Pointe-à-Pitre
se tient
le premier Congrès des écrivains caribéens.
«Cric-crac,
cric-crac.» Dans la salle de
réunion du lycée hôtelier du Gosier, à la sortie de Pointe-à-Pitre,
quelques
dizaines d’écrivains caribéens sont réunis, et l’auteur guadeloupéen
Hector
Poullet fait, en créole, une intervention assez drôle pendant laquelle
il
échange avec la salle les interjections traditionnelles des conteurs de
la
région.
Visibilité. Depuis mardi se tient à
Pointe-à-Pitre le premier
Congrès international des écrivains de la Caraïbe, qui réunit une
soixantaine
d’écrivains venus des Antilles françaises, de Porto Rico, Haïti, Cuba,
la
Jamaïque, Saint-Martin, Sainte-Lucie, Grenade, Guyane, Bélize, Surinam…
Ils
sont francophones, anglophones, hispanophones et même néerlandophones.
Sans
compter qu’ils ont tous en commun le créole.
Le
but de ce congrès (initié par Victorin
Lurel, président de la région Guadeloupe et coorganisé par les
écrivains Roger
Toumson et Ernest Pépin) est d’essayer de répondre à la question«y
a-t-il
une littérature caraïbe ?», mais aussi de donner une place
et une
visibilité à cette littérature. Pour en débattre, il y a des gens comme
les
Français Simone Schwartz-Bart, Daniel Maximin ou Raphaël Confiant, les
Haïtiens
Gary Victor, Louis-Philippe Dalembert ou Lyonel Trouillot, mais aussi
le Trinidadien
Earl Lovelace et la Jamaïcaine Olive Senior. Le prix Nobel Derek
Walcott, de
Sainte-Lucie, est attendu.
Au
fur et à mesure des interventions, on
retient des déclarations pessimistes et désabusées, notamment de la
part de
certains intervenants guadeloupéens et martiniquais, sur la disparition
du
créole, ou sur l’indifférence de la métropole. On entend aussi des
interventions très rafraîchissantes, notamment chez les anglophones et
les
néerlandophones. Lucia Nankoë, critique littéraire du Surinam, a lu
avec
enthousiasme un texte de l’écrivain Edgar Cairo qui, en introduisant du
créole
dans le néerlandais, crée une langue incroyablement vivante. Lasana
Sekou a
parlé avec beaucoup d’humour et de pertinence de l’hyperpolyglottisme
de
Saint-Martin, où on peut utiliser cinq langues (français, anglais,
néerlandais,
créole et espagnol) en moins de cinq minutes. L’écrivaine grenadine
Merle
Collins a expliqué que les lycéens de la Grenade connaissaient tous les
classiques britanniques, mais rien de la littérature des voisins
caribéens.
Propositions. Il y a aussi des propositions
concrètes. D’abord
celles des organisateurs, expliquées par Roger Toumson : créer une
revue, un
prix littéraire et une association des écrivains de la Caraïbe. Et
celles
avancées par les participants, comme Karla Suarez, de Cuba, qui a lancé
l’idée
d’une bibliothèque itinérante et d’un fonds commun de traduction pour
améliorer
la connaissance collective de ces littératures. Et puis, a-t-elle dit, «il
faut arrêter de nous lamenter, c’est à nous de trouver les mécanismes
pour que
ça marche».
On
a aussi vu apparaître de nouveaux
regards sur la culture caribéenne, comme celui d’Alfred Alexandre, un
écrivain
martiniquais de 38 ans. S’interrogeant sur le malaise de la
société
martiniquaise en particulier, il explique que les écrivains dont la
pensée a
éclos dans les années 60 à 80 avaient, en plus d’un
ennemi de classe
et de race, «un appareil d’Etat dont la politique arbitraire»renforçait
la cohésion du groupe. Aujourd’hui, dit-il, est apparu un pouvoir local
«prompt
à reproduire [ces] mécanismes».
Mais
le discours politique a tendance à
produire une mystification «à laquelle une certaine
littérature participe,
en entretenant le mythe du rebelle éternel… Et la littérature devient
servile…
Elle qui, avec tant de panache, a dénoncé la violence coloniale, elle
prend le
risque du déshonneur en restant muette devant la domination chaque jour
plus
jouissive… des potentats locaux
NATALIE LEVISALLES.»
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