires. Leur large surface les ont désignés
à la vindicte du vent. La
grande majorité s’est retrouvée dans les champs. Ils
coiffent des façades de
maisons ou chapeautent des voitures coincées dessous. Exactement
comme le
feraient des « pis-aller » dans l’art de la
décoration.
En pas mal
d’endroits la boue s’est
invitée. Et malgré les nettoyages, elle s’incruste dans
les coins et témoigne
de la puissance destructive de Dean. À Rivière Pilote,
commune située à
l’intérieur des terres, dans le sud de la Martinique, l’eau
s’est, là aussi,
échappée des ruisseaux et de la rivière pour noyer
sous sa saleté les maisons
situées sur son chemin. Mais les vents ont été
encore bien plus terribles que
dans le centre ou le nord. Louis-Régis Régine, directrice
générale des services
municipaux de Rivière-Pilote, travaille avec son
bébé sur les bras.
« C’est tous les jours non-stop », dit-elle en
faisant les cent pas
tout en parlant. Dans cette petite commune, on compte des centaines de
sinistrés.
« Depuis, le principal travail à la mairie consiste
à les
enregistrer », dit-elle en multipliant les mouvements pour
essayer de
calmer le bébé, qui semble ne pas apprécier la
situation. « Avec les
personnes concernées il faut remplir les fiches données
par la préfecture. Et
pour les situations d’urgence, nous essayons de débloquer,
très vite, trois à
quatre cents euros pour les aider. » La commune pare ainsi
au plus pressé.
« En premier lieu, explique Louis-Régis
Régine, il faut dégager le réseau
routier. Chose à quoi se sont attelées toutes les bonnes
volontés.
L’alimentation électrique est aussi une donnée importante
sur laquelle
planchent les ouvriers de la commune. Seulement 10 % des maisons
ont
l’électricité à Rivière-Pilote. De
même, le téléphone a un comportement plus
qu’aléatoire car le poste principal de la commune a
brûlé avec le cyclone. Et
le nouveau doit arriver par bateau dans une dizaine de
jours. » Mais cette
petite commune n’est pas la seule dans son cas. On peut en
répertorier de
dizaines d’autres où la distribution de l’eau, de
l’électricité ou le téléphone
sont dans le même état. Pour s’en sortir, la commune se
débrouille comme elle
peut. « Nous nous fournissons auprès des entreprises
sises sur la commune
et, ce que nous constatons, c’est que la solidarité joue
beaucoup. »
À une
quinzaine de kilomètres, à
Saint-Esprit, un
conseil
municipal est en plein exercice. Le maire et les conseillers, au grand
complet,
essaient de régler le premier problème : trouver des
logements pour ceux
qui se retrouvent sans toit. « Nous essayons de parer au
plus pressé en
cherchant les logements vides pour héberger des
sinistrés », confie Éric
Hayot, maire de la ville. « Et s’il en manque, nous sommes
prêts à
réquisitionner ceux qui sont vacants », ajoute-t-il
pour bien montrer
qu’il est prêt à tout pour aider ses administrés.
Avec 85 maisons détruites, et
150 autres dont les toits ont été emportés, il y a
fort à faire. Sans compter
l’approche de la rentrée scolaire : dans nombre de
communes, les écoles
n’ont pas plus été épargnées.
« Mais les Martiniquais se sont toujours
montrés solidaires et, face à cette épreuve qui
les touche, ils sauront se
montrer à la hauteur. »
Ce que confirme
Sophie Lonete, journaliste
à RFO. « La solidarité des Martiniquais a
toujours été présente au plus
haut point », affirme-t-elle. « Au Vauclin, une
dame en danger a fait
lancer un appel à la radio pour demander du secours. Moins de
cinq minutes plus
tard, elle était secourue par des gens qui se sont
dépêchés de lui venir en
aide. » Durant cette nuit terrible, où le cyclone
Dean s’est appesanti sur
la Martinique, nombreux ont été les gestes de courage et
d’abnégation qui font
dire à la journaliste que « les Martiniquais ont
instinctivement fait
preuve de bon sens ». Cependant, notre consœur relève
quelques couacs dus,
selon elle, au fait « que les gens se sont
préparés à minima » pour
recevoir de tels cyclones. Une des raisons serait que les alertes
météo n’ont
peut-être pas été aussi claires qu’elles auraient
dû l’être. De même, Sophie
Lonete ne s’explique pas, en marge du cyclone, des razzias sur
l’essence. Ou
encore que des policiers disent avoir dû raccompagner des
touristes affirmant
n’avoir pas été au courant de l’arrivée imminente
de Dean. Même si cela demeure
des cas isolés, il n’en reste pas moins que, pour la
journaliste,
« certaines municipalités n’ont pas vraiment
appréhendé les
dangers ». Heureusement, dit-elle, que leurs
administrés sont plutôt
sages. « Mais ils se doivent de rester
vigilants. » Vigilants face
aux réponses qui seront données par les responsables
gouvernementaux à une
Martinique mise à mal par un cyclone dont le nom restera
longtemps accroché aux
mémoires.