CYCLONE
DEAN : DU MEPRIS DES VOISINS CARIBEENS AU CARNAVAL COMPASSIONNEL
Raphaël
Confiant
Chaque
catastrophe est l’occasion (rêvée) pour l’Etat
français d’étaler sa soi-disant
« générosité » envers ses
« Départements d’Outre-Mer »,
l’expression officielle étant « la solidarité
nationale ». Le cyclone
Dean et son cortège de dévastations n’ont pas fait mentir
cette tradition.
Toutefois, avant d’évoquer ce qui pour nous, n’est autre qu’un
« carnaval
compassionnel », il convient de parler de quelque chose
d’absolument
choquant dans le traitement de l’information en Martinique avant,
pendant et
après le passage de l’ouragan. En effet, pendant les trois ou
quatre jours
ayant précédé son passage, tant les services de
Météo-France que nos chers
journalistes locaux n’ont eu de cesse de répéter la
phrase :
« L’ouragan
Dean passera très probablement entre la Martinique et la
Guadeloupe. »
Dix
fois, vingt fois, cette expression a été
ressassée, sans qu’aucun de ces
nombreux auditeurs, qui apparemment n’ont rien d’autre à faire
que de
téléphoner journellement aux radios, ne s’en
émeuve. Pourtant, il y avait là
quelque chose d’absolument choquant, voire scandaleux. Imaginons un
touriste
français, belge, italien ou anglais en visite chez nous
écoutant les
nouvelles ! En toute bonne foi, cette personne a dû se dire,
ou plus
exactement a dû déduire, qu’entre la Martinique et la
Guadeloupe, il n’y avait
rien. Ou plutôt qu’il n’y avait que la mer. Qu’un simple bras de
mer ! Si
l’on peut comprendre qu’un touriste européen moyen soit peu au
fait de la
géographie des lieux qu’il ne visite au mieux que durant une
semaine ou dix
jours, n’est-on pas en droit de se poser des questions quant au
non-étonnement
des auditeurs et téléspectateurs martiniquais en
entendant ladite phrase ?
D’autant que beaucoup d’entre eux sont de fervents adeptes du fameux
« Festival de Musique Créole » de Roseau,
quant ils ne fréquentent
pas régulièrement la réserve caraïbe de
Salybia. Il faut dire aussi qu’au fil
des bulletins météos, la phrase en question apportait une
autre
précision :
« La
partie la plus forte de l’ouragan passera sur le Sud de la Martinique
et le
Nord de Sainte-Lucie. »
Notre
voisine du Sud, Sainte-Lucie, était donc un peu mieux
traitée que notre voisine
du Nord, la Dominique, les adeptes du « Friday
night » de Gros-Ilet
ou du Festival de Jazz devant, probablement, être nombreux dans
nos rédactions.
Mais une fois l’ouragan passé, pas une image-télé,
pas un reportage-radio sur
les dégâts causés par Dean dans ces deux
îles-sœurs ! Aucun bilan
humain ! Aucune interview, même téléphonique,
d’un responsable dominiquais
ou saint-lucien ! A l’heure où j’écris cette
chronique (soit une semaine
après le passage de l’ouragan), je ne sais toujours pas s’il y a
un pied de
banane debout chez nos voisins caribéens ou s’il y a des maisons
dévastées et
donc des sans-abris. Rien. Le néant informationnel absolu !
Pourtant,
quand on reprend la fameuse phrase et quand on sait que la Martinique a
été très sérieusement
touchée et la Guadeloupe assez sérieusement touchée
puisque la première a perdu 100% de sa production
bananière et la seconde 80%,
on est en droit d’en déduire que ce qui se situe entre les deux
îles, ce vide,
ce rien, comme l’indiquaient les bulletins météos, a du
être lui, sérieusement
touché. En clair et en toute logique, moins que la Martinique,
mais plus que la
Guadeloupe. Or, quand on voit l’état des routes, des habitations
et des
plantations dans ces deux derniers pays, où le construit est de
bien meilleure
facture qu’en Dominique, on est en droit de supposer que le passage de
Dean a
dû être, en fait, beaucoup plus catastrophique dans
l’île aux 365 rivières que
chez ses voisins du nord et du sud. Or, où sont les images des
dégâts en
Dominique ? Quid du bilan post-ouragan ?
On
dira que nous avions - surtout la Martinique - mieux à faire que
de nous occuper
des autres. Certes, mais au lieu de tomber en pâmoison devant la
célérité des
secours français, on aurait dû nous dire que moins de
trois heures après le
passage de Dean, 2 hélicoptères gros porteurs
vénézuéliens, envoyés par le
président Hugo Chavez, atterrissaient en Dominique avec
médecins, médicaments,
électriciens et autres techniciens. On aurait dû nous dire
qu’en fin de
journée, de l’aide se mit à affluer de Barbade, de
Trinidad et le lendemain,
des Etats-Unis et du Mexique. Bref, la Dominique, pays
indépendant, n’a jamais
été seule ! Et il est évident que dans les
semaines qui viennent, d’autres
pays plus lointains comme Taïwan ou la Chine, l’Inde ou l’Afrique
du Sud, voire
l’Arabie Saoudite se précipiteront au chevet de cette terre sans
nom et sans
existence (pour nos chers météorologues locaux) qui
pourtant existe bel et bien
entre la Martinique et la Guadeloupe. Cela s’appelle la
« solidarité
internationale en cas de catastrophe naturelle ». Si elle
n’est jamais
totalement dénuée d’arrière-pensées, encore
qu’on voit mal quel avantage
matériel des pays comme le Mexique, le Venezuela ou la Chine
peuvent bien
retirer d’une aide ponctuelle à un petit pays comme la Dominique
dépourvu de matières
premières stratégiques, au moins cette solidarité
ne s’accompagne pas de
l’humiliante infantilisation attachée à la
« solidarité nationale
française ». Car il faut le dire, chaque catastrophe
en Martinique ou en
Guadeloupe est une occasion pour l’Etat français de nous
humilier et de nous
rappeler à notre condition
d’ « assistés », oubliant que c’est
lui-même qui, en nous imposant le statut de
« Département
d’Outre-Mer » sans consultation électorale en 1946,
nous a placés dans une
telle position. On rétorquera que la revendication
d’assimilation était une
vieille revendication puisqu’elle datait de la fin du 19è
siècle. Certes, mais
il faut ajouter dans la foulée qu’il y avait, en 1946, de
nombreux opposants à
celle-ci, notamment la Gauche guadeloupéenne
représentée par le député Paul
Valentino et la plupart des Békés et patrons de couleur
martiniquais. C’est
dire qu’il n’y avait absolument pas unanimité et que la moindre
des choses eut
été, surtout de la part de la « Patrie des
Droits de l’Homme »,
d’organiser un vote dans nos pays.
photo Gaëlle Linfide
Mais
passons…Ou plutôt réexaminons froidement le
problème. La France dispose de pouvoirs
régaliens en Martinique et en Guadeloupe, elle exerce sa
tutelle sur ces
deux pays, elle en a la responsabilité. Ce sont ces pouvoirs qui
l’autorisent
à, par exemple, imposer sa justice, son système
judiciaire, son système
scolaire, à y déployer son armée et sa marine,
à être membre d’institutions
caribéennes telle que la Banque Caribéenne pour le
Développement. Ou plus
trivialement à arraisonner dans les eaux territoriales
martiniquaises ou
guadeloupéennes, tel bateau transportant de la drogue en
provenance de
Colombie, puisqu’en fait ces eaux sont françaises et rien
d’autre au regard du
droit international. Fort bien ! Mais alors, qui dit pouvoirs
régaliens
dit dans le même temps devoirs régaliens. Ce qui
veut dire que la France
a l’obligation, morale et matérielle, de s’occuper des
territoires qu’elle a
sous sa tutelle. Elle a l’obligation d’y construire des routes, des
ponts, des
écoles, des hôpitaux etc. et, en cas de catastrophe
naturelle, d’y apporter
toute l’aide nécessaire à la reconstruction.
Conclusion :
cette aide ne relève absolument pas de la
« générosité »
hexagonale comme on cherche à nous le faire accroire
à chaque catastrophe naturelle.
Cette aide est dans l’ordre des choses. Point à la ligne. Sinon,
si la France
estime que la charge est trop lourde, si à ses yeux nous ne
sommes que des
« danseuses », selon l’expression d’un ancien
président de la
république, eh bien, elle sait ce qui lui reste à
faire : préparer sa
sortie. Et qu’on ne vienne pas nous parler de référendum
sur
l’autodétermination ! On nous a
« départementalisés » sans
consultation électorale aucune en 1946, on peut parfaitement
nous « indépendantiser »
sans consultation aussi. C’est ce qu’a fait l’Angleterre à
Sainte-Lucie, à
Grenade, à Saint-Vincent, en Dominique, à Antigue etc.,
cela sans susciter le
moindre tollé international.
Et
l’humiliation n’est même pas dans la manière de
présente l’aide permettant de
réparer les dégâts des différentes
catastrophes, elle est aussi, dans le cas de
Dean, dans le ridicule achevé de l’aide d’urgence
accordée aux maires de la
Martinique : 75.000 euros. Pour qui sait un peu compter, cela
fait…2.205
euros par commune (soit le salaire mensuel d’un instituteur
débutant) !!!
Rapporté à nos presque 400.000 habitants, cela fait…18
centimes d’euros par
habitant.
Autant
dire rien…
Mais
j’exagère : 115 millions d’euros ont été
promis pour « notre »
banane, somme dont 80% tomberont directement dans les poches des gros
planteurs
békés. Merci Dean !