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logo avril 2008 de Pyepimanla le Magazine Antillais



La championne et le négrier (2)

palais de justice

 Scène ordinaire au palais de justice de Fort-de-France

 
Bien que le film Aliker soit toujours sur les écrans de Madiana pour rappeler aux Martiniquais que la justice française a pu faire preuve, dans un passé pas si lointain, d’une tolérance scandaleuse à l’égard d’un puissant de la colonie, on voudrait croire que ces temps sont désormais révolus. Mais est-ce bien le cas ? Les droits des victimes sont-ils mieux défendus aujourd’hui et les coupables punis comme ils le méritent ? Hélas, trop d’exemples d’acharnement judiciaire contre des innocents ou, à l’inverse, de faiblesse envers des délinquants avérés, au détriment de leurs victimes, sont connus de tous. A ce stade, on ne peut plus parler d’incidents exceptionnels mais d’un dysfonctionnement massif du système judiciaire.

Une audience ne fait pas une règle, mais, quand même, n’est-ce pas gênant si elle conforte les préjugés à l’encontre de la justice au lieu de nous rassurer ? Ce matin-là, une bonne dizaine d’affaires était au programme. La majorité sera reportée ; quatre seront jugées. La proportion n’a rien d’exceptionnel. Rien de plus fallacieux, à ce sujet, que le discours qui impute les lenteurs de la justice au manque de moyens des tribunaux. Certes, ils n’ont pas tous les moyens dont ils pourraient rêver : rien n’est jamais parfait. Mais, en l’occurrence, la cause principale des retards vient des avocats qui – pour des raisons diverses – ne sont effectivement pas prêts ou préfèrent retarder la procédure.

Quatre affaires donc. La plus grave concernait un cas de « violence volontaire ». Un homme de 73 ans avait roué de coups de bâtons un voisin (69 ans), le laissant pour mort avant d’aller cacher son arme. Le président a consacré à cette affaire la plus grande partie de l’audience (environ une heure et demie), menant les débats de manière très directive, lisant les pièces qui lui convenaient, faisant les questions et les réponses. L’accusé, portant beau malgré son âge, n’inspirait pas a priori la pitié. Néanmoins, s’exprimant uniquement en créole, il donnait l’impression de ne pas bien comprendre toutes les questions qui lui étaient posées. Est-il normal de rendre la justice dans ces conditions, à Fort-de-France ? Il y avait un Martiniquais assis à la gauche du président, n’aurait-il pas pu traduire certaines questions ?

Des contradictions de l’accusé sont pourtant ressorties de son interrogatoire, les préjudices subis par la victime ont été énumérés (ainsi que les séquelles, gravissimes malgré des mois de rééducation : un œil perdu, une incapacité permanente à un bras, une jambe pas très solide, des troubles de la mémoire, du langage). Les défenseurs ont bien fait leur travail : l’avocate de la partie civile a mieux souligné les contradictions dans les déclarations de l’accusé que cela n’avait été fait auparavant et elle insisté avec éloquence sur le caractère odieux de l’agression : frapper par derrière un homme désarmé et s’acharner sur lui alors qu’il gît à terre sans connaissance paraissait d’autant moins acceptable que l’agresseur s’était montré incapable de donner une explication convaincante de sa vindicte.

L’avocat de l’accusé a montré beaucoup de compréhension envers la victime, tout en s’efforçant de démontrer que son client – bien que déclaré responsable par les experts – était, au moment des faits, en proie à une crise de folie momentanée qui ne pouvait s’expliquer que par son âge avancé.

Les réquisitions du ministère public furent aussi brèves qu’incompréhensibles. On sait pourtant que la justice, en France, doit être rendue publiquement. Encore faut-il qu’elle le soit de manière audible. Il aurait suffi au substitut du procureur d’élever un peu la voix (la salle n’était pas grande) ou de brancher son micro pour se faire entendre au-delà des bancs des avocats. Il ne l’a pas fait. A se demander ce qu’on leur enseigne à l’Ecole de la magistrature !

Verdict de cette première affaire : l’accusé devra indemniser la victime pour les préjudices subis. Il écope par ailleurs de 23 mois de prison dont 3 fermes, vraisemblablement couverts par la préventive (les propos du président n’ayant pas été très clairs à cet égard), en tout état de cause, l’accusé qui avait comparu libre repartira libre, ainsi d’ailleurs que tous les autres accusés, ce jour-là.

Autre affaire, celle d’une dame qui a détourné en quelques années plus de 100 000 euros d’un office municipal. Son cas sera vite expédié : un mois avec sursis (sans inscription au casier judiciaire). Elle sera priée par ailleurs de s’entendre avec la municipalité qui continue à l’employer (!) sur les modalités d’un remboursement partiel…

Puis ce fut le tour du patron de la salle de sport, employeur « au noir » de la championne de culturisme dont je vous ai entretenu ici-même [source] après que l’affaire ait éclaté… au printemps 2006. Quant on vous dit que la justice est lente… Dans mon papier précédent, où je relatais cette affaire, j’en attendais la suite de la décision du tribunal des prud’hommes.

En raison des renvois successifs (au rythme de deux par an environ) demandés tantôt par une partie, tantôt par l’autre, l’affaire n’y a toujours pas été jugée. Par contre le procureur s’est décidé à poursuivre le patron devant le tribunal correctionnel. L’emploi dissimulé est considéré en effet comme un délit grave, susceptible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 3 ans de prison et 45 000 euros d’amende (art. L 8224-1 du code du travail).

On pouvait donc attendre du président qu’il mène l’affaire rondement. Et l’on a tout de suite compris que les jeux étaient faits… mais en faveur du patron, puisque le président a annoncé d’emblée que tout était arrangé. Il faisait allusion ainsi en réalité à deux autres employés de l’entreprise qui avaient également été employés sans être déclarés, que le patron avait fini par embaucher légalement et qui s’étaient, dans leurs dépositions lors de l’enquête préliminaire, employés à minimiser le plus possible leur tâches dans la salle de sport avant la régularisation de leur situation.

Au tribunal, ils se déclarèrent entièrement satisfaits. Mais est-ce que cela comptait ? Que pouvaient dire d’autre des personnes toujours employées dans l’entreprise et qui – pour des raisons évidentes, les temps sont durs – désiraient y rester. Le président – si son siège n’était pas déjà fait – n’aurait pas attaché d’importance à ces déclarations…

Il fallut que l’avocate de notre championne, partie civile, rappelle au président que ce cas-là existait aussi. Rappelons les faits : la championne n’avait pas été régularisée volontairement par son patron négrier. Celle-ci avait dû le dénoncer devant l’inspection du travail pour qu’il accepte de le faire et il l’avait licenciée aussitôt après lui avoir signé un contrat d’embauche ! Pour clairs qu’ils fussent, ces faits ne parurent pas émouvoir le président, ni le substitut. Verdict : le patron est déclaré coupable de travail dissimulé dans le seul cas de notre championne, mais il est dispensé de peine et dispensé d’inscription au casier judiciaire. Autant dire qu’il était absout, comme le confirmait sa mine triomphante, à la sortie de l’audience.

Enfin, dans la quatrième affaire, que nous n’avons pas suivie, un jeune homme écopa de deux mois de prison avec sursis.

Qu’est-ce que le spectateur extérieur, mais qui est en même temps un citoyen français, un justiciable en puissance peut conclure d’une telle audience, sinon que, dans ce pays, on peut tabasser un pauvre homme jusqu’à le laisser pour mort, abuser de la confiance de son employeur, ou réciproquement, quand on est patron, abuser de la faiblesse de ses employés et escroquer les organismes sociaux, sans être sanctionné, ou si légèrement qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’en faire pour si peu ?

Pénia